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Petits écrits de la Main Gauche

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Informations aux lecteurs

Samedi 18 novembre 2023 :

PUBLICATION DU TOME 1 DE CAUGHT IN THE MIDDLE LE 18 NOVEMBRE 2023
Pour s'y retrouver avant la lecture : Avant-Propos The Legend Of Zelda

- Caught in the Middle (fanfiction du jeu Zelda Breath of the Wild) =>
T2 achevé ; T3 en cours d'écriture.

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23 janvier 2022

Bienvenue !

Bienvenue !
Après une très (très) longue absence, me voici de retour en cette fin d'année 2023 avec de nouvelles histoires ! Pour les nouveaux : bienvenue ! Si vous cherchez quelques histoires amateurs sans prétention afin de, je l'espère, vous détendre un peu, prenez...
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18 novembre 2023

Prologue

En cours d'écriture

18 novembre 2023

Prologue

En cours de relecture

18 novembre 2023

Epilogue

Impa sauta prestement au dessus des ruines du rempart et se laissa retomber accroupie à l’abri des pierres écroulées. Dans la seconde qui suivit, trois tirs de gardien explosèrent contre le mur, leurs impacts si proches qu’Impa ressentit leur chaleur sur sa peau. Profitant du temps de recharge de son assaillant, elle se redressa en titubant. Le bruit strident de son viseur lui vrillait les oreilles en un compte-à-rebours mortel. Il fallait qu’elle s’éloigne de lui le plus vite possible. Elle n’avait plus la force de le combattre.

Sans arrêter sa course erratique, elle usa de ses dernières ressources, appela le pouvoir sheikah, puis s’élança. Son pas se fit soudain plus léger, plus rapide et la guerrière se transforma en une trainée blanche et rouge qui serpenta avec aisance à travers les nuées d’ennemis qui avaient envahi les abords de la Citadelle.

Alors qu’elle parcourait la Plaine d’Hyrule à une vitesse impossible, Impa s’autorisa quelques sanglots blessés. Tout autour d’elle n’était plus que cendres, cris, sang et larmes. Les monstres dansaient autour des familles effrayées, les gardiens brûlaient tout sur leur passage. Hyrule était à feu et à sang. Détruite.

Dépêche-toi, petite soeur, implora-t-elle intérieurement. Fais vite, ou il n’y aura plus rien à sauver.

La grande muraille du Plateau du Prélude se découpa enfin sur l’horizon. Large ceinture de pierre de plus de quinze mètres de haut, massive, impénétrable, elle protégeait le Plateau qui, selon la légende, avait été la dernière demeure d’Hylia. Seule une percée à sa base en permettait l’accès depuis la plaine d’Hyrule, vers laquelle Impa se précipita.

Aux abords de la muraille, les combats faisaient rage. Une poignée de guerriers sheikah y virevoltait avec adresse, exterminant tous les monstres qui croisaient leurs lames. Mais cela ne suffisait pas, ne suffisait plus. L’afflux des créatures était titanesque, galvanisés par la disparition des dernières résistances hyliennes, attirés par le pouvoir du Plateau comme des abeilles par un filon de miel.

Le coeur d’Impa se serra en découvrant les splendides portes couvertes de feuilles d’or affaissées, piétinées. Plus rien n’empêchait les monstres d’envahir le Plateau d’Hylia, à part la détermination de son peuple. Déjà, quelques ennemis parvenaient à passer à travers le mur de guerriers et remontaient le Grand Escalier en grognant. La guerrière gravit les marches à son tour.

Impa !

Dès qu’elle vit sa soeur apparaître dans son champ de vision, la sheikah ralentit sa course avant de s’écrouler, épuisée. Pru’ha se précipita vers sa cadette, palissant en remarquant la traînée de sang qui maculait son bras et son souffle erratique.

Nom d’un ouistiti, Impa ! grogna-t-elle, dissimulant sa crainte derrière ses éternelles bougonneries. Dans quel état t’es-tu mis ?

Ignorant sa remarque, Impa accepta l’appui de son bras d’un regard trouble.

Tu as réussi ? croassa-t-elle, rampant sur le côté de l’escalier.

Il est dans le Sanctuaire, répondit Pru’ha en s’accroupissant à ses côtés. Mais il y a trop de monstres, nous n’arriverons jamais à les retenir !

Il faut les en empêcher.

Pru’ha scruta un instant les traits décidés de sa soeur et n’eut aucune difficulté à deviner sa pensée. Agacée, elle secoua la tête à la négative, ses lunettes tremblantes sur son petit nez fin.

Ouistiti ! C’est stupide, Impa ! Regarde dans quel état tu es ! Tu es incapable de soulever une brindille !

La guerrière redressa la tête d’un air décidé malgré son teint crayeux et son souffle court.

Pas moi. Toi.

Moi ? Impa, je ne maitrise même pas un dixième de la magie sheikah !

Sa cadette s’empara de sa main et la serra avec force. Dans ses yeux, une détermination féroce luisait.

Fais-le, Pru’ha. Pour notre salut à tous. Ils ne doivent pas l’atteindre.

Et la princesse ?

Elle fera ce qu’il faut. Comme toi.

Pru’ha ferma les yeux. La crainte palpitait dans sa poitrine. Nom d’un ouistiti, elle était une scientifique, pas une guerrière !

Une brise lourde de cendres balaya les mêches échappées de son chignon défait depuis longtemps. Elle était épuisée, ses mains tremblaient. Réussir à amener Link jusqu’au plateau à travers la plaine envahie de monstres n’avait pas été facile. Elle ne voulait pas penser au nombre de ses compatriotes morts pendant qu’elle activait le Sanctuaire. Trop, c’était tout ce qu’elle savait. C’était toujours trop.

Elle rouvrit les yeux, remonta ses lunettes aux verres rendus presque opaques, et observa l’état déplorable de sa soeur. Elle si fière, si combattive, était rendue si faible qu’elle ne comprenait même pas comment elle avait pu rejondre le plateau depuis la citadelle. Son kimono était couvert d’entailles sanguinolentes et de poussière, la plaie de son omoplate déversant plus de sang que n’importe qui pouvait en perdre.

Si elle survivait, jamais sa petite soeur ne se remettrait de cette bataille.

Le regard de Pru’ha glissa ensuite sur l’arche béante du rempart, unique faille à la muraille imposante qui portégeait le Plateau. Des nuées de monstres et de gardiens affluaient dans la Plaine et le sang des guerriers sheikahs ne cessait d’abreuver la terre d’Hyrule. Elle se retourna, vit quelques créatures poursuivre leur ascension en direction du Temple du Temps. Une poignée de gardiens, placée là par les hyliens eux-mêmes avant leur corruption, tiraient aveuglément sur tout ce qui bougeait.

Il fallait les arrêter. Elle devait les arrêter.

Pru’ha ferma les yeux et tendit les mains vers le Grand Escalier. Entouré d’épaisses murailles, de statues et de colonnes gigantesques, il reliait la Plaine d’Hyrule au Temple du Temps depuis le fond des âges.

Il ne le ferait plus.

Le sol se mit à trembler. Un peu. De la sueur dégoulina sur les tempes de Pru’ha, et elle sursauta lorsqu’une main glacée enserra la sienne. Une vague de puissance en émana, chaude et réconfortante, et Pru’ha exulta intérieurement. Elle savait qu’Impa puisait dans ses dernières forces pour l’aider, qu’elle mettait sa vie en danger. Mais par Hylia, ce que la magie des sheikahs était puissante chez elle !

Les secousses devinrent soudain exponentiennelles, si massives que même les gardiens interrompirent leur massacre, s’efforçant de rester debout sur leurs bras métalliques. Heurtés par la vague de magie, les piliers et les statues s’écroulèrent sur eux-mêmes en un grondement terrifiant. La terre s’eventra, le Grand Escalier se déchira dans toute sa longueur. Les murs qui l’assiégeaient tremblèrent, se disloquèrent. Une cascade de terre, de sable et de poussière s’en écoula, emportant avec elle pierres et statues dans un éboulement dantesque, sous lequel disparurent quelques monstres imprudemment restés là.

Puis tout s’arrêta.

Dans le silence qui s’en suivit, les survivants du séisme se redressèrent d’un air éberlué. Plus aucun son n’émanait de la plaine en contrebas. Plus de combats, plus de cris. Plus de monstres. L’amas de gravats créé par le séisme avait bouché la porte du Plateau du Prélude.

OUIST…

Un gigantesque éclat de lumière interrompit l’exaltation de la scientifique. Un grondement monstrueux raisonna à travers tout Hyrule à les rendre sourd. Les deux soeurs se tournèrent ensemble vers le château. Au milieu des nuages noirs de corruption, une lumière aveuglante et palpitante émanait de la salle du trône.

Zelda…, souffla Impa avec émotion.

À chaque battement, le coeur lumineux semblait grossir un peu plus. Il s’élargit, s’élargit, engloba la plus haute tour de la Citadelle, puis une autre, suivi des appartements de la princesse. Les deux sheikahs plissèrent les yeux et portèrent un bras à leur front, leur rétine brûlée tant l’éclat était intense. Alors le coeur lumineux explosa brutalement en un craquement à déchirer les montagnes, ses rayons brisant les vitraux de la Citadelle pour traverser Hyrule de part en part.

Au même moment, la terre du Plateau se mit à trembler à son tour, et les deux soeurs échangèrent un coup d’oeil inquiet. Un vif éclat bleuté ramena leur attention un peu plus haut dans la montagne. Un rayon de lumière turquoise, typique du pouvoir des anciens sheikah, se propulsa à son tour à travers la Plaine depuis les portes du Sanctuaire de la Renaissance.

Les deux rais lumineux se jetèrent l’un contre l’autre au milieu de la Plaine d’Hyrule. Le bleu et le blanc s’enlaçèrent, avidement, passionément. Dans une danse aveuglante et féérique, ils s’entremêlèrent au point de ne plus pouvoir les dissocier l’un de l’autre. Ensemble, ils s’élevèrent de plus en plus haut dans le ciel pour toucher la couche de nuages corrompus, où ils explosèrent avec fracas dans un feu d’artifice bleu et or.

Le souffle brûlant de la déflagration balaya la Terre d’Hyrule, d’Akkala en Gerudo, d’Hébra en Firone. Les arbres se couchèrent, les rivières se cambrèrent, et les nuages reculèrent. Affolés, les monstres se mirent à courir pour fuir la lumière dévastatrice, mais ce fut vain. Touchés par les rayons lumineux, ils s’évaporèrent sans un bruit, et les gardiens, eux, s’affaissèrent sur leurs pattes métalliques. Éteints.

Puis tout s’arrêta, aussi brutalement que tout avait commencé.

Impa et Pru’ha se redressèrent, les cheveux désordonnés et le regard perdu. Leur attention se reporta spontanément sur le Sanctuaire palpitant maintenant d’un léger éclat bleuté, puis sur la Citadelle, au loin, où le coeur blanc avait quant à lui disparut. Plus aucun nuage noir n’était visible à l’horizon. Le soleil, encore timide, s’efforçait de transpercer des cumulus à présent blancs, et peu menaçant.

Elle l’a détruit ? demanda timidement Pru’ha.

Impa secoua la tête à la négative. Elle sentait que ce n’était pas la fin, que l’histoire était plus complexe que cela. Zelda, aussi puissante fut-elle devenue, ne pouvait pas réussir seule. Pas sans son chevalier à ses côtés.

Comme pour confirmer ses doutes, un hurlement strident retentit à travers la plaine. Les vapeurs méphitiques de Ganon s’élevèrent à nouveau de la salle du trône, ses petits yeux rouges scrutant les alentours avec rage.

Son regard se fixa sur le Plateau. Plus particulièrement, sur la lumière palpitante du Sanctuaire.

Il s’élança dans un nouveau hurlement, mais fut brutalement arrêté dans un éclair lumineux. Ganon se redressa et observa l’espace autour de lui d’un air incrédule. Il n’y avait rien. Il s’avança à nouveau.

Il se fracassa contre le vide.

Elle l’a scellée, souffla Impa. Elle l’a condamné au sein du château !

Le Fléau hurla de rage. Il tournoya dans tous les sens autour de la Salle du Trône, cherchant désespérément une issue à sa prison invisible. À chacune de ses tentatives, un nouvel éclat de lumière blanche traversait la plaine.

Le regard d’Impa se tourna vers le sanctuaire. L’éclat bleuté palpitait toujours, comme un appel désespéré. Mais de l’autre côté de la Plaine, le coeur blanc ne lui répondit pas.

Peu à peu, la lueur du Sanctuaire s’estompa, comme résignée, avant de s’éteindre complètement. Ganon, hurlant sa frustration et sa colère à la face du monde, se précipita dans le coeur de la citadelle et y disparut à son tour.

Le silence nimba la Plaine d’Hyrule. Un silence comme il n’y en avait plus eu depuis l’avènement du Fléau. Le soleil perça enfin la couche nuageuse, éclairant subrepticement les flèches à moitié écroulées de la Citadelle détruite.

OUISTITIIII !!! s’exclama Pru’ha avec ferveur. On est sauvés ! Plus de monstres, plus de gardiens !

Pour l’instant, répondit tristement Impa à ses côtés.

Sous le regard interloqué de sa soeur, la guerrière se releva souplement, sans la moindre grimace douloureuse.

Impa ! Ton… ton bras !

Vaguement intriguée, la sheikah porta son attention sur son épaule, remua son articulation. Bien que ses traits demeurent pâles et tirés par l’épuisement, elle ne souffrait plus : la lumière avait guéri son bras meutri. Mais au lieu d’exulter, le regard d’Impa se voila davantage de tristesse et de mélancolie.

Merci, petite soeur…

Ganon va trouver un moyen de réveiller ses sbires, Pru’ha, dit-elle en occultant sa guérison miraculeuse. Il est toujours en vie, il ne faut pas négliger son pouvoir. Zelda ne nous a offert qu’un répit le temps que son chevalier guérisse. S’il ne se réveille pas à temps…

Sa voix se brisa. La scientifique vit une larme couler sur la joue de sa soeur, ses yeux noirs rivés sur les ruines du palais partiellement détruit.

Elle s’est enfermée avec lui, Pru’ha, gémit Impa dans un sanglot étouffé. Elle s’est elle-même emprisonnée avec ce monstre. Pour nous sauver tous !

Voir l’inébranlable guerrière pleurer la Princesse Royale condamnée remua profondément la scientifique. Elle savait le lien qui unissait Impa à la princesse, un lien fort, plus peut-être même que celui qu’elle partageait avec elle, son propre sang. Sûrement même.

En un éclair poignant, Pru’ha se remémora l’instant où elle avait compris que sa soeur, cette petite soeur qu’elle aimait autant qu’elle l’agaçait, était destinée à devenir la nouvelle protectrice de la future prêtresse d’Hylia. Pru’ha avait beau être l’aînée, elle n’avait jamais montré le moindre talent pour la magie sheikah, et encore moins pour le maniement des armes. Impa, elle, était puissante, vive, athlétique, intelligente, enjouée, et tellement, tellement plus sage qu’elle…

Pru’ha se souvint également de sa peur, de sa terreur à l’idée du danger qu’allait encourir sa petite soeur pour accomplir sa destinée… et de sa résolution à mettre tout son talent et tout son savoir dans l’unique but de l’aider à en sortir saine et sauve. Il y avait déjà eu tellement de présages annonciateurs de la résurrection de Ganon que pas un instant Pru’ha n’avait douté que sa soeur dusse y faire face. Prometteuse, l’ascension de la jeune sheikah avait été fulgurante, tout comme son épanouissement aux côtés de la princesse, loin de celle qui avait partagé son enfance. La supplantant en toutes choses, sans jamais l’écraser.

Mais en cet instant dramatique, Pru’ha redevenait l’aînée, la grande soeur. Celle dont le rôle était de consoler et de soutenir la plus jeune, de l’aider à panser ses blessures.

Nom d’un ouistiti, Impa, s’exclama-t-elle alors en y mettant toute sa ferveur, Link la libèrera, c’est évident ! Il la libèrera et nous l’y aiderons !

Le dos raide, le pas décidé, elle s’éloigna en direction d’un gardien affaissé, et posa une main possessive sur le matériau noir qui le constituait.

Je vais recréer le laboratoire et rassembler tous les scientifiques sheikahs survivants ! Nous reprendrons nos recherches, ouistiti ! Nous passerons le reste de notre existence à créer tout ce qui pourra aider Link dans sa quête. Nous n’aurons de répit qu’une fois que le Héros se dirigera à nouveau vers la citadelle, l’Epée de Légende au poing, et qu’il réapparaîtra aux yeux de tous avec la Princesse Royale à son bras ! J’en fais la promesse solennelle !

Les propos exaltés de Pru’ha mirent suffisamment de baume au coeur d’Impa pour lui arracher un sourire. Puis, épuisée, elle embrassa du regard les décombres de la Plaine d’Hyrule. Le ciel était clair et lumineux, dégagé des pluies de cendres et des nuages corrompus, révélant l’ampleur de la destruction : car des constructions hyliennes, il ne restait rien.

Tu as raison, Pru’ha, acquiesça-t-elle doucement. Le rôle du peuple sheikah n’est pas terminé. À présent, nous devons préserver Hyrule en attendant les réveils des Héros. Et nous y veillerons. J’y veillerai, comme Zelda me l’a demandé…

Elle s’avança en direction de la citadelle, le vent frais enlaçant ses longs cheveux blancs autour de son visage couvert de cendres. Un oiseau chanta doucement à ses côtés et Impa inspira profondément l’air encore chargé de poussière. Elle sentait la pulsation de la vie qui s’éveillait à nouveau, inlassable, immuable.

Et de chaque côté de la Plaine, les Héros veillaient sur cet élan vital, et attendaient leur heure.

Ils s’attendaient.

Oui, je t’attendrai, petite soeur, souffla à nouveau Impa à la citadelle endormie. Je vous attendrai tous les deux.

 

FIN DE LA PREMIERE PARTIE

 

 

 

Remerciements : A Kelsey-Jae, sans qui je ne serais pas et qui a repris son poste de bêta après tant d'années... et à Rinkuto, qui sans le savoir, avec ses vidéos et théories très travaillées, m'a fait voir plus loin que le simple jeu vidéo. Sa page ici. Et enfin, à vous tous, les lecteurs, nouveaux ou anciens, qui liront les folies qui sortent de ma tête !

Et enfin, comme d'habitude, la musique qui m'a accompagné pendant toute l'écriture des trois tomes de Caught In The Middle :

18 novembre 2023

Chapitre 9 : Nouveau Départ

Accoudé à la terrasse de l’auberge, Link contemplait la Montagne d’Ordinn dans le crépuscule naissant. Ses fumées noires et ininterrompues étaient visibles en de nombreux lieux d’Hyrule. Au fil des ans, le jeune hylien avait pris l’habitude de s’abîmer dans ce spectacle enivrant, que ce soit en garnison, en voyage ou à la citadelle. Ce soir, il s’y perdait avec des yeux pétillants. Il savourait simplement la sensation d’un souvenir anodin, presque banal, mais bien réel. Il avait déjà fait ça auparavant. Cette habitude lui appartenait, il le savait, et s’en était presque grisant.

Il étira précautionneusement les muscles de son dos pour enrayer la tension nerveuse qui les crispaient encore. Il avait passé la journée à s’entraîner dans l’espoir de ranimer sa vigueur et sa puissance. Le manque d’alimentation et d’exercice durant sa fièvre en avaient eu rapidement raison. Il lui était inconcevable de ne pas retrouver l’intégralité de ses forces le plus vite possible. Trop de choses en dépendait.

Lorsqu’il s’entraînait avec une telle intensité, Link sentait la peau cicatricielle qui nervurait son dos le démanger, comme prête à craqueler. Ce n’était qu’un effet de son imagination bien sûr, sombre réminiscence de la brûlure qui lui avait coûté la vie il y a cent ans. Auparavant, il n’y prêtait qu’une vague attention. Maintenant le tiraillement lui rappelait l’impact, l’assaut fulgurant de la douleur lui déchirant le corps de part en part. Par-dessus tout, il y avait cette odeur, l’odeur innommable de chair brûlée qui lui envahissait les narines, l’envie de vomir en sachant qu’elle émanait de lui.

Ce souvenir-là, il aurait préféré le laisser à jamais dans les limbes de l’oubli. Il était devenu beaucoup trop clair à son goût.

Depuis deux jours qu’il s’était réveillé du coma, Link se sentait encore comme engourdi, dépassé par le trop-plein d’informations soudainement retrouvés. Ses souvenirs s’entassaient pêle-mêle dans sa tête sans ordre ni cohérence, comme s’il n’avait été qu’une page vide qu’un enfant aurait gribouillé d’un millier de couleurs. Il cherchait encore le premier coup de crayon dans cet enchevêtrement pour tenter de redonner un sens à son existence.

D’où ces entraînements interminables. Link avait passé la plus grande partie de sa vie en garnison, une arme à la main. Manier l’épée était resté son exutoire le plus naturel pour apaiser les tourments de son esprit.

Quelle étrange sensation de percevoir sa vie avec une rétrospective centenaire, détaché des émotions qui l’animaient autrefois. Au milieu de ces images qui semblaient toutes aussi importantes les unes que les autres, Link peinait à y discerner un fil conducteur… s’il en excluait Zelda. Avant même qu’il ne la rencontre, elle semblait omniprésente autour de lui, aura douce et protectrice guidant ses pas vers elle. Comme si toute sa vie n’avait eu pour unique but que de la rejoindre, et de devenir son chevalier servant.

Peut-être même était-ce réellement le cas.

Link n’avait pas encore eu le courage d’annoncer à sa protégée qu’il avait recouvré la mémoire. Il savait que la princesse lui poserait des questions, ou tout du moins, que ses yeux le feraient pour elle. Et plus le temps passait, plus il les redoutait.

Car à présent, il savait qu’une fois leur animosité dépassée, beaucoup de choses avaient changé. Rapidement. Trop rapidement…

Le bruit des sabots heurtant le tablier de bois se répercutait sur la rivière qui s’écoulait au fond de la ravine. Le petit groupe de quatre cavaliers traversait le pont de Caroc au pas, s’éloignant du village de tailleurs de pierre situé sur la rive ouest. Deux soldats formaient l’avant-garde, suivis de la princesse Zelda.

Lui, quelques mètres en arrière, fermait la marche.

La Princesse Royale ne se déplaçait que rarement sans escorte dès lors qu’elle franchissait les frontières de la Plaine d’Hyrule. Celle-ci pouvait même être plus nombreuse en fonction du péril de sa destination. Il avait été surpris que la princesse ne s’oppose pas à la venue des deux soldats : Hébra n’était pas réputée pour être envahie par des hordes de monstres comme l’étaient Ordinn ou le Lac Hylia. Mais il avait préféré être prudent, et, s’attendant à un nouveau duel avec sa protégée, était resté stupéfait face à son silence.

Leur relation avait beau s’être apaisée depuis les évènements du Bazar Assek, il n’en demeurait pas moins sur la réserve. Jamais il n’aurait osé approcher davantage la princesse sans son autorisation expresse. Même si, répartis ainsi sur la route, leur long voyage promettait d’être d’une morosité à faire pleurer un cryorok.

Alors que les soldats devant eux atteignaient tout juste la rive Est, la jeune hylienne se retourna subitement sur sa selle et l’interpela, à son grand étonnement.

Link, peux-tu venir, s’il-te-plaît ?

Les sourcils froncés, il ne put s’empêcher de ressentir une légère appréhension. Il talonna sa monture pour la rejoindre.

Merci, lui sourit-t-elle avec reconnaissance. Elle ramena ses yeux droit devant elle et réprima un frisson. Par Hylia, ce que je déteste cet endroit !

Il suivit son regard sur les hautes falaises arrondies qui se dressaient devant eux. Sculptée par l’érosion dans du grès ferrugineux, la vallée du Néant était un lieu désolé et hostile. Peu fréquenté de par ses allures de traquenard, il s’agissait de l’itinéraire le plus court pour rejoindre le Relais de Delass et ainsi prendre la route pour Hébra.

Je serais plus rassurée si tu restes avec moi, poursuivit la princesse du bout des lèvres, mal à l’aise.

Il se retint de manifester son étonnement. Leur relation avait beau bénéficier d’une accalmie, ce changement était trop récent pour qu’il le tienne pour acquis. Alors de là à ce que sa présence tranquillise la princesse ?

Il devait bien reconnaître qu’elle avait tenu sa promesse. Elle le traitait avec une politesse et un respect inégalés jusqu’à ce jour. Tous les matins, elle le saluait d’un sourire, l’interrogeait même sur son sommeil d’une voix où perçait encore l’inhabitude. Elle n’avait plus jamais essayé de se dérober à sa surveillance et semblait même s’être faite à cette ombre silencieuse dans son sillage. Parfois, il l’avait même surpris à le chercher du regard lorsqu’il s’éloignait un peu trop.

Leurs interactions demeuraient malgré tout peu nombreuses. La princesse était sur-sollicitée lorsqu’elle se trouvait à la cour. À peine était-elle sortie de ses appartements que nombre de nobles apparaissaient au détour d’un couloir pour la saluer, chercher sa compagnie, ou plus probablement, obtenir une information utile. Lui, suivait cet étrange ballet en silence, observant avec admiration l’égalité et la gentillesse avec lesquelles elle accueillait toutes ces demandes. Il parvenait peu à peu à discerner les infimes variations qui le renseignaient sur le véritable état d’esprit de la princesse, au-delà de son sourire et de sa bienveillance immuables. Une tension dans les épaules, elle n’appréciait guère son interlocuteur ou ses propos ; un léger frémissement à la commissure de ses lèvres et au contraire, elle aimait interagir avec celui-ci ou celle-là. Puis, au bout de quelques semaines, une œillade dans sa direction, et il venait se camper juste derrière elle, mettant fin à une conversation déplaisante.

Le soir venu, en la raccompagnant devant la porte de ses appartements, la princesse était la plupart du temps trop épuisée pour faire la conversation. Mais elle n’oubliait jamais de le remercier avant de lui souhaiter une bonne nuit.

Leurs échanges se limitant à ces quelques mots polis, il ne s’attendait certainement pas à ce qu’elle lui dévoile une faiblesse avec autant de naturel. Un peu démuni, il ne sut que répondre, et demeura à la hauteur de la princesse en un accord tacite.

Ils entrèrent donc dans la vallée du Néant, côte à côte. Il s’astreignait à occulter les doux effluves floraux qui émanaient de la jeune hylienne.

Nous n’avons pas eu beaucoup de temps pour parler depuis notre retour, nota la princesse à voix basse afin d’éviter tout écho sur le grès alentours, et la route est longue jusqu’à Hébra. J’aimerai profiter de ce temps pour mieux te connaître et…

Elle s’interrompit, cherchant ses mots. Il leva un sourcil à son attention en attendant qu’elle poursuive.

J’aimerai te proposer un jeu, lâcha-t-elle non sans une certaine retenue. Chacun pose une question à tour de rôle et l’autre est obligé de répondre… Ça nous fera passer le temps et m’aidera peut-être à oublier cette atmosphère sinistre ?

L’interrogation était clairement audible dans la voix de la princesse et il ne put retenir une expression inquiète de se peindre sur son visage. Lui poser des questions ? Lui, simple soldat, se permettre d’interroger la Princesse Royale sur sa vie ? Dans sa poitrine, il sentit son cœur s’accélérer. Comment ne pas commettre d’impair, comment ne pas risquer le si jeune et si fragile équilibre de leurs interactions ?

À son grand soulagement la princesse était suffisamment observatrice pour s’apercevoir de son trouble, et changea son arc de main.

Ou plutôt, je vais poser moi-même les questions… et j’y répondrais également, au même titre que toi.

Elle riva un regard insistant sur lui jusqu’à ce que, démuni, il acquiesce silencieusement. Que pouvait-il lui refuser, après tout ?

Parfait ! s’exclama-t-elle avec engouement. Alors, pour commencer… quelle est ta couleur préférée ?

Seul le silence lui répondit dans un premier temps. Qu’il soit ainsi, aux côtés de la princesse, en train d’avoir une discussion aussi anodine et légère avec elle lui semblait être totalement hors du temps et de toute réalité, et prononcer le moindre mot relevait alors de la pure gageure.

Il déglutit avec difficulté sans cesser de l’observer d’un air figé. Ses mains graciles tenaient les rênes de sa monture avec une fermeté inutile, trahissant l’inquiétude que provoquait le silence du jeune hylien. Pour la seconde fois, elle faisait un pas vers lui et il ne pouvait décemment pas l’ignorer. Et puis, en la regardant, la réponse était si évidente…

Vert.

Ce petit mot amena un tel sourire de soulagement sur le visage de la jeune hylienne qu’il sentit son cœur faire une pirouette dans sa poitrine. Il en fallait si peu, finalement.

Moi, c’est le bleu, reprit-elle d’un ton enjoué. Ton plat préféré ?

Mais avant même qu’il ne puisse répondre, elle leva la main pour l’interrompre :

Non, attends, je pense savoir… Le Curry de venaison, divine si possible. Je me trompe ?

Il la contempla avec des yeux ronds comme des baudruches octo, ce qui provoqua un rire chez la princesse.

Ne me regarde pas comme ça ! Tu as pris une telle cargaison d’épices goron la dernière fois que nous sommes allés à Ordinn qu’il était difficile de ne pas le remarquer !

Il acquiesça d’un léger sourire, toujours un peu secoué. Il était persuadé qu’elle ne le considérait que comme un caillou dans sa botte jusqu’à récemment. Visiblement, elle avait porté bien plus attention à lui durant tous ces longs mois qu’il ne l’avait imaginé.

Le risotto de légumes, lâcha-t-il à voix basse.

La princesse tourna la tête vers lui d’un air interrogatif.

Votre plat préféré, précisa-t-il. Avec les pommes au miel en dessert.

Le visage de la jeune hylienne se teinta d’une légère nuance rosée avant qu’elle ne parvienne à se ressaisir.

Bien observé, répondit-elle non sans gêne. Hum… ta région préférée ? Non, je sais, Lanelle. C’est évident, tu y as grandi. Par contre tu as détesté Firone.

Vous aimez Hébra et détestez Ordinn, rétorqua-t-il presque du tac-au-tac.

L’expression sur le visage de la princesse devint subrepticement mutine, un sourire flottant sur ses lèvres fines.

Tu aimes l’aurore et tu détestes la nuit à cause des skals, engagea-t-elle. Devoir les tuer jusqu’au petit matin t’ennuie.

Le crépuscule et le matin.

Tu préfères le printemps à l’automne.

L’hiver à l’été.

Tu adores nager et monter à cheval.

La marche et l’équitation.

La jeune hylienne éclata de rire, et il ne put retenir un sourire amusé. Il espérait que son expression cacherait efficacement son émoi… car la princesse ne s’était pas trompée une seule fois.

Une chose que j’ignore…, reprit-elle après un silence alors que le groupe bifurquait en direction du relais. Ton plus grand défaut ?

La gourmandise.

La gourmandise ? répéta sa protégée non sans surprise. C’est étrange, je ne l’ai jamais remarqué.

Il haussa sobrement les épaules et se tourna vers elle, lui laissant implicitement le choix de dévoiler sa propre imperfection. Mais les traits de la princesse s’étaient rembrunis, la jeune hylienne semblant plongée dans des pensées beaucoup moins heureuses que précédemment.

Moi, je pense que c’est l’envie…, finit-elle par répondre. J’ai toujours eu tendance à envier les autres… La simplicité de leur vie, l’absence de responsabilité…

Elle laissa échapper un rire sans joie.

C’est stupide, non ? La Princesse Royale qui envie quasiment tous ses sujets !

Non.

Elle lui jeta un coup d’œil surpris, l’incertitude peinte sur ses trains fins et juvéniles.

Ce n’est pas stupide, assura-t-il sans oser la regarder.

Elle ouvrit la bouche pour lui répondre, mais fut prise de court par l’un des soldats qui revenait vers eux au petit trot.

Votre altesse, salua-t-il en s’inclinant légèrement sur sa selle. Nous sortons de la vallée et le terrain va bientôt se dégager. Quel allure pouvons-nous imposer aux montures ?

La princesse hésita un instant, puis répondit d’une voix douce mais assurée.

Voyez ça avec Messire Link, soldat. À partir de maintenant, le prodige hylien sera votre unique interlocuteur pour l’organisation de mes voyages.

Il tenta de conserver un visage stoïque malgré son incrédulité. Leurs yeux se rencontrèrent l’espace d’un instant.

Et la princesse lui sourit.

Le craquement d’une latte de bois ramena Link dans le temps présent. Il n’avait pas besoin de se retourner pour connaître l’identité de la personne qui s’approchait. Malgré tout, il réprima sa première impulsion et s’efforça à rester de marbre.

Il ne pouvait pas la fuir indéfiniment, après tout.

Hey, le salua doucement Zelda. Savasaaba.

Le jeune hylien tourna la tête vers elle alors qu’elle le rejoignait. Depuis son réveil, Zelda venait toujours vers lui avec ce petit « hey » doux et intime, comme une caresse murmurée d’un ton qu’elle n’adressait qu’à lui seul. Il ignorait d’où leur était venu cette étrange habitude de se saluer en langue gerudo. Peut-être de leur séjour au relais… mais il aimait ce petit rituel.

Savasaaba, la salua-t-il en reportant son attention sur la place où s’agitaient les villageois dans la lumière nocturne.

Je ne t’ai pas beaucoup vu depuis avant-hier soir…, dit-elle en s’accoudant à la rambarde à ses côtés. Tu t’es entraîné toute la journée ?

Il lui répondit d’un hochement de tête silencieux, sachant qu’elle le regardait du coin de l’œil. À peine avait-il pu tenir sur ses pieds que Link s’était empressé de déménager ses affaires au rez-de-chaussée de l’auberge. Il ne pouvait décemment pas rester dormir dans la chambre de la princesse une fois éveillé : elle avait déjà frôlé l’inconvenance en l’y emmenant pendant sa convalescence, là, ils auraient atteint l’outrage. Depuis, il n’avait fait que la croiser de temps en temps au détour d’un couloir. Il s’y était efforcé, tout du moins.

Et… es-tu satisfait ? poursuivit la jeune hylienne. Je veux dire… As-tu retrouvé tes capacités comme tu l’espérais ?

Link haussa vaguement les épaules d’un air mitigé et Zelda acquiesça à son tour, enterrant du mieux qu’elle put l’injuste sentiment de délaissement qu’elle éprouvait depuis deux jours. Il avait beau être resté à une certaine distance, elle savait que Link n’avait pas failli un seul instant à son rôle de protecteur. Toute la journée, elle avait senti son regard, sa présence à la périphérie de sa vision. Mais malgré ce que sa raison lui hurlait, son cœur, lui, se montrait beaucoup moins conciliant.

Il te faut du repos, remarqua le jeune hylien d’un ton inexpressif.

La princesse haussa les sourcils d’étonnement. Link était observateur, il n’était donc pas surprenant qu’il perçoive son épuisement. Mais qu’il aborde spontanément un tel sujet de lui-même l’était par contre, le chevalier préférant habituellement les éviter comme un crachas de lézalfos.

Je ne dors pas très bien, c’est vrai, concéda-t-elle prudemment, refusant de s’étendre sur ses atermoiements nocturnes.

Le chevalier ne répondit pas tout de suite, contemplant les lueurs du volcan au loin d’un air grave. Zelda pria intérieurement pour qu’il se contente de cette simple explication et ne poursuive pas plus avant, sans y croire vraiment.

Tu dois récupérer, finit-il par conseiller d’une voix égale.

Que je récupère ?

De tes veillées.

La pointe de culpabilité était parfaitement audible dans le ton du chevalier, et Zelda en eut un pincement au cœur.

Link, soupira-t-elle, ça n’a rien à voir.

Il lui adressa une œillade interrogative et attendit qu’elle s’explique. Zelda ferma les yeux en se massant les tempes, craignant un mal de tête imminent. Ceux-ci étaient de plus en plus fréquents ces derniers jours.

Je suis juste… préoccupée, confia-t-elle à voix basse.

Elle se mordit l’intérieure de la joue, mal à l’aise de mentir à son protecteur si inquiet. Si ses réflexions lui rendaient parfois l’endormissement difficile, elles n’étaient pas la cause de ses réveils nocturnes au beau milieu de la nuit. Mais comment pouvait-elle avouer à son chevalier que son absence avait réveillé ses pires cauchemars ? Que dans l’obscurité, les murs de sa chambre se refermaient sur elle comme un étau, les fenêtres se transformant en barreaux d’une éternelle prison et la porte en celle d’une geôle qui plus jamais ne s’ouvrirait ? À son grand regret, ni le sceau hylien, ni Hogo ne parvenaient plus à la protéger de ses terreurs nocturnes. Elle ne comptait plus les nuits où, la respiration anarchique, elle s’était précipitée sur la terrasse pour apaiser ses tourments au grand air et y attendre l’aube avec impatience.

Zelda secoua faiblement la tête de dépit. Elle ne pouvait pas avouer à Link combien elle avait détesté le voir quitter sa chambre avec ses affaires sous le bras, même en sachant qu’il avait parfaitement raison. Elle devait se taire. Par décence bien sûr, mais également parce qu’elle sentait, depuis que Link s’était réveillé, que quelque chose entre eux avait changé. Non pas qu’il se comportât vraiment différemment avec elle, mais il était parvenu à esquiver tous leurs moments en tête-à-tête jusqu’ici, et elle ne croyait pas au hasard. Il avait également tendance à se tenir plus en retrait, à être plus silencieux. Déjà peu bavard, Link sombrait alors presque dans le mutisme pur et simple. Il ne s’était plus comporté ainsi depuis l’époque où elle tolérait à peine sa présence… Une petite éternité en somme, pour Hyrule comme pour elle.

Zelda reporta son attention sur le parchemin qu’elle tenait entre ses mains. Elle joua vaguement avec le papier d’un air absent, avant de le tendre au jeune hylien à côté d’elle.

Il s’en empara d’un air intrigué. Une lueur interrogative brilla dans ses pupilles bleutées en distinguant le symbole sheikah sur le cachet brisé.

Cette lettre était dans le coffre qu’Impa m’a laissé, lui expliqua Zelda. Je crois qu’il est temps que tu en prennes connaissance.

Link fit pivoter le parchemin entre ses mains sans oser l’ouvrir, glissant des œillades gênées à la princesse.

Ne t’inquiète pas, lui sourit-elle pour le rassurer, je ne te l’aurais pas fait lire s’il y avait quelque chose de vraiment personnel dedans. Et…

Elle détourna le regard au loin, une rougeur envahissant subrepticement ses joues.

Et je n’ai rien à te cacher, de toute façon.

Link accueillit cette marque de confiance dans un mélange de mal-être et de fierté particulièrement dérangeant. La princesse se montrait si authentique avec lui, alors qu’il lui dissimulait l’état de sa mémoire depuis deux jours.

Mais comment pouvait-il y faire face ?

Sentant l’impatience de la jeune hylienne à ses côtés, Link relégua ses inquiétudes à plus tard, et s’exécuta.

 

Ma chère Zelda,

Si tu lis cette lettre, cela signifie que je suis morte. Ne me pleures pas trop longtemps, petite soeur. Je vais enfin retrouver ma chère Let’cah, et je mentirais en disant que je n’attendais pas ce moment depuis longtemps.

Il faut que tu saches que je sais, en t’écrivant cette lettre, que ma mort est imminente. Vois-tu, la magie des Sheikahs a la particularité d’évoluer avec l’âge, abandonnant ses propriétés guerrières pour quelque chose de plus prémonitoire. Mon trépas, de la main même de ces vermines de yigas, je l’ai vu en rêve et je la sais inéluctable. Je ne me débattrais pas. Tel est le destin que la Déesse a choisi pour moi. Ne m’en veux pas de ne pas chercher à rester à tes côtés. Ma mort est inscrite dans le grand dessein d’Hylia. Mon rôle ici-bas est arrivé à son terme et le repos m’est enfin accordé. Qui suis-je pour m’y opposer ?

Je sais que ma fin est proche mais j’ignore dans quelles circonstances exactes celle-ci va arriver. Aurais-je le temps de te revoir ? Pourrons-nous nous retrouver l’espace d’un instant dans ce siècle qui va devenir le tien ? Pahya vient de partir te chercher, et j’espère que tu seras là à temps. Te revoir une dernière fois, rien qu’une seule petite fois, Voilà mon seul voeu avant de m’endormir sereinement dans les bras d’Hylia.

Je te supplie de ne pas suspendre le cours de ta vie après ma mort, petite soeur. Pleure-moi un temps, mais ne me venge pas. Pense à moi, mais ne t’arrête pas de vivre pour moi.

Je t’ai attendu dans ce siècle mais il n’a jamais été le mien. Je n’y ai pas ma place. Je ne suis plus qu’une relique du passé qui s’attarde. L’avenir t’appartient, à toi et à toi seule.

Tu as le pouvoir de tout reconstruire. Pas à l’image du passé, à l’image de ton père ou de la mienne, mais à Ton Image. Le Royaume d’Hyrule devait disparaître pour mieux renaître de ses cendres. Tel le phénix ressuscitant, plus grand, plus beau, plus majestueux et plus robuste encore.

Ce rôle est le tien, petite soeur, et celui de ton chevalier qui, je le sais, demeurera à jamais à tes côtés. J’ai toujours su que tu ne trouverais jamais ta place à la Cour d’Hyrule. Ta façon de penser, ta soif de connaissance, de liberté et d’égalité étaient trop grandes pour des moeurs trop étroits. En cela, tu ressemble énormément à ta mère, même si Eliana a su s’adapter à sa charge. Si ton avenir m’inquiétait il y a cent ans, aujourd’hui, je sais pourquoi tu ne pouvais pas t’épanouir autrefois. Parce-que ce temps n’a tout simplement jamais été le tien.

Ta vie commence dans ce siècle-ci, petite soeur. Souviens-toi de nous, chéris-nous, mais ne nous regrette pas. Nous sommes ton passé, mais tu es notre avenir à tous. Construis-nous un rêve comme toi seule en est capable, avec ton chevalier à ton bras.

Ne te détournes pas de ton destin à cause des morts, ils ne peuvent plus rien pour toi. Les vivants par contre, comptent sur toi. Ne les déçois pas.

Vis, petite soeur. Vis comme jamais tu n’as vécu auparavant. Avec la puissance d’Hylia. Avec la bénédiction de tes ancêtres, et la mienne.

Impa ”

 

La gorge nouée, Link enroula précieusement le parchemin et le rendit à la princesse sans un mot. Impa savait. Elle savait qu’elle allait mourir et c’était pour cette raison qu’elle s’était éloignée de la princesse dès les premières minutes de l’attaque. Pour l’écarter d’un danger qu’elle savait inéluctable.

Link n’aurait jamais pu la protéger.

Le chevalier ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi Zelda ne lui en avait pas parlé plus tôt. Il lui en voulait de son silence. Lui qui se rongeait les sangs à l’idée d’avoir laissé la vieille sheikah sans protection, alors qu’elle avait simplement fait face à son destin la tête haute. Rien, pas même lui, n’aurait pu l’en empêcher.

— Je suis désolée, murmura Zelda.

Son regard était rivé sur l’astre nocturne qui brillait haut dans le ciel d’Hyrule. La clarté lunaire rendait sa peau d’albâtre presque translucide, ses yeux verts devenus noirs dans la pénombre.

— J’aurais dû t’en parler, Link, je le sais bien, mais… J’ai été égoïste. J’ai juste… J’ai tout fait pour ne plus penser au contenu de cette lettre. Pour… faire comme si elle n’existait pas.

Elle se tourna vers lui avec un triste sourire sur les lèvres, la lune illuminant son regard d’éclats argentés semblables à des milliers de larmes contenues.

— Je crois que je n’étais pas prête à accepter ce qu’Impa attendait de moi. Je ne souhaitais qu’une chose : abattre Suppa le plus vite possible pour qu’il ne puisse plus s’en prendre à personne…

Elle secoua légèrement la tête, tentant d’évacuer cette idée de son esprit. Elle se redressa légèrement et son visage prit une expression plus sévère.

C’était une erreur, déclara-t-elle abruptement. Une erreur qui a failli nous coûter la vie à tous les deux.

Le prodige attendit. Il connaissait suffisamment la princesse pour savoir qu’elle n’aurait pas perdu cinq précieux jours uniquement à veiller sur lui et à se morfondre. Zelda avait une conscience aiguë de son devoir et de ses responsabilités. Une fois sa faute reconnue, elle avait forcément mis ce temps à profit pour avancer une solution.

Nous n’allons pas reprendre notre traque des yigas, Link, confirma-t-elle en laissant son regard errer sur le paysage nocturne. Du moins, pas dans l’immédiat. Nous ne parviendrons pas à atteindre Suppa en l’attaquant par surprise, peu importe où il se trouve. L’embuscade dans leur repaire nous l’a bien montré.

Elle soupira.

Je ne les pensais pas encore si nombreux lorsque j’ai pris la décision de les traquer à Cocorico. Et puis, admit-elle en baissant les yeux sur ses mains jointes devant elle, j’étais trop aveuglée par mon désir de venger rapidement la mort d’Impa pour prendre les bonnes décisions.

Elle redressa la tête vers l’horizon, les traits fermés, les yeux brillants de colère. Elle resserra sa poigne sur la rambarde.

Depuis que j’ai éveillé mon pouvoir, je suis sensée être habitée par la Force de Din, le Courage de Farore et la Sagesse de Nayru. Déjà que je ne me sens ni forte ni courageuse, cette décision, à l’encontre total des dernières volontés d’Impa, prouve bien que je n’ai finalement rien de sage !

Link prit un air contrarié, mais elle poursuivit son monologue sans lui prêter attention.

Peu importe. À présent, je suis prête à faire face à mon devoir. Je dois reconstruire le Royaume d’Hyrule. Peut-être pas comme avant, même certainement pas comme avant, mais… Je n’imaginais pas à quel point le royaume était le lien entre tous les peuples. Cent ans sans la Famille Royale et presque toute forme d’unité a disparue. C’est le terreau parfait pour le développement de groupes dissidents comme les kyohis qui mettent en péril l’avenir d’Hyrule et servent le dessein des yigas. Et de Ganon.

Link observa la jeune hylienne pensivement sans broncher. Vêtue de sa tunique hylienne verte, de son pantalon de voyage et de bottes noires, elle aurait pu passer pour une simple aventurière. Mais en cet instant, la lueur dans ses yeux, la force, l’assurance et l’autorité naturelle mais douce qu’elle dégageait révélait la dirigeante qui sommeillait en elle. Elle, qui semblait si fragile et si perdue la seconde précédente.

Je ne peux pas rester spectatrice d’un tel délitement d’Hyrule. Maintenant que la menace de Ganon a disparue, des guerres intestines vont finir par éclater d’ici quelques années dans un tel contexte. Je dois à nouveau unir les peuples autour d’une seule et unique table. Et en ça, les yigas vont finalement me rendre service.

Link fronça les sourcils en se redressant d’un air perplexe.

Mon père m’a souvent dit que la meilleure alliance était celle faite au nom d’un ennemi commun, lui expliqua-t-elle. La mort d’Impa a beaucoup touché l’ensemble des communautés. En l’absence d’un représentant de la Famille Royale, c’est elle qui arbitrait la majorité des conflits au cours de ces cent dernières années. Tous la respectaient.

Elle inspira profondément l’air frais de la nuit, fermant les yeux en sentant le parfum iodé de la Mer du Nord toute proche.

Ce sera son plus bel hommage… murmura-t-elle. Que sa mort serve à unir à nouveau les peuples d’Hyrule sous la bannière du Sceau Royal. Elle en serait honorée.

Le chevalier croisa les bras sur sa poitrine d’un air sombre.

Je sais que c’est risqué, répondit la princesse à sa remarque muette. Mais j’ai besoin de toi pour espérer réussir. Les préparatifs ont déjà commencé. Kornuieh et Pervieh sont d’accord pour nous aider.

Un silence pesant s’installa entre eux, leurs pensées rivées sur le tournant que venait subitement de prendre leurs existences. Au bout d’un moment, l’esprit de Link s’égara dans ses souvenirs et sur la confiance aveugle que Zelda avait manifesté à son égard. Par Hylia, elle lui déposait ses tourments sur un plateau, comment pouvait-il continuer à l’induire en erreur de la sorte ? Elle réclamait sa présence à ses côtés dans cette nouvelle aventure. Le ferait-elle si elle connaissait la vérité ?

Il ne pouvait plus se taire.

Je me souviens.

Le cœur de Zelda rata un battement sous la révélation abrupte, son regard se rivant sur son chevalier. Droit comme un piquet, les joues encore creusées par la fièvre, il jouait avec la lanière de son brassard de poignet en un mouvement fébrile, les yeux fixés sur ses doigts fins.

Tu te souviens… ? croassa-t-elle.

Link marqua un moment d’hésitation. Il savait qu’il ne pouvait plus reculer. Comment aurait-il pu garder le silence alors que Zelda se livrait ainsi à lui, comment la laisser dans l’ignorance ? Il ne pouvait pas se résoudre à lui mentir frontalement. Pour autant, il redoutait plus que tout la conversation qui allait suivre.

Il hocha la tête.

Tu te souviens…, répéta-t-elle d’un air abasourdi. De tout ? Je veux dire… De toute ta vie d’avant ?

Il acquiesça à nouveau, et la princesse pétrifiée fixa pendant un moment le profil du jeune hylien, les paupières grandes ouvertes. Il se souvenait… Son cœur battait la chamade, elle se sentait fébrile. Ô Hylia, cela impliquait tant et tant de choses !

Depuis quand ? fut la seule question qu’elle parvint à formuler d’une voix faible.

Depuis mon réveil, répondit Link en reportant son attention sur les jets de lave dans le lointain, délaissant la lanière maltraitée.

Depuis… ? Fay m’avait bien dit que tu faisais une sorte de voyage, mais…

Link lui jeta un coup d’œil intrigué.

Oui, Fay, ton épée… Elle te parle aussi, n’est-ce-pas ?

Le chevalier confirma silencieusement, et Zelda se mordit les lèvres. Savoir que Link avait recouvré l’intégralité de sa mémoire provoquait un véritable charivari de questions dans sa tête.

Comment est-ce arrivé ? s’enquit-elle avec inquiétude. Pendant que tu dormais ? Link, comment te sens-tu ?

Le jeune hylien haussa les épaules, le visage grave. Il relâcha un soupir et leva les yeux sur les étoiles qui brillaient avec bienveillance au-dessus d’eux.

Difficile de faire le tri, lâcha-t-il du bout des lèvres.

Bouleversée, Zelda ne sut que répondre. Elle croisa les bras sur sa poitrine, cherchant à se protéger de ce qu’elle sentait palpiter douloureusement dans un coin de son esprit.

Deux jours. Link se souvenait depuis deux jours. Deux jours entiers durant lesquels il savait exactement ce qui s’était passé, ce qu’elle avait tu durant ces longs mois où elle mourrait littéralement d’envie de savoir, de poser LA question. Il se souvenait mais son premier réflexe avait été de s’éloigner d’elle. Une douleur cuisante lui transperça la poitrine lorsqu’elle réalisa qu’elle avait finalement obtenu la réponse qu’elle attendait depuis si longtemps. Et que cette réponse lui faisait terriblement mal.

C’est pour ça…, souffla-t-elle en se recroquevillant légèrement, pour ça que tu as pris tes distances…

Elle ravala un sanglot avec difficulté, se sentant prête à chavirer. La perte de son monde, de ses repères, de tous ses proches, la mort d’Impa, le poids de ses responsabilités, ses angoisses et pour finir… ça. Elle ne savait pas si elle pouvait encaisser ce dernier revers et rester encore debout. Pas cette fois.

Le regard interrogatif de Link à ses côtés lui montrait bien qu’il ne comprenait pas, qu’elle devait dire tout haut ce qui la cinglait au plus profond d’elle-même. Elle déglutit avec difficulté et sa migraine prit définitivement sa place au milieu de ses pensées éparses.

C’est parce que tu te souviens, chuchota-t-elle d’une voix à peine audible, le cœur au bord des lèvres. Tu te souviens enfin de ce qui s’est passé… à la Muraille…

Un grondement sourd roula dans la ravine avant que l’éclair n’éclate en un craquement lugubre. Sa lumière subreptice illumina la solide muraille qui se dressait dans la pénombre telle une ombre fantomatique. Une pluie torrentielle portée par des bourrasques de vent furieux balaya violemment les tentes de fortune disséminées derrière elle. Aucun feu n’y trahissait la moindre étincelle de vie. Au milieu de la tempête qui faisait rage, le campement aurait paru abandonné si quelques silhouettes errantes ne se faufilaient pas dans l’obscurité.

Link était l’une d’elles. La tunique du Prodige dégoulinante de pluie, les bottes remplies d’eau, il circulait d’un pas vif entre les tissus déchirés et boueux arborant le symbole de la Famille Royale. Toute l’armée d’Hyrule s’étendait sous ses yeux, ou du moins ce qu’il en restait, survivants de l’attaque éclair qui avait frappé la citadelle dans la matinée. Les armures portaient les stigmates du rude combat que les soldats avaient livré, les plastrons enfoncés par endroit, les visages sales et les mains écorchées. Tous s’étaient battus comme des ours avant que la retraite ne soit sonnée après seulement quelques minutes. Pour ne sauver finalement, qu’une poignée d’entre eux.

Ces quelques hommes, aussi courageux soient-ils, se terraient à présent les uns contre les autres sous les tentures percées, tentant de préserver quelque étincelle de chaleur en eux. Ils étaient trempés, fourbus, blessés. Dans la pénombre, leurs yeux brillaient de cette terreur propre à ceux qui se savent condamnés.

Ils n’avaient aucune chance.

Link repoussa d’un revers du poignet les gouttes d’eau qui menaçaient de se glisser sous ses paupières. Il poursuivit son chemin, tête baissée, fuyant le regard de ses hommes. Il portait sur lui le poids de leur déception, de leur rejet, de leur mépris. Lui, le Prodige Hylien, l’Élu qui devait les mener à la victoire, n’avait pas su être à la hauteur de la tâche qui lui était dévolue. Il les avait tous trahis, les avait tous condamnés. Hyrule était condamnée.

Tentant de fuir les scrutations accusatrices de ses soldats, il se faufila prestement vers le petit chalet un peu à l’écart du camp, une maison de berger reconvertie pour l’occasion en quartier général. Derrière la bâtisse, le fleuve Béral longeait la falaise abrupte en un grondement sourd, charriant dans ses flots tumultueux des troncs d’arbres massifs venant se briser contre la muraille avec fracas.

Alors que le chevalier s’apprêtait à pousser la porte de la maisonnette, sa main se figea.

— ….resse d’Akkala est tombée, majesté, énonçait tristement une voix masculine à l’intérieur. Selon nos éclaireurs, l’armée de gardiens converge ici.

Les épaules de Link s’affaissèrent, son poing se ferma sur le battant de bois brut. Ainsi, le dernier rempart des hyliens avait failli, balayé comme un château de cartes par les gardiens corrompus en l’espace de quelques heures à peine. Comme si tous leurs efforts n’étaient finalement que des brins d’herbe jetés au vent.

L’avenir d’Hyrule ne lui avait jamais paru aussi sombre.

Y a-t-il des survivants, colonel ? interrogea une voix féminine où vibrait une tension manifeste.

Pas à notre connaissance.

Link sentit son cœur se serrer sous la résignation profonde qui l’envahit. Il avait tant espéré que les milliers soldats qui stationnaient dans la forteresse parviendraient à s’opposer aux machines et à leur amener des renforts, ici, à la Muraille d’Elimith. Mais personne ne viendrait les aider. Sur ce rempart, Link ne disposait pas de la moitié des hommes que contenait le fort réputé imprenable, et leurs structures défensives étaient purement illusoires.

Ils étaient perdus.

Combien de temps, colonel ? reprit la voix féminine.

Avec leur vitesse de déplacement, une heure ou deux, tout au plus.

Un nouvel éclair craqua à proximité et Link sortit de sa torpeur en un sursaut. Il secoua la tête pour tenter de reprendre ses esprits. Il n’avait aucune raison de rester là, sous la pluie, à écouter aux portes. En tant que prodige, il avait toute légitimité à se présenter à une réunion de l’État-Major.

Colonel, préparez vos hommes, ordonna la voix féminine. Je viendrais leur parler d’ici quelques minutes.

Majesté, vous ne songez tout de même pas…

L’entrée de Link interrompit l’officier, trahi par le grincement de la porte et le coup de vent glacé qui s’engouffra à sa suite. L’intérieur de la maisonnette n’était composé que d’une seule et unique pièce. Au centre, une grande table de ferme siégeait et un petit lit poussiéreux était blotti contre un mur. Sur le pignon en face de la porte, la cheminée abritait un feu ronflant et généreux qui repoussait efficacement l’humidité ambiante.

Trois officiers aux armures en piteux état fixèrent le nouveau venu d’un air glacial. Ils le saluèrent d’un bref hochement de tête avant de reporter leur attention sur la silhouette féminine qui se découpait à la lueur des flammes. Les mains jointes devant elle, le port altier et le regard brillant, la princesse Zelda présidait la petite assemblée militaire, devenue suzeraine de fait dès l’instant où le roi était tombé.

Elle fut la seule à exprimer une forme de contentement à l’entrée du chevalier, lui adressant l’ombre d’un sourire. Dans la seconde qui suivit, elle reprenait la conversation d’un ton qui ne souffrait pas d’être contredit.

Colonel, je viendrais sur la muraille parler aux hommes et je serai aux côtés des soldats d’Hyrule quand ils combattront.

Majesté, c’est bien trop dangereux. Vous devriez fuir à…

Vous savez comme moi que cette bataille sera probablement la dernière du peuple hylien, l’interrompit Zelda avec fermeté, le regard noir. Nos chances de victoire sont quasiment nulles. Je suis le Chef des Armées et ma place est auprès de mes hommes dans cette ultime épreuve. Si je ne suis pas avec eux, au nom de quoi se battront-ils ?

Son regard glissa en direction du chevalier demeuré en retrait dans un coin sombre. Ses vêtements dégoulinaient sur le parquet usé de la bâtisse.

Je serai protégée par le porteur de la Lame. Si le Héros tombe, tout espoir sera perdu de toute façon, peu importe si je survis. Allez préparer vos hommes, colonel.

Les officiers s’observèrent un instant, décontenancés devant l’assurance imprévue de leur jeune souveraine. Depuis qu’ils avaient rejoint le camp militaire, Link avait vu Zelda se métamorphoser en une dirigeante plus sûre d’elle qu’il ne l’aurait jamais présagé. La voir revêtir son costume de reine, sans ciller, avec dignité et ce dans les pires instants, remplissait la poitrine du chevalier d’un brasier de fierté et d’admiration. Rien n’aurait pu l’étouffer.

Elle semblait pourtant si petite et si fragile dans sa robe de prêtresse déchirée, perdue au milieu de cette assemblée d’hommes en armure. Les officiers qui se tenaient autour de la table étaient tous dans la force de l’âge, ils avaient vu plus de combats que Link et Zelda réunis. Certains avaient même connu la princesse alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson. Pourtant, aucun d’entre eux n’eut la moindre velléité d’opposition. Ils sortirent sous une pluie qui commençait à peine à s’apaiser, saluant la princesse avec un respect sincère, et inédit. Dans l’encadrement de la porte, Link vit que des nuages d’un gris plus clair faisaient leur apparition, présageant d’une accalmie.

Même un temps plus clément ne changerait pas l’issue de cette bataille.

Une fois seule avec son chevalier, la princesse soupira et se tourna vers l’âtre ronflant. Elle laissa son regard se perdre dans les flammes qui léchaient la pierre avec avidité. Sans quitter son coin sombre, Link contempla silencieusement, religieusement même, le profil fin et harmonieux. La peau diaphane sur laquelle la lueur du feu flirtait avec l’obscurité, les ombres chatoyantes dans les iris d’un vert assombri par l’angoisse. Sa robe blanche pouvait bien être en piteux état, ses traits tirés et son visage prématurément vieilli par l’inquiétude, tout cela n’enlevait rien à la triste beauté de la Princesse Royale.

Link…, murmura-t-elle, ramenant ses bras contre sa poitrine en un frisson. Je… je ne sais pas si je suis assez forte…

Le chevalier fronça les sourcils et la rejoignit devant le foyer ardent, le cœur serré. Cela faisait quelques mois à présent qu’il osait décrire leur relation comme une amitié, profonde et sincère certes, mais surtout unique. Liés l’un à l’autre malgré eux, et ce pour le meilleur et pour le pire, forcés de cohabiter, leurs intimités respectives réduites à un souffle jour après jour, ils n’avaient eu d’autre choix que d’apprendre. Apprendre à s’apprivoiser. Apprendre à se respecter. Pour finir par se résigner. Se résigner, à lever leurs défenses respectives, à faire de l’autre le dépositaire de ses secrets et de ses peurs. Vaille que vaille, jour après jour, heure après heure, confiance et complicité s’étaient fait leur place, lentement, mais irrémédiablement. Car après tout, qui d’autre pouvait les comprendre ? Les prodiges avaient leurs propres peuples à gérer, la cour hylienne les regardait d’un mauvais œil, Impa était absorbée par les recherches du laboratoire. Quant au roi…

Non, ils n’y avaient qu’eux deux. Rien qu’eux deux.

C’était Zelda qui avait fait le premier pas de la confidence, et Link s’en souvenait comme d’un précieux talisman. C’était par un après-midi pluvieux, à peine quelques mois auparavant. Un énième après-midi d’errance dans Hyrule où ils avaient trouvé refuge sous un arbre, attendant que l’averse cesse. Lui, s’entraînait à l’épée pour passer le temps, elle, songeait, assis à côté de trois statues à offrandes. Fidèle à elle-même, Zelda ne s’était pas directement confiée sur ses tourments, non. Elle avait simplement posé une question, émis des hypothèses. Mais à travers ces quelques mots, la princesse s’était timidement dévoilée au chevalier, révélant à mi-mot ce qui la rongeait, ce qui la torturait : son échec, en tant que princesse, en tant que prêtresse. En tant qu’héritière.

Un après-midi qui lui semblait si loin maintenant. Mais depuis, il n’était pas rare que Zelda, soudain fragile, presque timide, lui dévoile sans honte et sans pudeur toutes ses peurs et ses doutes. Immanquablement, sa vulnérabilité crue et sans fard réveillait l’instinct protecteur du chevalier, pourtant si souvent impuissant à panser ses blessures. Il voulait tant la faire sourire.

Je crois que nous vivons nos dernières heures, Link, poursuivit doucement la princesse, hypnotisée par la danse des flammes devant elle. Ce soir, nous allons mourir pour et avec la liberté des peuples d’Hyrule… Nous avons échoué… J’ai échoué…

Sa voix se brisa et une larme insidieuse perla au coin de ses paupières. Elle l’essuya prestement d’un geste agacé, mais à peine l’eut-elle fait qu’une nouvelle vint prendre sa place.

Peut-être étais-je trop jeune, peut-être…

Étouffant un sanglot, la princesse se jeta brutalement contre le torse de son chevalier, sans se soucier de sa tunique détrempée. Link, décontenancé, referma ses bras sur le corps tremblant de sa protégée.

Je ne veux pas mourir, murmura-t-elle entre deux pleurs, je ne veux pas mourir et l’idée que tu…

Ses mots s’étranglèrent dans une plainte plus forte que les autres, et le chevalier resserra son étreinte. Il aurait voulu construire un rempart inviolable pour protéger sa princesse de l’hostilité du monde, mais il n’en avait pas le pouvoir. Résigné, il enfouit son nez dans la chevelure blonde et abandonna un soupir. Elle sentait la pluie, la cendre et la terre. En cherchant bien, il distingua quelques notes florales persistantes en arrière-plan. Cela l’apaisa.

Ses pensées s’envolèrent vers leurs amis prodiges qui avaient déjà payé cette défaite de leur vie, au père de Zelda tombé au cœur de la citadelle pour protéger la fuite de cette fille qu’il n’avait pas su aimer. Bientôt, il le savait, Link les rejoindrait. Après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour protéger la princesse. C’était sa promesse envers lui-même, envers elle, mais également envers son roi mort l’épée à la main. Jusqu’à son dernier souffle, il serait son rempart, il serait sa lame. Jusqu’à son dernier souffle.

Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que les pleurs de Zelda ne commencent à s’apaiser. Dehors, la tempête s’éloignait en même temps que les larmes de la princesse, mais le ciel demeurait sombre, prêt à recueillir le sang d’Hyrule sur la Plaine de Cernoir. Dans le creux de ses bras, Link sentait le corps de la jeune fille qui demeurait tendu, fébrile. Elle se recula légèrement et essuya ses yeux humides d’une main tremblante. Étrangement, elle ne chercha pas à se dégager de l’étreinte de son chevalier servant. Ses pupilles brillantes d’un vert printanier se posèrent timidement sur le visage du jeune hylien penché sur elle.

Les sens comme enveloppés dans du coton, Zelda s’abîma dans ce regard d’un bleu profond. Il y brillait une lueur si grave, au milieu de ces traits si jeunes et pourtant si marqués par les épreuves. Une plaie profonde suintait encore sur sa pommette, un léger duvet blond recouvrant la mâchoire volontaire. Lentement, presque inconsciemment, Zelda effleura la joue blessée du bout de ses doigts glacés. Elle pensa d’une manière incongrue que cette peau si chaude était encore imberbe lorsqu’elle avait rencontré Link pour la première fois.

Son cœur se serra. Comme elle aurait aimé connaître ce qu’il serait advenu de ce visage au fil des ans. Lorsque ses contours auraient quitté les rondeurs de la jeunesse pour une maturité affirmée, recouverts peut-être d’une barbe blonde ou d’un collier. Oui, un collier aurait si bien mis en valeur ces traits à la fois doux et masculins qu’elle connaissait par cœur. Elle aurait aimé en suivre le dessin d’une caresse aérienne du bout des doigts.

Mais cela n’arriverait jamais.

Zelda se mordit la lèvre, mais ne le quittait pas des yeux. Sous le poids du regard de son chevalier, ses dernières défenses s’écroulèrent. Un regard parfois si intense qu’il la bouleversait au plus profond de son être. Depuis quelques temps déjà, elle sentait que la vigueur qu’elle avait mise dans ses disputes avec Link n’attendait plus qu’à s’exprimer d’une toute autre manière. D’une manière qui ne lui était pas permise. D’une manière qu’elle devait taire. Elle se raisonnait en se disant qu’il était naturel de s’attacher à la seule personne qui la voyait telle qu’elle était vraiment. Que ce n’était rien de plus qu’un réflexe de la part de la petite fille en quête d’affection qui vivait encore en elle. Rien de plus.

Comme ces explications sonnaient creux à ses propres oreilles, à présent.

Link était tellement plus que ça. Il était le seul qui posait sur elle un regard exempt de déception ou d’espoir. Le seul qui la protégeait des méandres de sa vie ratée sans la juger, sans la désigner comme responsable. Le seul à la voir, elle, Zelda, et non la Princesse Royale incapable d’accomplir son destin.

La seule personne dont elle avait toujours eu besoin à ses côtés, et qu’elle avait mis tant de temps à voir.

Et maintenant, alors que sa vie se déchirait entre ses doigts gourds comme un parchemin trop souvent froissé, rien ne lui importait plus que les paumes de son chevalier posées sur ses reins, et le sentiment de sécurité dans lequel ses bras l’enveloppaient. Une seule pensée la parcourait comme une ritournelle incessante.

Sa vie se terminait ce soir et elle n’avait pas besoin d’un regret supplémentaire comme épitaphe.

Zelda rapprocha son visage de celui du jeune hylien et ne s’arrêta qu’à quelques centimètres de sa peau. Son cœur était si affolé qu’il menaçait de lui fracturer les côtés. Ils étaient si proches qu’elle sentait le souffle chaud du chevalier sur sa chair glacée. Mais dans les pupilles rivées sur elle, elle ne lisait qu’une simple curiosité. Une curiosité intense. Brûlante.

Elle ferma les yeux. Les battements frénétiques dans la poitrine du jeune hylien raisonnaient dans la paume de ses mains posées sur son torse. Ses lèvres effleurèrent doucement celles de Link, en un baiser si timide qu’il en était presque inexistant.

Il était plus léger que la caresse d’une plume, aussi aérien qu’une brise si fine qu’elle en paraissait imaginaire. Il suffit pourtant à briser quelque chose dans la poitrine de Link, sorte de digue dont il ignorait l’existence mais qui l’emplit brutalement d’une émotion à la fois douce et dévorante. Les picotements électriques nés sur ses lèvres à l’endroit où Zelda avait posé les siennes se répandaient sous son épiderme comme du charbon ardent, aiguisant ses sens à le rendre fébrile.

La princesse ignorait ce qui se passait dans le corps du chevalier qui restait figé comme une statue de cire. Elle sentit une poigne glacée enserrer son cœur et la rejeta de toutes ses forces. Elle devait le lui dire. Link avait son libre arbitre et elle pouvait s’être trompée en interprétant les longs regards silencieux avec lesquels il la couvait. Pour autant, il n’était plus question pour elle de rebrousser chemin. Pas avec la conscience que la mort marchait inexorablement dans sa direction.

Car dans cette ultime bataille qu’ils s’apprêtaient à livrer côte à côte, Zelda savait qu’il se sacrifierait pour la protéger. Mais ce qu’elle savait également, c’était qu’elle n’avait aucune intention de lui survivre.

Link, se lança-t-elle d’une voix toute aussi tremblante que décidée, les mains reposant toujours sur la poitrine chaude devant elle, je voul…

Le chevalier posa doucement un doigt sur ses lèvres, l’enjoignant à ne pas aller plus avant. Il avait une idée, ou plutôt un fol espoir, de ce qu’elle allait lui dire. Mais étrangement, il sentait au fond de lui que ce n’était pas le moment. Que malgré sa mort imminente, il y en aurait un autre, ailleurs… Peut-être dans l’au-delà, qui sait… Mais pas maintenant, alors que tout lui semblait vain.

Il riva ses yeux bleus perçant dans ceux de la princesse en un échange muet. Il ne pouvait pas s’en détacher, hypnotisé par la puissance de ces iris pers qui lisaient son âme comme un livre ouvert. Avec des gestes précieux et délicats, il raffermit l’étreinte de son bras autour de la taille fine, levant la main pour repousser une mèche folâtre.

Il ne quittait pas du regard le visage de la princesse où s’esquissait une sorte de désir incrédule. Il enlaça tendrement dans sa main la paume glacée qui reposait sur son cœur. Il voulait s’assurer qu’elle entende, qu’elle sente combien ses battements étaient rapides, affolés par sa proximité. Le souffle de la jeune hylienne s’accéléra, devenant délicieusement anarchique sur la peau encore humide du chevalier.

Sans marquer la moindre hésitation, Link posa ses lèvres sur celles de Zelda dans un mélange de douceur et de fermeté qui enflamma leurs sens. C’était un baiser à la fois tendre et brutal, empreint de désespoir et de tristesse, mais également de promesses vaines et de douleur. Un baiser qui parlait d’amour, mais aussi un baiser qui parlait d’adieu. De ce qui aurait pu être, et qui ne sera jamais.

Le dos de la princesse se tendit sous sa paume et il craignit de s’être montré trop hardi, trop exigeant. Zelda le rassura en encadrant son visage de ses mains frêles pour ne surtout, surtout pas qu’il s’éloigne d’elle. Des larmes s’échappaient de ses paupières closes, mais elle les ignora. Au milieu des ruines de son âme, de sa vie, de son royaume, ce simple baiser était pour elle comme le rayon de soleil qui réveillait doucement un printemps endormi par un hiver des plus rudes. Perdue dans les bras masculins qui étaient la seule sécurité qui lui restait, Zelda voulait s’abreuver à ces lèvres jusqu’à l’ivresse, se fondre dans le corps serré contre elle et ne plus jamais en être séparée.

Alors Link resserra son étreinte, enveloppant sa bien-aimée dans un cocon de douceur dans lequel Zelda oublia tout. Elle ne rompit leur baiser que pour reprendre son souffle, enfouissant son visage dans le creux du cou de Link pour s’enivrer de son odeur qui faisait palpiter son cœur. Cette odeur de cuir et d’acier tapie derrière la fumée et la fragrance cuivrée du sang. Fermant les yeux, elle se délecta de la puissance des muscles contre elle, de la sensation de plénitude qui l’envahissait à son contact. Là, recluse dans le creux de ses bras, elle se sentait protégée, aimée. Plus rien ne pouvait l’atteindre si elle se blottissait là pour l’éternité.

La sonnerie lugubre du cor d’Hyrule retentit dans la Plaine de Cernoir, tel un glas funèbre.

L’ennemi approchait.

Un silence sur le fil du rasoir traversa la nuit comme le souffle mortel d’un sabre tranche-vent. Le sang de Zelda tambourinait dans ses oreilles, et un étrange mélange de peur et d’une étincelle d’espoir lui tordait le ventre à la rendre presque fiévreuse alors qu’elle attendait désespérément une réponse.

Puis Link hocha la tête.

La princesse sentit ses derniers remparts s’écrouler. Elle tourna prestement les talons. Elle ne pouvait pas rester là, elle ne pouvait pas lui montrer combien ses propos l’affectaient.

Je vais me coucher, dit-elle en s’éloignant d’une voix tremblante. Tu pourras redescendre par la balustrade.

À peine avait-elle fait trois pas qu’une main chaude se referma sur son poignet pour la forcer à se retourner. Trop bouleversée pour le supporter, elle se dégagea vivement.

Ne me tou…

Sa voix se coinça dans sa gorge et elle se figea au milieu de la terrasse en bois. Link la regardait d’un air suppliant, le regard lourd de peine et de remords. Il semblait si triste, si désolé, que son cœur se serra malgré elle.

Elle aurait voulu se montrer compréhensive, douce et indulgente. Elle aurait voulu tendre le bras vers lui et lui dire que rien de tout ça n’avait d’importance. Mais la douleur que provoquait le rejet de la seule personne qui comptait vraiment était trop brûlante pour ça.

Elle explosa.

Pourquoi, Link ? s’écria-t-elle, les traits tirés de colère sans pouvoir retenir les larmes de s’amonceler derrière ses paupières. Pourquoi as-tu attendu deux jours pour m’avouer la vérité ? Pourquoi m’as-tu laissé espérer ?

Le chevalier, déboussolé, la regarda fixement, les yeux écarquillés d’incompréhension.

Mais évidemment que j’espérais, Link ! s’exclama-t-elle en levant les bras au ciel. Qu’est-ce que tu croyais ? Que je n’en avais rien à faire ? Que j’avais tout oub…

Que vous m’en vouliez.

Cette remarque et le retour du vouvoiement la stupéfièrent, sa colère brutalement douchée par la réponse du jeune hylien.

Pourquoi t’en aurais-je voulu ?

Sous son regard abasourdi, le chevalier s’avança jusqu’à elle d’un air grave. Lentement, solennellement, il s’accroupit à ses pieds et baissa la tête vers le sol dans une attitude pleine de repentir.

J’implore votre pardon, votre altesse, scanda-t-il avec sincérité d’une voix brisée.

Les bruits de la nuit raisonnèrent outrageusement autour du couple figé dans une posture qu’ils croyaient tous deux révolus depuis un siècle. Zelda, les yeux rivés sur la nuque de Link qui ne se relevait pas, s’efforçait de faire fonctionner son esprit, de réaliser comment le jeune hylien avait pu interpréter ce souvenir revenu brutalement dans sa mémoire avec cent ans de retard.

Oh Link…

Elle s’essuya maladroitement les joues d’un revers de manche, puis se laissa tomber à genoux devant son chevalier. Précautionneusement, elle frôla son menton du bout des doigts pour l’inciter à relever la tête.

Link, répéta-t-elle avec douceur. Il n’y a… Il n’y a rien à pardonner.

Avec tendresse, elle remonta sa main le long de la mâchoire volontaire. Sa caresse sur la peau tannée par le soleil était si semblable à celle d’il y a cent ans qu’elle remua l’âme de Link, et la sienne.

Tout ce que tu as fait ce jour-là, poursuivit-elle dans un murmure, je le désirais autant que toi. Et il n’y a rien qui ne m’a rendue plus heureuse depuis.

Leurs yeux se rencontrèrent, le visage du chevalier exprimant une surprise sincère. Le cœur de Zelda battait à tout rompre dans sa poitrine tandis que sa main se figeait sur la joue de Link. Sa respiration s’accéléra.

Lentement, elle s’approcha, et posa son front sur celui du jeune hylien dans un soupir. Elle ferma les yeux. Cela faisait si longtemps. Si longtemps qu’elle crevait d’envie de ressentir à nouveau cette sensation de plénitude, de sécurité, cette assurance que rien ne pouvait plus l’atteindre, et qu’elle n’avait ressenti que ce jour-là, aussi sombre soit-il, entre les bras de Link. Une délicieuse tension anticipatrice parcourait son corps à cette idée, envoyant des décharges le long de sa colonne vertébrale. Enfin…

Une main rêche se referma sur son poignet et la repoussa.

Zelda eut l’affreuse sensation d’être arrachée d’un rêve extraordinaire. Devant elle, le chevalier se reculait prestement en secouant la tête d’un air désolé.

Link ?

Il lui tourna rapidement le dos pour rejoindre la rambarde, les épaules raides, le corps tendu à craquer.

Tu seras Reine d’Hyrule, dit-il d’une voix terne, comme à regret.

Zelda se releva nerveusement. Malgré le retour du tutoiement, elle appréciait peu le chemin que prenait la conversation.

Pas encore, pointa-t-elle avec une certaine réserve. Pas avant des années même. Et puis qu’est-ce que ça change ? Une Princesse Royale et un chevalier, ça n’a rien d’extraordinaire ! Mon propre père était général avant d’épouser ma mère.

Il était noble.

Une crainte sourde serra la poitrine de la princesse tandis qu’un fourmillement détestable lui envahissait les membres. Son cœur, lui, battait à tout rompre.

La noblesse hylienne est morte, Link. Morte depuis cent ans. Et tu es le Prodige Hylien ! Le Héros d’Hyrule ! Plus personne ne se soucie de tes origines… à part toi.

Link se retourna pour la contempler intensément, comme s’il pesait le poids de ses mots. Puis il secoua à nouveau la tête.

Zelda sentit la poigne sur son cœur lui remonter dans la gorge, mélange de colère et de désespoir prêt à l’étouffer. Pour couronner le tout, une petite voix lui murmurait insidieusement que le chevalier n’avait pas tout à fait tort. Qu’elle n’avait, par exemple, aucune certitude qu’un descendant noble n’ait pas survécu, aucune assurance que l’ascendance de Link ne soit pas questionnée. Qu’elle devait aussi compter sur les kyohis, ou sur certains personnages haut en couleurs, comme Deza, pour qui le Prodige Hylien n’avait plus aucune importance maintenant que Ganon était détruit. Mais elle obligea cette petite voix à se taire. Elle refusait d’y penser, de le prendre en compte. Pas maintenant, pas après s’être rongé les sangs pendant cinq longs jours, s’être tue pendant des mois, des années, un siècle. Pas alors que la seule chose qu’elle réclamait lui était enfin offerte.

Au Crépuscule le reste.

Si je deviens reine, Link, argumenta-t-elle d’une voix grave et vibrante, je serais la seule à décider ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Personne d’autre ne le pourra.

Pour toute réponse, le chevalier eut un soupir résigné : il savait, tout comme elle, que jamais la princesse n’agirait de la sorte. Non seulement ce n’était pas dans sa nature, mais les conséquences en seraient beaucoup trop importantes. Comment pourrait-elle mettre en péril l’équilibre de son royaume si jeune, si fragile, pour quelque chose d’aussi trivial ?

Pourtant, devant ce nouveau refus, Zelda sentit la colère prendre définitivement le pas sur la peine.

Très bien ! Alors dis-moi ce que tu vas faire, Link ? s’emporta-t-elle en s’avançant vers lui d’un pas lent, presque menaçant. Dis-moi ce que tu vas faire quand mon couronnement arrivera ?

Link détesta l’intonation de sa voix. Instinctivement, il se recula jusqu’à heurter la rambarde : il aurait préféré affronter Ganon pour la énième fois plutôt que de devoir faire face à la princesse en cet instant.

Zelda, elle, le regardait fixement, mais sans vraiment le voir. À la place, elle contemplait avec effroi l’avenir qui l’attendait : un avenir, soumis à des responsabilités gigantesques, terrifiantes, pour le bien d’Hyrule ; un avenir, soumis à la contrainte d’un mariage politique, avec un hylien qu’elle n’aimait pas, pour le bien d’Hyrule ; et un avenir, enfin, soumis à l’obligation d’avoir une descendance, pour le bien d’Hyrule.

Et son bien à elle par toutes les déesses d’or ? Qui s’en souciait ?

Où seras-tu quand je devrais me trouver un mari qui convienne à mon rang, Link ? poursuivit-elle implacablement, donnant voix à toutes ces perspectives qui la hantaient. Que se passera-t-il quand j’aurais un enfant d’un autre hylien sous tes yeux ?

Une boule douloureuse s’écrasa dans le ventre du chevalier, et il détourna prestement le regard des pupilles vertes assassines. Il fallait qu’il tienne, qu’il résiste, malgré les images et les sensations désagréables que les propos de Zelda créaient en lui.

La princesse s’arrêta juste devant lui, leurs peaux se frôlant presque. Link sentait l’électricité orageuse de la colère transpirer par vagues de son corps menu. Il frissonna. Le Pouvoir du Sceau pouvait-il se manifester malgré elle si la princesse était en proie à de trop vives émotions ? Il préférait ne pas y penser.

Vas-tu rester à mes côtés, et tenir ton rôle de chevalier servant sans broncher ? demanda-t-elle d’une voix blanche. Ou vas-tu t’en aller et partir loin de moi ? À Elimith, par exemple ? Vas-tu m’abandonner, Link ?

Le chevalier secoua la tête d’un air désespéré, se sentant comme pris au piège dans une vaste toile d’araignée où il s’engluait. Pourquoi la princesse lui martelait-elle toutes ces horreurs, par la Déesse ? Leurs destinées leur interdisaient de répondre à leurs désirs, c’était un fait indiscutable, irrémédiable. Se flageller en pensant à toutes les souffrances qui les attendaient était inutile : l’avenir s’en chargerait bien assez vite. Alors pourquoi la princesse leur infligeait-elle ça ? Pourquoi ne l’acceptait-elle tout simplement pas ? Pourquoi ne se montrait-elle pas raisonnable ?

Parce qu’elle ne le pouvait pas. Être raisonnable, c’était détruire son dernier espoir d’avoir un avenir où le bonheur n’était pas qu’une chimère. Et elle ne pouvait pas s’y résoudre sans combattre. Ne le pourrait jamais. Alors elle s’accrochait à tout ce qu’elle trouvait. Au temps qui passait. À l’échec de la reconstruction du royaume. À l’évolution des mœurs. Aux prières d’Impa surtout, à ces quelques mots qu’elle avait tenus avant sa mort, et qui étaient à présent sa seule espérance : « Si tu reconstruis le royaume, toi seule pourras en édicter les règles, et ainsi peut-être t’accorder quelques… agréments, disons. »

Pour Zelda, les agréments en question étaient devenus limpides.

Link, je ne changerai pas d’avis, affirma-t-elle alors en se reculant. Peu importe les conséquences. Personne, tu m’entends, personne ne me touchera pour des raisons politiques et personne, pas même toi, pas même les déesses, ne me dictera ma conduite à ce sujet. Au nom d’Hylia, Link ! Tu sais très bien ce que j’ai déjà dû sacrifier pour le royaume, et ce que je dois sacrifier encore ! Ne me demande pas ça en plus…

Le silence retomba sur la terrasse de bois, laissant les deux hyliens face à face dans un duel impossible. Link, collé à la rambarde, n’osait pas prononcer le moindre mot. Malgré tout ce que la princesse avait pu dire, malgré ce que lui réclamait son cœur, il savait que son honneur ne lui laissait aucune autre option. Et Zelda, le savait tout aussi bien… mais s’y refusait, ni plus ni moins.

La situation était inextricable. Au bout d’un long moment, la princesse riva ses yeux décidés dans ceux du jeune hylien. Les traits de son visage étaient plus doux, la colère ayant déserté ses yeux rendus gris dans la pénombre.

Je ne changerai pas d’avis, répéta-t-elle plus calmement, mais toi, j’ai conscience que tu n’as eu que deux jours. Deux jours, sans même savoir que je…

Sa voix se coinça dans sa gorge, comme si les mots refusaient d’en sortir. Le chevalier ne sut s’il en était soulagé, ou désespéré. Un peu des deux, sûrement.

Maintenant que tu sais, il ne tient qu’à toi de décider si tu es prêt à mener ce nouveau combat avec moi, Link. Avec nous. Pour nous. Si ce que tu ressens est assez…

Elle s’interrompit à nouveau, volontairement cette fois. Même à ses propres oreilles, les paroles qu’elle retenait ressemblaient trop à un ultimatum pour qu’elle ose les dire. Elle bifurqua :

Prends le temps qu’il te faut, s’il-te-plaît. Et lorsque tu seras sûr de toi, je respecterais ton choix.

Link, déboussolé, l’observa avec dans les yeux une lueur à la fois douce et résignée. Il ouvrit la bouche, mais elle leva immédiatement sa main pour l’interrompre, pour l’empêcher de prononcer des mots qu’elle ne voulait pas entendre.

Fuyant son regard, elle le dépassa d’un air sombre, rejoignit la rambarde et s’y arrêta, les bras croisés sur sa poitrine.

Si je deviens reine d’Hyrule, le peuple aura plus que jamais besoin d’espoir, de force et de stabilité. Je ne pourrai pas me permettre de porter l’image d’une adolescente incapable de se choisir un prétendant, mettant en péril sa descendance. Alors…

Elle abandonna un soupir et ses bras tombèrent le long de son corps frêle, les épaules basses.

Prends tout le temps qu’il te faut, Link, s’il-te-plaît, reprit-elle d’une voix lasse. Prends-le soigneusement parce qu’il n’y aura pas de retour en arrière possible, tu comprends ?

Prenant l’absence de réponse pour un acquiescement, la princesse leva le regard vers le ciel, cherchant parmi les astres nocturnes un apaisement qu’elle savait qu’elle n’y trouverait pas. Elle avait parfaitement conscience que ce soir, elle n’avait fait que retarder l’échéance, inéluctable, qui s’imposerait à eux. Avait-elle fait le bon choix ? Elle savait qu’il était injuste de reporter toute la responsabilité de leur avenir commun sur les seules épaules du chevalier. Ne se leurrait-elle pas en espérant que le temps leur apporterait autre chose, une autre réponse, que celle qu’ils connaissaient déjà ?

Mais que faire d’autre quand accepter ce qui s’imposait était impossible ?

Les yeux rivés sur les étoiles, la princesse se mordit la lèvre et ravala ses larmes. Les dés étaient jetés, elle ne pouvait plus rien faire hormis tenir, rester forte, et continuer. Réserver ses pleurs pour la solitude de la nuit. Garder Link à distance, aussi. Elle n’avait pas d’autre alternative.

Demeuré derrière elle, le jeune hylien vit les poings de la princesse se serrer à s’en meurtrir les paumes, avant de se détendre tout aussi soudainement. L’instant suivant, elle carrait les épaules et se tournait vers lui, toutes traces de ses tourments disparues. Une lueur décidée illuminait ses yeux verts, et autour d’elle, le papillon lumineux du Pouvoir virevoltait.

Pour le moment, déclara-t-elle d’une voix étonnamment assuré, le devoir nous attend : nous avons un royaume à faire renaître de ses cendres.

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18 novembre 2023

Chapitre 8 : Désaccords Raccords

Zelda distingua le pas traînant de Kornuieh dans l’escalier de l’auberge bien avant que son ventre ne passe la porte de la chambre. Une fois en haut des marches, la gerudo s’adossa au chambranle en prenant de grandes inspirations, la sueur dégoulinant sur ses tempes.

Je suis sûre que Klavieh rajoute des marches après chacune de mes venues, souffla-t-elle, les yeux fermés. Ce gredin ne perd rien pour attendre !

La princesse, assise au chevet de Link, contempla la future mère d’un œil mi-amusé mi-compatissant. Elle n’avait peut-être pas encore expérimenté la maternité, mais elle avait vu bon nombre de grossesses menées à terme à la cour. Au vu du profil de la jeune gerudo, Zelda se demanda si le jour de l’accouchement, elle n’aurait pas deux surprises pour le prix d’une.

Vous ne devriez pas vous fatiguer à monter ici tous les jours, Kornuieh, dit-elle en se levant pour rejoindre sa visiteuse.

Je suis enceinte, pas invalide, altesse, grommela la gerudo. Si je ne bouge pas, je vais finir par m’ouvrir le ventre moi-même pour la faire sortir.

Ne dîtes pas des horreurs pareilles, rétorqua la princesse en roulant des yeux. Vous n’en ferez rien. Allez, venez.

Elle saisit le coude de Kornuieh pour l’emmener vers le lit, mais la future mère se dégagea fièrement. À la place, elle se dandina vaille que vaille, une main sur le ventre et l’autre sur les reins.

Si je ne venais pas, grinça-t-elle en se penchant lentement au-dessus du matelas pour s’y installer, vous ne dormiriez même pas quelques heures. Faut bien que quelqu’un s’occupe de vous puisque vous ne le faîtes pas.

Un point pour vous, rit la princesse.

Comment va notre grand malade ?

Zelda se tourna vers son chevalier et son regard s’assombrit.

Toujours rien… La fièvre semble avoir disparue, mais il ne se réveille pas. Kornuieh, je commence vraiment à m’inquiéter. Ça fait quatre jours maintenant. Il a perdu du poids.

Je peux lui en donner un peu si vous voulez, rétorqua la gerudo en s’approchant du jeune hylien endormi. J’en ai à revendre ces derniers temps.

Elle tâta son pouls de nouveau, et souleva la paupière pour observer le fond de l’œil. Zelda, les bras croisés sur sa poitrine, se mordit la lèvre et fit les cent pas dans la pièce.

Si ça ne tenait qu’à moi, reprit Kornuieh, je dirai qu’il dort. Peut-être une résurgence de son long sommeil… Comment a-t-il fait pour se nourrir et s’hydrater pendant cent ans d’ailleurs ?

Je n’en ai aucune idée, avoua la princesse non sans gêne. Je n’étais pas là quand les sheikahs l’ont emmené au Sanctuaire. Quant à Link…

Il est encore moins bavard qu’un cadavre de scarabée desséché, acheva à sa place la gerudo, lui arrachant un sourire.

Fatiguée par le poids de ce ventre définitivement trop lourd, Kornuieh se redressa en grimaçant, se dirigea vers l’une des chaises et s’y laissa tomber sans la moindre délicatesse.

Il n’y a donc qu’à attendre, altesse. Votre chevalier se réveillera quand il sera temps pour lui de se réveiller. Ça devrait vous donner suffisamment de temps pour…

Le bruit d’un heurt sur la porte l’interrompit. La tête moustachue de Deza apparut dans l’encadrement de la porte.

Oh ! Vous n’êtes pas seule, dit-il en glissant un œil dédaigneux à la gerudo enceinte. Votre altesse, puis-je vous entretenir en privé ?

Zelda eut toutes les peines du monde à réfréner un soupir. Elle avait souhaité se montrer accessible aux villageois, mais elle avait vite réalisé son erreur. Elle n’était là que depuis trois jours, et elle était presque sûre d’avoir fait la connaissance de tous les habitants du village, et plutôt deux fois qu’une.

C’est urgent, Deza ? demanda-t-elle en priant la déesse pour qu’il s’en aille.

Sa moue était une réponse à elle seule.

Urgent… l’urgence est relative, mais plus vite nous aurons…

Non.

La voix de Kornuieh claqua comme un fouet dans la pièce. Deza ne put dissimuler un léger recul, et Zelda, un sourire fugace.

Mon patient est au plus mal, pointa la gerudo, et il y a eu bien assez de visites ces derniers jours. Deux quotidiennes seront même amplement suffisantes.

Voyons, Kornuieh, rétorqua Deza d’un ton sérieux, la renaissance du royaume est bien plus essentielle que la survie d’un…

Rien n’est plus essentiel que la santé de Link, intervint la princesse avec fermeté. Sans lui, je ne serais pas ici. Veillez à vous en souvenir, Deza.

L’hylien se figea, sa superbe disparaissant pour laisser brièvement apparaître une colère sourde. Il ne fallut qu’une demi-seconde pour qu’il se recompose un visage.

Je vais vous laisser alors… et ne reviendrais qu’ap…

Le regard noir de Kornuieh le dissuada de poursuivre sur sa lancée.

Je reviendrais quand vous me convoquerez, se reprit-il d’un ton calme mais tendu.

Il claqua des talons comme un soldat de parade.

Votre altesse.

La porte se referma sur lui et Zelda se sentit immédiatement soulagée. Elle n’aurait pas eu la force de supporter une nouvelle conversation alambiquée.

À nous deux ! tonna la voix de Kornuieh dans la pièce.

Zelda, les bras croisés au milieu de la chambre, reporta son attention sur elle et haussa un sourcil intrigué.

Demandez-le moi, asséna la gerudo.

Quoi donc ?

Kornuieh planta ses yeux noirs dans les siens, une expression désabusée peinte sur ses traits sombres.

Ne faîtes pas l’innocente, altesse, pas avec moi. Les gens du village parlent entre eux vous savez. Vous pensiez vraiment que je ne remarquerais rien ?

Zelda s’adossa à la table de toilette mais ne réagit pas. Elle pouvait rétorquer, interroger, mais une petite voix munie de grands yeux bleus lui rappela que le silence était parfois le meilleur des dialogues.

Tout le village a donné son avis sur le rôle que devrait tenir la Famille Royale au sein d’Hyrule, poursuivit Kornuieh d’un ton légèrement vexé. Tous, sauf moi. Alors que je viens vous voir tous les jours ! Vous comptez vraiment exclure les gerudos de vos projets futurs ?

Je n’ai pas parlé à Shantieh, répondit Zelda d’une voix calme.

Bah, lâcha Kornuieh en haussant les épaules, Shantieh et Mohrtieh vous sont déjà totalement dévoués, tout comme la majorité du peuple goron. Mais vous et moi savons que les gerudos sont taillés dans une autre pierre que celle de la Montagne de la Mort.Vous ne vous demandez pas ce que mes sœurs peuvent attendre de vous, altesse ?

Les pupilles de la princesse demeurèrent rivés sur la future mère, les traits inexpressifs.

Parce-que les gerudos attendent quelque chose de la Famille Royale d’Hyrule, Kornuieh ? demanda-t-elle d’un ton innocent.

Les gerudos n’attendent jamais rien de personne, rétorqua fièrement la guerrière. Makeela Riju a les épaules d’une grande souveraine. Mais peut-être que vous pourriez nous aider à soigner une vieille blessure.

Elle marqua une hésitation en caressant son ventre d’un geste inconscient.

Les gerudos veulent laver leur honneur, altesse. Une bonne fois pour toutes. Nous sommes un peuple aussi honorable que les autres malgré notre histoire et nos mœurs. Le soutien de la Famille Royale serait probablement l’un des meilleurs gages de rédemption que nous pourrions obtenir.

Zelda continua d’observer pensivement le visage de son interlocutrice, sans oser se prononcer. Parmi les peuples d’Hyrule, les gerudos étaient davantage craintes que respectées. Bien sûr, leur caractère belliqueux et leurs mœurs intrinsèquement féminines, guerrières mais avant tout secrètes, pouvaient en être la cause. Mais ce n’était pas la seule raison.

Les lois gerudos imposaient clairement que le premier mâle né de leur ethnie serait obligatoirement nommé roi, alors même que la légende faisait d’elles les génitrices de Ganon lui-même. Identifiées depuis des temps immémoriaux à la descendance du Fléau, elles pouvaient bien se défendre de toute naissance mâle depuis des siècles, cela ne suffisait pas à apaiser les craintes et les réticences des autres peuples. De plus, leur culte envers sept héroïnes dont personne ne connaissait l’histoire avait tendance à les desservir.

Durant le règne de Rhoam, peu de gens se permettait d’émettre des doutes au sujet des gerudos, du moins en présence du roi. La grande amitié qui liait la mère de Zelda et la chef Urbosa était de notoriété publique et gage d’alliance au sein d’Hyrule. Beaucoup pensaient que la grande gerudo avait accepté de piloter Vah’Rudania en souvenir de cette relation, par respect envers la fille de son amie. En vérité, Urbosa, comme la grande majorité des gerudos, honnissait le nom de Ganon. Elle avait espéré laver l’honneur de son peuple en devenant elle-même prodige. Aucun autre peuple n’avait donné son suzerain à la grande cause d’Hyrule, après tout.

Zelda se doutait que les réserves émises contre les gerudos avaient dû resurgir au cours de ces cent ans sous le règne de Ganon. Bien qu’apaisés, des antagonismes millénaires ne disparaissaient pas en à peine un siècle. Mais avait-elle vraiment, elle, Zelda, le pouvoir de redorer définitivement le blason du peuple du désert ? Elle en doutait.

Riju partage votre opinion, Kornuieh ? demanda-t-elle en laissant son regard s’égarer par la fenêtre.

Je n’ai jamais parlé avec elle, altesse. J’ignore ce qu’elle pense de votre… retour, je ne suis pas retournée à la cité depuis. Mais je sais que si vous nous excluez de vos projets, vous nous refusez le pardon aux yeux de tout Hyrule.

La princesse se rapprocha de la fenêtre d’un pas pesant. Son visage était grave, concentré.

Je suis une princesse sans trône et sans terre, Kornuieh. Je ne peux offrir ce que vous demandez, et Riju le sait autant que moi. Pourquoi voudrait-elle négocier avec moi ? Vous l’avez dit, les gerudos n’ont besoin de personne.

Vous êtes la Princesse Royale, altesse. Nous sommes un peuple de guerrières et vous avez combattu le Fléau pendant cent ans. Selon nos traditions, vous méritez tellement d’égard que Makeela Riju en personne ne pourrait vous refuser une audience.

Je n’ai pas combattu Ganon par les armes, précisa la princesse. Je n’ai rien d’une guerrière, votre code ne peut pas s’appliquer à quelqu’un comme moi.

Vous êtes une guerrière, affirma fermement Kornuieh. D’un autre type, certes, mais vous méritez d’être honorée.

Zelda secoua la tête en une sorte d’amusement désabusé. Princesse, Prêtresse, Reine, Guerrière… Combien de titres encore les gens s’acharneront-ils à lui octroyer à tort et à travers ?

Nous verrons, écarta-t-elle d’un geste de la main. Ce n’est pas le plus important.

Non, le plus important, c’est que la Princesse Royale nous traite avec les mêmes égards que les autres, reprit la future mère. Vous ne pouvez pas nous ignorer. Je croyais que vous étiez une amie proche de la Grande Urbosa, comment pouvez-vous envisager d’accéder au trône sans prendre en compte le peuple gerudo ?

Je n’ai jamais dit que telle était mon intention, rétorqua Zelda en se tournant vers elle, ses pupilles brillants légèrement dans la pénombre de la pièce.

Mais…

Kornuieh s’interrompit, la bouche légèrement ouverte. Une lueur de compréhension traversa ses yeux noirs.

Vous avez fait exprès de ne rien demander, accusa la future mère. Vous saviez que si vous le faisiez, je vous répondrai que les gerudos n’attendaient rien de vous. Alors que si c’était moi qui…

Elle scruta intensément la princesse, et elle sut que désormais, elle éprouverait beaucoup moins de difficulté à l’appeler « altesse ». Et cela n’avait plus rien à voir avec l’étrange aura lumineuse qui la nimbait parfois.

Vous êtes redoutable, finit-elle par lâcher dans un éclat de rire. Redoutable !

Je prends ça pour un compliment, Kornuieh, lui sourit la princesse. Cela étant, j’aurais un autre service à vous demander, si vous le voulez bien.

Zelda traversa la pièce d’un pas léger. Elle s’empara de son sac de voyage et en sortit plusieurs feuillets griffonnés à la hâte.

 

 

Il retira sa brochette de champignons grillés du feu et tâta la chair pour en estimer leur cuisson. Satisfait, il portait son repas à sa bouche quand un puissant coup de tonnerre résonna dans le lointain.

Et c’est reparti… grogna un soldat assis à un feu de camp voisin du sien dans son dos.

Il va peut-être même pas pleuvoir, rétorqua son camarade, ce doit être Rordrac qui remonte au lac Faroria, ça va passer.

Parce-que tu crois à ces balivernes sur les dragons toi ? s'exclama un autre compère. Moi, tant que je n’en aurais pas vu…

De grosses gouttes de pluie tombèrent brutalement sur le campement comme pour confirmer les dires du soldat, et un éclair éclata au-dessus de leurs têtes.

Reprenant la contemplation de son feu de camp rendu moribond, il soupira. La veille, ils avaient essuyé pas moins de quatre orages. Bien que celui-ci soit le premier de la matinée, il n’était pas encore sept heures. Il détestait le climat tropical de cette région. Les températures avoisinaient les quarante degrés, le fond de l’air était lourd et humide. Sa tunique était collée à sa peau de sueur et ses mains étaient moites. Pour couronner le tout, les orages, tous d’une extrême violence, ne cessaient de se succéder.

Il ne se préoccupa pas de se protéger de la pluie battante tandis qu’il dévorait sa brochette. Après une journée de voyage depuis le relais des Alpages, ils avaient installé leur campement au beau milieu de la forêt de Damsel, au sein d’une clairière encerclée par de hauts rochers escarpés. Les palmiers, larges et massifs, y étaient abondants ainsi que les arbres à durians. Il y avait cueilli nombre des précieux fruits régénérant. Ils avaient dressé deux tentes : l’une, rudimentaire, pour les quatre soldats qui les accompagnaient, l’autre, vaste et ornée du Sceau Royal, à destination de la princesse. Quant à lui, il avait somnolé d’un œil vigilant auprès du feu de camp qui protégeait le logis royal d’éventuels prédateurs.

Autour d’eux, les ruines de gigantesques statues de dragons agressifs gisaient au sol. Bien qu’il en resta des traces dans presque toutes les régions d’Hyrule, c’était au sein de la forêt de Firone que se concentraient le plus de traces de la civilisation Sonau… Ou zonai. Quand les zoras l’avaient surnommé ainsi, lui évoquant seulement une civilisation barbare disparue, jamais il n’aurait imaginé l’ampleur de la réalisation architecturale de ce peuple éteint. Aujourd’hui encore, des millénaires plus tard, des statues hautes de plus de quatre mètres se dressaient au sein de la forêt vierge, hiboux, dragons et sangliers aux traits austères.

La princesse avait affiché une fascination toute scientifique pour cette tribu oubliée. Visiblement, les sonaux avaient établi un véritable culte à la Source du Courage. L’ensemble de ces ruines qu’ils traversaient semblaient être les vestiges d’une grande cité où les sculptures de dragons étaient omniprésentes.

Il jeta le bâton de sa brochette dans les flammes mourantes et leva la tête vers le ciel. Déjà, les tristes nuages gris laissaient la place à un soleil resplendissant. Il ne savait pas ce qu’il préférait : les chaudes gouttes qui détrempaient sa peau, ou le soleil brûlant créant un nuage de vapeur suffocante autour d’eux ?

La pluie s’était totalement interrompue lorsque les pans de la toile royale s’écartèrent. La princesse Zelda s’avança au milieu du campement. Les soldats, occupés à rire auprès de leur propre marmite, se turent et hochèrent la tête en une révérence. Il sentit ses propres muscles se tendre, comme d’habitude, mais demeura parfaitement immobile.

Ils se côtoyaient depuis quelques mois maintenant, et il parvenait à lire sur son visage qu’elle n’avait que peu dormi. Elle avait quitté son habituelle tenue de Chef des Prodiges pour une longue robe de tulle blanc cintrée d’une ceinture bleue et or. Sur ses épaules, elle avait jeté une capuche hylienne grise pour se protéger des intempéries, ses longs cheveux blonds et lâches drapant ses épaules.

Elle le dépassa sans un regard.

Bonjour messieurs, dit-elle aux soldats dans un sourire éclatant. Je me rends à la Source du Courage pour la journée. Je serais de retour à la tombée de la nuit. Vous avez quartier libre.

L’un d’eux, le plus haut gradé, glissa un regard gêné vers lui, mais il demeura stoïque.

Vous êtes sûre que vous ne voulez pas d’escorte, votre altesse ? demanda l’officier.

Ce ne sera pas la peine.

Vous mangerez bien quelque chose avant de partir ?

La princesse osa un regard sur la viande mijotant dans la marmite dans une expression un peu figée.

Je vous remercie, mais je dois être à jeun pour méditer.

Elle rebroussa chemin d’un pas mesuré jusqu’à l’enclos des chevaux. Elle stoppa net. Lentement, elle porta la main à la bride de son étalon perlino.

Qu’est-ce que…

Elle observa la jument alezane à côté, également harnachée. Les autres chevaux paissaient tranquillement, une simple corde sur le chanfrein. Il vit son dos se tendre et il imagina sans mal l’éclat meurtrier dans ses yeux verts. Dans la seconde qui suivit, la voix de la princesse cingla l’air comme une lame tranche-vent.

J’ai dit que j’y allais seule.

Il ne prit ni la peine de répondre ni de se lever. Il sentait le regard en coin des soldats, distinguait leurs têtes rentrées entre leurs épaules. Tous savaient à qui s’adressait cette remarque. Comme lui, ils savaient qu’un autre type d’orage s’annonçait.

Depuis leur retour du Domaine Zora, il n’hésitait plus à s’opposer ostensiblement aux décisions de la princesse qu’il jugeait inconséquentes. Il était responsable de sa sécurité, après tout : sur ce sujet, elle pouvait tempêter tout son soûl, il demeurait inflexible. Ce n’était pas la première fois qu’une dispute éclatait entre eux à ce sujet, bien au contraire.

Devant son silence, la princesse n’eut d’autre choix que de se retourner. Elle le foudroya du regard.

J’irai seule, Link, c’est un ordre !

Un silence malsain flotta dans l’air humide. Même les oiseaux autour d’eux semblaient avoir choisi de diminuer leurs chants, intimidés.

Suis-moi, ordonna-t-elle abruptement.

D’une démarche raide de colère contenue, elle contourna l’enclos et disparut derrière une gigantesque tête de dragon sculptée. Il se leva docilement de son feu de camp solitaire pour rejoindre sa protégée furibarde. Il savait pertinemment que malgré ces précautions, les soldats entendraient tout ce qui allait suivre.

Il dépassa l’imposante mâchoire de pierre pour faire face au dos de la princesse. Ses deux poings serrés le long de ses hanches exprimaient à eux seuls son état d’esprit.

Je t’ai déjà dit de ne pas me contredire devant des soldats, gronda-t-elle.

Sa voix était comme à l’accoutumée, tout du moins lorsqu’elle s’adressait à lui : froide et dépourvue de toute émotion. Il ne broncha pas.

Je me moque que tu sois en charge de ma protection. Je me rends à la Source du Courage pour méditer et tenter d’éveiller mon pouvoir. Je n’ai certainement pas besoin de sentir une paire d’yeux me détailler pendant que je prie la déesse. J’ai respecté le désir de mon père, je t’ai emmené comme escorte. Maintenant je vais faire le reste du chemin. Seule.

Il passa ses mains derrière son dos, campant ses deux pieds au sol dans une attitude ferme et décidée. Il sentait des gouttes de sueur dévaler ses tempes.

Mais tu vas me répondre à la fin ! s’exclama-t-elle en se retournant. Je dois y aller seule !

Son regard le foudroya, lui et sa posture sans équivoque.

Par les trois déesses d’or, tu es impossible ! dit-elle en se crispant de rage. Je suppose que même si je te l’interdis, tu me suivras quand même, hein ?

Sans attendre la réponse qu’elle connaissait, elle le dépassa en le heurtant légèrement à l’épaule. La colère irradiait de tous les pores de sa peau. Elle s’arrêta juste avant de réapparaître dans le campement et tourna la tête de profil, les traits durs et impassibles.

Tu restes sur la place centrale. Tu ne t’approches pas de la gueule du dragon qui abrite la Source, ou je ferai immédiatement demi-tour.

Il savait qu’il était inconcevable de mettre en échec ce voyage. L’éveil du sacro-saint Pouvoir du Sceau était une priorité. Mais la princesse était parfaitement capable de mettre sa menace à exécution et d’en supporter les conséquences la tête haute.

Il acquiesça docilement.

Inutile de te recommander le silence, je suppose, ironisa-t-elle en une touche de mesquinerie.

Elle rejoignit les chevaux, tentant de canaliser son humeur. Sans broncher, il ceignit son bouclier dans son dos et lui emboîta le pas.

Ils quittèrent le campement dans un silence morose et s’engagèrent dans la gorge étroite qui s’enfonçait dans la forêt de Damsel. Les soldats semblaient presque soulagés de les voir partir. Tout comme la princesse, il savait que cette histoire ferait le tour de la Citadelle dès leur retour. Une nouvelle anecdote qui ferait les choux gras de la cour et ternirait un peu plus leur image auprès de la noblesse. Il avait aussi conscience que les conséquences de ces rumeurs minaient sa protégée. Mais le roi l’avait chargé de sa sécurité. Elle ignorait que pas moins de trois complots yigas à son encontre avaient été avortés ces derniers mois. Lui-même avait sommé son entourage de ne rien en dire, tant pis s’il devait continuer à subir ses remontrances.

Son regard s’égara sur le dos raide de la jeune hylienne qui trottait devant lui. Elle pouvait bien se montrer des plus odieuses envers lui, des plus rigides, il connaissait le poids gigantesque qui pesait sur ses épaules et le mal-être qui la rongeait. Il ne serait pas celui qui la ferait sourire, comme il l’avait rêvé. Mais assurer sa protection signifiait aussi tout faire pour l’aider à porter son fardeau. Taire les attentats perpétrés à son encontre était pour lui une façon de la protéger du péril de sa situation. Il ne voulait pas voir la peur s’installer dans ces grands yeux verts qui charriaient déjà tant d’émotions négatives.

Pendant plus d’une heure, ils longèrent un ruisseau qui bruissait doucement sans échanger un mot. Parfois, ils durent mettre pied à terre pour aider les chevaux à passer des statues de dragons affaissées, avant que le ravin ne s’épanouisse enfin sur une gigantesque arène de pierre. En son centre, le cours d’eau se divisait pour encercler un îlot central où la nature se mêlait aux constructions austères. Devant eux, une monumentale tête de dragon était sculptée gueule grande ouverte, sa langue en forme de marches menant à une grande statue d’Hylia nimbée de clarté.

La Source du Courage.

La princesse démonta lentement, le regard rivé devant elle. Il percevait l’intense tension dans ses épaules et savait qu’il n’en était plus la cause. Après un soupir, elle ôta son manteau et le posa sur sa selle.

J’ai ta parole ? lança-t-elle sans lever les yeux.

Il acquiesça, le regard sombre. La princesse prit une profonde inspiration avant de s’engager entre les dents de la monstrueuse sculpture. Il l’observa jusqu’à ce que sa silhouette blanche soit à moitié immergée dans l’eau de la Source, puis, tenant sa promesse, il s’éloigna. Il escalada la pierre taillée d’un pilier où il s’accroupit, se préparant à une longue journée d’attente immobile dans la moiteur suffocante de la forêt vierge.

 

 

Allongée sur le lit, Zelda contemplait le plafond avec lassitude. Son regard suivait les courbes délicates qu’y dessinaient les flammes dansantes des bougies ainsi que celle de la danse erratique du papillon de Pouvoir sous ses yeux – celui-ci n’était-il pas un peu plus petit que la veille au soir d’ailleurs ? Ou plus pâle ? Elle écarta cette pensée parasite.

Il faisait nuit noire dehors, mais l’eut-elle désiré qu’elle ne serait pas parvenue à dormir. La journée avait pourtant été des plus épuisantes. Les visites s’étaient succédées jusqu’à l’intervention de Kornuieh, que la déesse la bénisse.

Zelda avait été soulagée de l’accalmie qui avait suivi, mais endurer toutes ces rencontres n’avait pas été un effort vain. Elle disposait à présent d’une vision bien plus éclairée du déroulé de ses cent dernières années, mais aussi de ce que son peuple attendait d’elle.

Pour les hyliens, la catastrophe du Grand Fléau avait purement et simplement réduit leur population de moitié. Elle avait emporté leur jeunesse et les avait obligés à abandonner leur terre ancestrale, la Plaine d’Hyrule. Tout ce qui représentait le faste et la puissance de leur nation n’était aujourd’hui plus que ruines et désolation. Zelda commençait tout juste à percevoir la plaie purulente que cela laissait dans la mémoire de son peuple.

Sa réapparition dans le paysage géopolitique d’Hyrule avait réveillé tous les espoirs et les rêves de bon nombre d’hyliens. Aujourd’hui, ils semblaient désirer plus que tout autre chose le retour de la Famille Royale à leur tête afin de renouer avec leur histoire. Mais le plus surprenant pour la princesse, c’était la foi aveugle que son peuple semblait avoir en elle. Quelle image en avaient-ils ? Quelle histoire ce siècle avait-il légué, quel était donc son héritage ?

Zelda relâcha un profond soupir. Face aux attentes des hyliens, elle avait la désagréable sensation d’être la plus grande imposture d’Hyrule. Elle, la fille indigne, l’irresponsable, la princesse incapable, était à présent en charge de leur destinée. Sur les cendres de son père et de son passé, elle devait reconstruire l’avenir et le rendre suffisamment fort pour les prochains siècles.

Quelle ironie.

Elle avait grandi avec l’idée tenace de ne pas être la fille que Rhoam avait espéré. Elle pouvait se débattre autant qu’elle le voulait, jamais elle n’était parvenue à le satisfaire. Elle avait conscience que son père avait dû faire face au plus grand défi d’un monarque avec l’imminence du Fléau. L’échec de sa propre fille avait rejailli sur son règne de la manière la plus néfaste qu’il soit. Mais en avoir conscience en tant qu’adulte ne permettait pas de tarir les pleurs de la petite fille en elle.

Elle n’avait que peu de souvenirs de celui que son père était avant que la reine ne décède. Les rares dont elle disposait le montrait souriant et doux. Quelques bribes d’images la traversaient où elle se voyait sur ses genoux, ses énormes mains posées sur sa petite taille d’enfant. Elle vibrait alors de ce sentiment ô combien grisant d’être aimée et protégée par celui qui était pour elle le plus fort des hyliens. Elle ignorait si elle avait vraiment vécu un moment aussi intime avec son père, mais elle aimait à le croire. Ce souvenir, ou ce rêve peu lui importait, elle le chérissait de toute son âme. À une époque, certes lointaine, son père l’avait aimée pour ce qu’elle était, sa fille. Il avait vu autre chose en elle que l’arme ultime du Royaume contre Ganon.

Elle resserra sa poigne sur la bague royale, le métal froid se réchauffant au contact de sa paume.

Sa mère s’en était allée en emportant avec elle tout l’amour que Rhoam pouvait lui donner. Sa mort avait fait d’elle une orpheline. Plus jamais Rhoam n’avait sollicité la présence de sa fille à ses côtés hors des cérémonies protocolaires. Leurs rares moments en tête-à-tête n’avaient pas été des plus plaisants. Généralement, ils avaient pour seul objet l’éveil de son pouvoir et étaient ponctuées des remontrances les plus sévères à son égard.

Elle aurait tant voulu revoir Rhoam une fois sa destinée accomplie. L’enfant qu’elle était rêvait de le voir la féliciter et lui dire combien il était fier d’être son père. Mais comme tout ceux qu’elle avait connu, le roi était mort. Par sa faute. Parce qu’elle n’avait pas su éveiller le Pouvoir du Sceau suffisamment tôt pour le sauver, pour lui montrer, et pour peut-être le voir lui sourire.

Elle savait pertinemment que si le roi était encore en vie, il n’aurait pas hésité une seule seconde à reconstruire le Royaume d’Hyrule. Zelda, elle, refusait de réinstaurer la monarchie par simple droit de sang, peu lui importait les légendes et les désirs de son père défunt. Sa lignée devait survivre pour le bien d’Hyrule, elle l’entendait. Mais imposer un pouvoir central sans prendre en considération les changements qui avait eu lieu, en était une autre. Elle refusait de prendre le risque de plonger Hyrule dans une nouvelle guerre, civile cette fois-ci.

Plusieurs éléments entraient en ligne de compte : le fossé qui s’était creusé entre chaque peuple, leurs nouvelles dissensions, les cicatrices laissées par le Grand Fléau, la cerise sur le gâteau étant les kyohis. L’idée qu’elle n’avait pour l’instant pas eu à faire à eux la minait. Deza ne comptait pas en tant que tel à ses yeux. Existaient-ils vraiment ou n’était-ce qu’une manipulation des yigas pour qu’elle se montre ? Étaient-ils vraiment si nombreux, si convaincus ? Quelle force représentaient-ils vraiment ? Sa présence dans le paysage géopolitique suffirait-elle vraiment à les faire taire ? Zelda craignait de devoir ressusciter tout le protocole royal pour espérer y parvenir.

Tout cela sans attirer l’attention des yigas.

Ô Impa, comme tu peux me manquer ! Toi, tu aurais su ce qu’il fallait faire…

Le cœur serré, la princesse lâcha un profond soupir, abandonnant sa contemplation pour s’installer en chien de fusil, et le Pouvoir reprit sa place habituelle dans le creux de son cou. Son regard caressa le profil toujours endormi de son chevalier. Si seulement elle pouvait partager ces tourments avec lui. Link ne s’aventurait jamais à lui apporter son conseil en matière politique, mais lui en parler agissait sur elle comme sur un miroir : le reflet de ses propres réflexions l’aidait à prendre une décision.

Le bruit d’un grincement la fit tressaillir. Le cœur battant, les sens en alerte, elle se redressa vivement et le Pouvoir lui échappa malgré elle. Ce son, elle commençait à le connaître par cœur : c’était celle de la troisième marche de l’escalier menant à l’étage de l’auberge.

Quelqu’un se trouvait derrière la porte, sur le palier. Zelda le sentait dans toutes les fibres de son corps, comme un sixième sens l’alertant d’un danger imminent.

Les poils de ses avant-bras se hérissèrent. Elle empoigna le coutelas à sa ceinture d’une main tremblante et se leva sans un bruit, le cœur lui battant les côtes. Dans le même temps, le lézard dévala son bras jusqu’à sa paume où il se transforma en un globe de Pouvoir incandescent, vibrant, prêt à se jeter sur la menace imminente.

Quelqu’un s’était faufilé au sein de l’auberge, était même parvenu à déjouer l’œil vigilant du brave Klavieh à son comptoir. Quelqu’un de furtif, donc.

Elle se mordit la lèvre avec angoisse, se morigénant. Elle avait laissé le paravent dressé afin de protéger Link des regards indiscrets de ses visiteurs. Mais à aucun moment elle n’avait pensé que c’était évidemment réciproque : elle n’avait plus aucune visibilité sur la porte, qui pouvait d’ores et déjà être ouverte. Klavieh entretenait parfaitement son auberge : les gonds ne grinceraient pas pour lui signaler l’intrusion. Pour cela, il n’y avait que cette précieuse troisième marche.

Par les trois déesses d’or, elle n’avait vraiment pas l’étoffe d’une guerrière. Elle était le seul rempart de Link contre leur agresseur, comme il avait été le sien des centaines de fois. Elle savait qu’elle ne serait pas à la hauteur. Ses quelques semaines d’entraînement ne la préparaient certainement pas à une embuscade dans un espace réduit, armée d’un simple coutelas. Sans compter qu’elle ne s’était plus entraînée depuis son arrivée à Euzero, et ses jeunes réflexes en étaient déjà amoindris. Quant au Pouvoir…

Elle s’approcha du paravent à pas feutrés. Un filet de sueur glissa le long de sa colonne vertébrale. Sa seule chance, maigre qui plus est, était l’effet de surprise. Si ce n’était pas l’intrus qui la surprendrait en premier. Une ombre se dessina sur le sol à la lueur des bougies, allongée et trapue. Zelda retint sa respiration, le globe de lumière brillant dans une main, l’autre paume, moite, se serrant convulsivement sur le pommeau de son arme.

Un casque jaune apparut dans le champ de vision de la princesse, une tête toute ronde observant les alentours à hauteur de genoux.

Mohrtieh ?

Le petit goron sursauta et poussa un cri effrayé, s’écartant spontanément des jambes qui se dressaient devant lui. Soulagée, Zelda s’empressa de laisser le Pouvoir lui échapper pour ne pas faire paniquer davantage son petit visiteur, et rengaina son coutelas à sa ceinture. Il faudrait tout de même qu’elle réfléchisse à une meilleure sécurité lorsqu’elle était seule avec le chevalier, pour éviter toute mauvaise surprise.

Comment elle connaît mon nom, vot’altesse ? s’exclama le jeune intrus en fixant sur elle ses deux billes noires qui lui servaient d’yeux.

J’ai entendu l’autre goron t’appeler sur la place pendant la journée, répondit-elle en lui souriant. Qu’est-ce que tu fais ici à une heure pareille ?

Heu… Shantieh, c’est mon frère, et heu… C’est que…

Le petit goron se saisit de son casque jaune et se mit à le triturer entre ses deux mains, gêné. Zelda s’accroupit devant lui, un peu mutine.

Est-ce qu’il sait que tu es là ?

Mohrtieh baissa la tête vers le sol en la secouant à la négative.

C’est que je voulais venir voir la princesse et le prodige, vot’altesse, mais Shantieh m’a dit que vous avez plus le droit d’être vu, alors je…

Alors tu t’es faufilé au milieu de la nuit en espérant nous voir pendant qu’on dormait.

Cette fois-ci, le petit goron hocha vivement la tête d’acquiescement.

Tu sais, reprit Zelda, tu n’étais pas obligé de faire ça. Link est juste très malade alors on ne peut pas avoir trop de visiteurs, mais tu aurais pu venir nous voir demain.

C’est vrai, vot’altesse ? Vrai de vrai ?

Vrai de vrai.

Dîtes, j’peux vous demander que’que chose ?

La princesse s’en retourna s’asseoir sur son lit. Elle tapota la place à ses côtés pour y inviter le goron.

Bien sûr.

C’est vrai que vous êtes la princesse, vot’ altesse ? demanda-t-il en grimpant à ses côtés. La même qu’au moment du Fléau ? Et Link, c’est le vrai prodige ?

Appelle-moi Zelda, l’invita-t-elle en acquiesçant d’un sourire attendri.

Mohrtieh baissa à nouveau la tête, l’air un peu penaud. Il remit son casque pour mieux dissimuler son visage.

J’ai pas droit, Shantieh il dit que j’dois dire vot’ altesse après chaque phrase, vot’ altesse.

La princesse éclata d’un léger rire cristallin.

Pour les enfants, ce n’est pas obligé, Mohrtieh.

Vrai de vrai, vot’ altesse ?

Vrai de vrai.

Mohrtieh lui adressa un grand sourire, dévoilant ses petites dents rondes qui permettait de broyer les plus dures caillasses. Son regard se posa sur le corps du chevalier allongé devant lui et il reprit une mine sérieuse.

Il dort ?

En quelque sorte, oui. C’est la fièvre qui le fait dormir.

Et il va se réveiller ?

Zelda ne put retenir un pincement au cœur en entendant la question innocente. L’autre éventualité, elle ne voulait même pas y songer un seul instant.

Quand il sera assez remis, acquiesça-t-elle en contrôlant l’émotion dans sa voix.

Et ça fait quoi de dormir cent ans ?

Je ne sais pas, Mohrtieh, dit-elle en haussant les épaules. C’est Link qui a dormi, pas moi.

Et vous, vous faisiez quoi ?

Elle inspira profondément et s’offrit un répit avant de répondre à la question un peu abrupte. Par Hylia, elle avait oublié combien un enfant, particulièrement les gorons, pouvait être curieux à en frôler l’indélicatesse.

Je combattais le Fléau, dit-elle évasivement, à défaut d’une réponse plus appropriée.

Pendant CENT ANS ?

Elle hocha doucement la tête, l’expression ébahie de son interlocuteur lui faisant recouvrir son sourire.

Wooaah… lâcha-t-il d’un air ébahi. Et vous n’avez pas vieilli ?

Apparemment, non.

Pourtant, vous ressemblez pas aux légendes, poursuivit le petit goron d’un air concentré en détaillant son visage.

Qu’est-ce que tu veux dire ?

Ben vous faîtes pas aussi… princesse. En fait, vous parlez pas et vous vous habillez pas comme les princesses. Et Link, il est tout petit et tout fin pour un chevalier. Et il a pas d’armure.

Zelda secoua la tête, amusée. Link et son armure, c’était tout une histoire. Peu de temps avant l’éveil du Fléau, il lui avait confié combien il avait été soulagé de recevoir la Tunique du Prodige. L’armure des soldats était lourde, étouffante, ralentissait ses mouvements. Quand il n’avait pas eu d’autre choix que de la remettre pour une cérémonie militaire, Zelda avait eu le plus grand mal à ne pas s’esclaffer devant sa moue abattue.

Détrompes-toi, répondit-elle d’une voix un peu absente, il n’y a pas meilleur épéiste que Link dans tout Hyrule. Je l’ai déjà vu combattre une dizaine de bokoblins, deux lynels d’argent et en sortir vainqueur.

DEUX LYNELS D’ARGENT ?

Mmmhm, acquiesça la princesse avec une forme de fierté, ses pupilles glissant pensivement sur le corps de son chevalier.

Woohaa… et vous pensez qu’il entend ce qu’on dit ?

Peut-être. C’est possible.

Alors si je lui dis qu’il est le chevalier le plus fort de l’univers, il m’entendra ?

La princesse s’amusa de l’émerveillement si spontané du petit goron.

Tu lui demanderas quand il se réveillera.

Ça vous arrive de lui parler, vous ?

Zelda se retint de lever les yeux au ciel. Par les déesses d’or, les enfants étaient-ils tous aussi intarissables que celui-ci ?

Ça m’arrive, oui, répondit-elle avant d’ajouter après un instant d’hésitation : très souvent, en fait.

C’est bizarre de discuter avec quelqu’un qui dort… C’est comme ceux qui parlent à la statue de la déesse, moi j’y arrive pas. Quand je la regarde, elle me donne juste faim, mais Shantieh dit que je ne dois pas manger ce caillou-là.

La princesse se retint difficilement d’éclater de rire. Loin d’être outrée, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer le petit goron en train de se régaler d’une des représentations ancestrales d’Hylia.

Qu’est-ce que tu voudrais lui dire ? demanda-t-elle pour dissimuler son hilarité. À la déesse ?

Mohrtieh haussa des épaules.

J’sais pas. Qu’est-ce qu’on peut dire à une déesse ? Toi, tu lui dis quoi ?

Je lui parle comme à toi. Je lui dis mes peines, mes espoirs… Je lui pose des questions, beaucoup.

Quel genre de questions ?

Toutes sortes… Généralement, celles auxquelles je ne parviens pas à trouver la réponse par moi-même.

Comme quoi ?

Zelda hésita. En vérité, cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’était pas adressée à Hylia. Depuis qu’Impa lui avait révélé le secret des légendes sheikahs, elle ne parvenait plus à s’adresser à la déesse comme avant. Une petite voix dans sa tête lui répétait sans cesse qu’elle s’adorait elle-même. C’était perturbant.

Cependant, elle n’avait pas besoin de chercher longtemps ce qu’elle lui demanderait si elle avait pu… Si elle n’était pas Elle.

Par exemple, je lui demanderais… je lui demanderais si je dois reconstruire le Royaume d’Hyrule.

Mohrtieh baissa les épaules avec une moue déçue.

Elle est nulle vot’question.

Pardon ? s’exclama Zelda en écarquillant les yeux. Comment ça elle est « nulle » ma question ?

Ben oui, tout le monde connaît la réponse !

Tout le monde la connaît ?

Ben oui, rétorqua le goron avec évidence. Ils le disent tous, au village, que vous allez reconstruire le royaume. Shantieh, il m’a dit que les anciens lui avaient dit que quand le royaume existait, les gorons étaient vraiment écoutés et pas juste vu comme les idiots d’Hyrule, et qu’il aurait aimé connaître ça. Alors faut que vous soyez reine, c’est évident.

La princesse se figea. De tous les peuples d’Hyrule, les gorons n’étaient pas ceux qui la tracassaient le plus. Bons vivants et simples de raisonnement, traiter avec eux était toujours un gain de fraîcheur et légèreté. Mais à présent, elle se demandait si Kornuieh n’avait pas vu juste. Si sa cause n’était pas d’ores et déjà acquise auprès du peuple des montagnes.

Mohrtieh ! retentit une exclamation rocailleuse par la fenêtre entrouverte. MOHRTIEH !

Zelda, encore un peu chamboulée, s’efforça de canaliser ses pensées.

Il est temps que tu ailles retrouver ton grand frère, dit-elle à son petit visiteur nocturne en lui passant une main sur le casque. J’ai été ravie de faire ta connaissance, Mohrtieh.

Le goron sauta à bas du lit et tourna vers elle un visage plein d’espoir.

Est-ce que je peux revenir ?

En journée, quand tu veux, mais certainement plus la nuit. Je dirai à Klavieh de te laisser passer.

Vrai de vrai, vot’altesse ?

Vrai de vrai. Va rassurer ton grand frère, à présent, l’incita-t-elle en entendant un nouvel appel inquiet de Shantieh.

Mohrtieh se rapprocha de la princesse de son pas chaloupé, lui saisit la main avec délicatesse et baisa sa paume de sa grande bouche sans lèvres à la peau rugueuse.

C’est comme ça qu’ils font dans les histoires, vrai ?

Vrai, répondit Zelda avec un grand sourire, tes manières sont excellentes ! Passe une bonne nuit, Mohrtieh.

Bonne nuit, vot’altesse ! Et quand vous pourrez descendre, faudra venir visiter ma boutique de pierres précieuses hein ! Je suis sûr qu’il y a ce qu’il faut pour que vous ayez l’air d’une princesse !

C’est promis.

Elle entendit son nouveau petit ami dévaler les escaliers sans plus chercher la moindre discrétion et Zelda sortit sur la terrasse s’accouder à la rambarde. À la lueur du clair de lune, elle vit la petite boule goron rouler à toute vitesse vers son grand frère qui le réprimanda avec virulence. Elle ne pouvait qu’imaginer l’inquiétude de Shantieh en constatant sa disparition. Elle s’en voulut un peu d’avoir retenu le petit goron aussi longtemps. Sa compagnie innocente lui avait fait tellement de bien qu’elle n’était pas parvenue à le repousser malgré l’heure tardive.

Son regard dériva sur la statue d’Hylia dressée au milieu du village et elle serra les bras autour de sa poitrine. Elle avait passé tant de temps à prier une déesse qui au final vivait peut-être en elle… Autrefois, la méditation était devenue d’une telle importance dans sa vie qu’elle en avait fait un moment d’introspection nécessaire à son bien-être. Depuis qu’elle était revenue, et principalement depuis leur passage à Cocorico, Zelda avait la désagréable sensation de ne plus parvenir à trouver ce précieux équilibre. Cela lui manquait terriblement. Appeler le Pouvoir à elle était définitivement autre chose… et une chose qu’elle s’apprêtait à perdre incessamment.

Sentant le froid mordant de la nuit l’envahir, elle retourna à l’intérieur auprès de son chevalier, pensive.

Comme tout paraissait si simple du point de vue d’un enfant.

 

 

Il observa son reflet avec une moue dépitée sur le visage et se frotta distraitement la nuque. Non, décidément, il ne parvenait pas à s’y faire. L’uniforme de la garde royale était certes splendide, mais il n’était que cela : de la décoration. Il n’avait rien de fonctionnel. Les cuissardes avaient la fâcheuse habitude de s’affaisser, son tablier était plus encombrant qu’autre chose, et le béret tenait sur sa tête à l’unique condition qu’il la garde bien droite.

Il avait la sensation d’être un piaf revêtant les habits d’une gerudo. Il se sentait ridicule.

Il poussa un profond soupir. Cette réception promettait d’être un véritable cauchemar. Déjà peu enclin aux mondanités, il s’était senti terrassé en apprenant qu’il serait le cavalier attitré de la princesse. Pour toute la soirée ! S’il avait pu choisir entre ça et combattre un lynel doré, il aurait préféré le second.

Il comprenait parfaitement la raison d’un tel ordre émanant du cabinet du roi. Les désastreux rapports qu’il entretenait avec la princesse n’étaient plus un secret pour personne à la cour. Il savait que leurs dissensions étaient même devenues le sujet favori de la noblesse et que cela ternissait encore davantage l’image de sa protégée : non contente de ne pas éveiller son pouvoir, elle n’était même pas capable d’unir les prodiges autour d’elle.

Il adressa un soupir résigné à son reflet. Ce n’était qu’une soirée, après tout.

Un coup frappé à la porte de sa chambre le sortit de ses pensées moroses. Être le prodige hylien lui avait tout de même octroyé le privilège d’avoir une pièce pour lui seul à proximité des appartements de la princesse. Cet acquis-là, il ne s’en était certainement pas plaint. Dans le marasme étrange qu’était devenu sa vie, il se satisfaisait vite de ces petits riens innocents.

Il se dirigea vers le battant et l’entrouvrit doucement. Ses sourcils se froncèrent à la vue de son visiteur et il se recula pour ouvrir la porte en grand.

Link… Ou Messire Link, je ne sais pas, le salua Ponant d’un air sombre. Ça fait une paye, je sais…

Il hocha la tête doucement et attendit la suite. Son ancien camarade ne venait pas pour une simple visite de courtoisie. Depuis qu’il avait retiré l’épée de son socle, aucun de ceux de son ancienne unité ne lui avait adressé la parole sans y mettre une obséquiosité qui l’insupportait. Après tout, il était le Prodige. Tous les soldats d’Hyrule étaient sous ses ordres.

Les autres voulaient pas que j’te l’dise, mais moi j’ai pensé au bon vieux temps… Tu m’as sauvé la mise plus d’une fois après tout, alors j’te dois au moins ça… Elle est partie.

Il se figea et ses yeux s’assombrirent de colère. Ponant se gratta l’arrière du crâne d’un air gêné.

Tout le monde sait que tu dois être avec elle ce soir, mais les deux gars qu’étaient d’faction devant ses appartements sont rev’nus y a déjà quinze minutes. Elle y est déjà.

Il serra les poings. L’ordre venait du cabinet du roi lui-même, par Hylia, le roi ! Pourquoi la princesse ne s’y était-elle pas pliée, rien que cette fois ?

Il tendit la main vers son épée avant d’hésiter un instant. Devait-il la prendre pour une réception mondaine ? Il ne l’avait jamais quittée depuis qu’elle était en sa possession.

Son regard effleura à nouveau le miroir. Et ce fichu uniforme…

Il retira prestement ses cuissardes blanches et les balança en vrac dans la pièce. Béret et tablier atterrirent sur sa couche en un doux bruissement.

Li… Messire Link, qu’est-ce que tu fabriques ? interrogea Ponant d’un air incertain.

Il l’ignora. Il s’empara d’une ceinture et la ceignit sur la tunique de soie rouge qui servait de sous-chemise à la garde royale. Par bonheur, elle était parfaitement taillée et portait le sceau hylien sur la poitrine. Il conserva les chausses blanches et enfila des bottes noires qu’il lustra d’un geste fébrile.

La princesse l’avait mis dans une sacrée panade en refusant qu’il soit son cavalier. Quitte à passer la soirée à son bras, qui plus est malgré elle, il ne tolérerait pas d’être relégué au statut de simple garde. Elle ne le rabaisserait pas à ça, n’instaurerait pas une telle distance entre eux. Peu lui importait la raison, il était l’un des prodiges, par Hylia ! Elle n’aurait jamais osé imposer ça à Révali ou à Daruk.

Il arrangea ses cheveux blonds d’un mouvement négligent, les laissant exceptionnellement libres dans sa nuque

Un dernier regard hésitant sur l’épée et il se dirigea vers la porte d’un pas ferme et énergique. En tant que cavalier de la princesse, il n’avait aucune raison d’être armé de pied en cap. Excepté bien sûr le coutelas à sa ceinture, ou il se serait vraiment senti nu.

Il hocha la tête de remerciement à l’attention de Ponant qui le regardait avec des yeux ronds, et s’éloigna d’un pas pressé. Il se faufila à travers le château en tentant d’occulter la colère qui battait en son sein. Par Hylia, si le roi apprenait qu’elle lui avait fait faux bond, il n’imaginait même pas la portée de la semonce royale. Comme pouvait-il la protéger si elle était capable de lui fausser compagnie aussi aisément pour une simple réception ? Il se frotta la nuque, trouvant la chaleur qui y avait élu domicile plus agaçante qu’autre chose.

Il arriva dans le couloir menant à la Grand Salle où une petite foule s’amassait devant les portes. Il tenta de retrouver un semblant de prestance et lissa fébrilement sa tunique. Il ne lui restait plus qu’à mettre la main sur la…

L’objet de son courroux sortit prestement de la Grand Salle sous ses yeux et s’enfonça dans les corridors adjacents. Mais que faisait-elle donc ? Il se précipita à sa suite. L’occasion était parfaite pour tenter de réapparaître à la réception avec elle à son bras, comme convenu. Ainsi pourrait-il espérer leur, S’éviter l’ire royale.

La princesse s’éloigna rapidement du lieu des festivités et descendit l’escalier menant à l’observatoire, seule. Sa longue robe de soie émeraude virevoltait sous son pas fébrile et l’étole sur ses épaules demeurait entravée par la lourde masse de ses cheveux blonds. Au lieu de la rejoindre, il se ravisa et demeura en retrait. Aussi têtue qu’elle puisse être, jamais la princesse ne s’était soustraite à son rôle au sein de la cour. Qu’elle quittât ainsi une réception officielle où elle était attendue ne lui ressemblait pas, à moins qu’elle n’ait un sérieux impératif.

La princesse bifurqua une dernière fois et se présenta devant les portes de l’observatoire. Imposantes, massives, elles étaient gardées par deux soldats reconnaissables entre tous. L’insigne doré sur leur tenue les désignait immédiatement en tant que garde rapprochée du roi.

Il s’arrêta au bout du couloir. Une convocation royale au beau milieu d’une réception ne présageait rien de bon pour la princesse. Il attendit qu’elle disparaisse derrière le battant avant de se présenter devant les gardes. Il ne pouvait pas rester caché, les soldats l’avaient forcément repéré depuis son arrivée.

Me voici, père.

Il fronça les sourcils en entendant la voix de la princesse retentir avec autant de clarté. Le battant de la porte de l’observatoire était demeuré entrouvert. Il hésita, jetant un œil interrogatif aux deux soldats stoïques à côté de lui. S’il se déplaçait pour fermer la porte, soit les soldats l’arrêteraient, soit il se ferait remarquer par le roi ou la princesse. Dans les deux cas, le résultat ne serait pas à son avantage.

Est-ce que je m’exprime dans une autre langue que la vôtre, Zelda ? tonna la voix sèche de Rhoam.

Non, père.

Alors qu’est-ce qui n’était pas claire dans la phrase « vous vous présenterez à la réception au bras de votre chevalier servant » ? C’est bien ce que je vous ai écrit, non ?

Dans l’entrebâillement, il vit distinctement la frêle silhouette de la princesse se tendre, le dos droit, les poings serrés. Il détourna le regard, mal à l’aise d’assister à cette scène.

Oui, père, répondit-elle d’une voix devenue un peu blanche.

Alors de quel droit outrepassez-vous mon ordre ? s’exclama le roi avec colère. Ne croyez-vous pas que j’ai d’autres préoccupations que vos déboires relationnels avec votre chevalier ? Votre comportement puéril fait les émules de cette cour et conforte nos détracteurs, en avez-vous seulement conscience ?

Le pas ferme du roi résonna dans la salle adjacente, se rapprochant vraisemblablement de sa fille. Mal à l’aise, il sentait son propre cœur battre à une vitesse démesurée dans sa cage thoracique : il n’imaginait pas ce que la princesse pouvait ressentir en affrontant la colère de son père.

Je suis roi d’Hyrule, poursuivait celui-ci, la pire menace de toute notre histoire peut surgir à tout moment. Et me voilà rendu à manœuvrer pour prouver à tous que malgré le caractère impossible de ma fille, les prodiges sont unis autour d’elle ! Cela est déjà bien assez sans qu’en plus vous ne me compliquiez la tâche !

Père, je vous en supplie, je n’ai jamais demandé à avoir le Prodige hylien comme garde du corps, déclara la princesse avec plus d’assurance que lui-même n’en ressentait dans son petit doigt. Nommez-moi votre meilleur épéiste et je ne m’y soustrairais plus.

Il EST le meilleur épéiste du royaume ! rugit Rhoam. Vous allez sur vos dix-sept ans, ne croyez-vous pas qu’il est grand temps de vous comporter en adulte responsable, à défaut de mener à bien votre destinée ? Vous devrez vous allier au prodige afin de détruire Ganon le moment venu, et je me moque de vos affinités. Alors à partir de maintenant, je ne veux plus que la moindre dissonance ne me soit rapportée, me suis-je bien fait comprendre ? Ce garçon va devenir votre ombre dans et hors de ce château, de votre lever jusqu’à votre coucher, et ce jusqu’à ce que vous le tolériez. Chaque seconde où vous serez réveillée, le prodige sera avec vous et je compte bien que vous appreniez enfin à contrôler votre tempérament, est-ce que c’est clair ?

Mais…

Il suffit ! Retrouvez-le vite et accomplissez votre devoir ! Tenez votre rang et rassurez donc le peuple, par toutes les déesses d’Hyrule !

Le claquement des bottes royales se rapprocha et il s’agenouilla précipitamment, tête baissée, le souffle court. Il n’avait aucune idée de la réaction du roi en l’apercevant derrière la porte. Ni celle de la princesse d’ailleurs. Il était bien incapable de définir laquelle il redoutait le plus.

Le bruit des gonds qui grincent, et les pas se figèrent en un instant glacial.

Au moins, l’un de vous deux s’efforce de se plier à mes ordres, à ce que je vois, grommela Rhoam. Il est grand temps que vous appreniez à vous faire respecter de ma fille, jeune prodige. Si vous n’êtes pas capable de vous dresser face à la princesse, comment espérez-vous faire face à Ganon ?

Le roi s’éloigna dans le couloir, entouré de ses gardes. Une suée glacée parcourait sa colonne vertébrale. Une fois Rhoam suffisamment éloigné, il se redressa et souffla de soulagement de savoir cette entrevue terminée. Le roi avait une telle prestance et une telle capacité à pointer ses propres incertitudes…

Il leva les yeux sur la silhouette raide de la princesse devant la grande statue du Sceau Royal. La robe de soie moulait sa taille fine avant de s’évaser en corolle sur le sol et l’étole sur ses épaules était brodée au fil d’or du symbole de sa Famille. La princesse aurait pu être taillée dans le marbre tant elle restait immobile dans cette froide et fragile beauté. Ses poings étaient serrés contre sa poitrine, son regard rivé au sol. Une énergie tremblante et noire envahissait l’espace autour d’elle.

Malgré leurs différents, il ressentit un profond élan de compassion envers sa protégée. Au fil des mois passés ensemble, il avait fini par deviner ce qu’elle cachait désespérément derrière sa carapace. Il ne pouvait imaginer ce qu’était de grandir en tant qu’unique héritière et sauveuse attitrée du Royaume, et de ne pas être à la hauteur. Lui-même ne portait son fardeau que depuis quelques mois, et cela lui pesait déjà plus qu’il n’osait se l’avouer. La princesse, elle, l’avait porté toute sa vie. Et plus le temps passait, plus la charge s’alourdissait.

Il grimaça et s’efforça d’éclaircir ses idées. Il ne pouvait pas, ne devait pas se laisser attendrir par celle qui lui menait une vie aussi infernale. Il fallait qu’il continue à lui tenir tête, pour sa propre sécurité. Il n’y avait aucune place pour d’autres sentiments entre eux.

Pourquoi es-tu là ? demanda soudain la princesse d’une voix plus glaciale que la neige du Pic d’Hébra.

Elle releva la tête, ses yeux verts brillant de larmes contenues glissant furtivement sur lui. Pendant un instant, il se demanda si le véritable sens de cette question n’était pas plus large qu’il n’y paraissait de prime abord.

Quelle question…, souffla-t-elle. Partout où je me trouve, tu finis toujours par apparaître… Au moins, à présent, tu n’auras plus besoin de me chercher, nous voilà obligés de passer chaque minute de notre temps ensemble.

Elle poussa un profond soupir, tentant de garder l’empire d’elle-même.

Peu importe, après tout. Allons-y, cette réception sera déjà suffisamment désastreuse. Inutile de prolonger le calvaire trop longtemps.

Elle s’approcha et il ne put que remarquer la tension sur son visage et dans ses gestes. Arrivée à sa hauteur, elle se racla la gorge, les yeux rivés sur le sol, et leva sa main gauche en une invitation des plus explicites.

Son pouls s’accéléra, le rouge lui monta aux joues. Les mouvements saccadés d’hésitation, il se saisit délicatement de la paume de la jeune hylienne et la posa sur son avant-bras. Leur proximité lui apporta le doux parfum floral qui la nimbait et il se retint de fermer les yeux. Il se frotta la nuque et raidit sa colonne pour…

La scène s’évapora brutalement, comme une toile peinte diluée à l’eau claire.

Link flottait dans le Néant. Son esprit éthéré errait dans le vide. Le carrousel de ses souvenirs réapparut tout autour de lui et, lentement, puis de plus en plus vite, se mit à tourner, tourner, tourner… à une vitesse telle que Link sentit sa vue se brouiller.

Un flash lumineux éclata soudain devant sa pupille inexistante.

La princesse sortit de ses appartements et se raidit dès qu’elle l’aperçut attendant dans le couloir au petit matin. Les yeux cernés, elle poussa un soupir et secoua la tête d’un air dépité.

Un parfait petit soldat… souffla-t-elle, avant de s’éloigner. Allez, viens. Je vais bien finir par oublier ta présence, à force…

FLASH

La danse de ses souvenirs tournait à toute vitesse autour de Link, en un patchwork de couleurs, de visages, de murmures et de cris. Abruti, il ne savait plus où arrêter son regard, sur quelle image, sur quel bruit.

FLASH

La cour des écuries bruissait d’une intense activité, hyliens braillant et chevaux piaffant dans une cohue indescriptible. Guidant Epona par la bride, il se faufilait fébrilement et cherchait la princesse à travers la foule en plein préparatifs de départ. Lorsqu’enfin il croisa son regard par dessus l’épaule d’Impa, son visage se figea et elle pivota les talons pour s’éloigner. Il accéléra.

Hola, intervint la sheikah en lui barrant la route de son bras. Pas si vite, monsieur le Prodige ! Il est grand temps qu’on parle un peu tous les deux. Dis-moi, personne ne t’a appris à apprivoiser un cheval sauvage, par toutes les déesses ?

FLASH

Bouleversé, Link aurait voulu fermer les yeux s’il en avait eu, se boucher les oreilles s’il avait pu. Mais dans le néant, son corps n’existait pas. Il ne pouvait rien, rien faire pour stopper l’intrusion agressive de sa mémoire.

FLASH

Assis sur un rocher affleurant, il contemplait la surface de l’eau dans lequel se reflétait le soleil éclatant du désert. Autour de lui, tout le monde s’agitait au sein du Bazar Assek, les soldats profitant de l’occasion pour acquérir des denrées gerudos à la fois si rarissimes et si reconnues. Lui, attendait simplement, se contenant pour ne pas se ruer à la recherche de la princesse. Impa avait raison : s’il voulait gagner sa confiance, il devait lui laisser la bride sur le cou. Plus facile à dire qu’à faire, mais il avait pris toutes ses précau…

Messire Link ! s’écria un soldat en courant dans sa direction. Messire Link ! Elle… Elle a disparu !

FLASH

Il traversait le désert à toute allure, mettant ses pas dans les traces laissées par la princesse sur son passage.

Mais quelle tête brulée ! Quelle inconsciente ! Y avait-il plus obtu que cette fichue princesse, au nom d’Hylia ?

Et quelle idée stupide de la laisser loin de lui !

À quoi lui servirait sa confiance si elle était morte ?

FLASH

Un hurlement, il se précipita, passa une dune, et se figea devant le spectacle qui s’offrait à lui. Un cercle d’une dizaine de yigas. En son centre, la princesse, à terre. Un des assassins, au-dessus d’elle, prêt à la poignarder.

La peur, la terreur, émanant des arcanes les plus profondes de son être.

FLASH

L’Epée de Légende heurtant la serpe du sous-fifre dans un bruit métallique, l’arme s’envolant dans les airs.

FLASH

Il coupait, tailladait, virevoltait autour de la princesse. Sa lame transperçant indistinctement les chairs, les bananes qui s’amoncelaient.

Sa rage…

Personne ! Personne n’avait le droit d’approcher sa princesse !

FLASH

Le souffle court, la poitrine compressée. Le pommeau de la Lame Purificatrice, glissant dans sa paume rendue moite, et le vide… Le vide laissée par la mort, tout autour de lui. Le silence…

Un souffle de vent balaya la scène, puis un sanglot, dans son dos. Il se retourna. La princesse, demeurée à terre, bouleversée, contemplait le désastre autour d’elle… Sa colère se transforma en peine.

C’était la première fois. La première fois qu’elle y faisait face. Ce n’était pas une attaque banale, lancée à l’aveugle, comme tant et tant d’autres.

C’était une tentative d’assassinat. Dirigée contre elle. Exclusivement.

Un nouveau sanglot se coinca dans la gorge de la jeune hylienne, et il fit un pas vers elle, s’arrêta. Il ignorait quoi faire.

Elle leva ses yeux brillants de larmes sur lui.

Il sut qu’elle réalisait.

Et que quelque chose changeait.

Link…

Une voix, à la fois forte et douce, supplanta toutes les autres au sein du carrousel. Pas une voix. La Voix. Sa Voix. Celle qu’il avait voulu rejoindre dès le début, avant de plonger dans la mémoire de son enfance. Il s’y accrocha de toutes ses forces, refusant de se laisser à nouveau emporter par la marée de souvenirs qui voulait le submerger. Alors, étrangement, le carrousel ralentit, redonnant une substance aux images autour de lui.

Ça fait cinq jours à présent… Il faut que tu te réveilles…

Ce murmure plein d’affection et de tristesse lui taillada le cœur. Pourquoi donc était-Elle si déboussolée ? Il était là… Juste à côté…

Si tu savais combien j’ai besoin de toi…

Une caresse rafraîchissante et délicate sur son front, et il sut que la Voix lui humidifiait la peau. Ce ne pouvait être qu’Elle… Il fallait qu’il se réveille, il fallait qu’il La rejoigne. Était-Elle dans l’une de ces innombrables images ?

Laquelle était celle qui le ramènerait vers Elle ?

Un mouvement sur sa droite attira son regard vers un nouveau souvenir, plus grand que tous les autres.

La silhouette d’une jeune hylienne se découpait en haut d’une colline à la lueur du crépuscule. Il la contemplait en contrebas, depuis la Place des Commerces où ils avaient fait halte. Il voulait La rejoindre…

Il résista, tenta de détourner le regard. Ce n’était pas l’image qui le ramènerait vers Elle, il en était convaincu.

Pourtant…

La princesse se retourna. La douce lumière orangée du soleil disparaissant derrière le Mont Daphnès teintait délicieusement sa peau diaphane.

Link, je souhaiterais te parler avant de rentrer au château.

Ce n’était pas la bonne image, il le savait… Mais il sentait… quelque chose se trouvait là… Quelque chose…

Il se noya.

Il se hissa sur la colline sans un mot et s’arrêta légèrement en retrait par réflexe… et par méfiance. Après l’attaque des yigas, ils n’avaient eu d’autre choix que de quitter précipitamment le Bazar Assek, deux jours plus tôt. Depuis, la princesse ne lui avait presque pas adressé la parole, et le fuyait encore plus souvent que d’habitude, avec dans son attitude une gêne qu’il ne lui connaissait pas. Qu’elle réclame sa présence était donc étrange, intriguant, voire inquiétant.

Pourtant, à bien la regarder, ses traits ne portaient aucune sévérité. Au contraire, elle semblait plutôt… indécise. Presque mal à l’aise. Cela le troubla.

Link, je voudrais… commença-t-elle.

Pour la première fois depuis qu’il la côtoyait, elle plongea ses yeux dans les siens, honnêtement et sans pudeur. Il s’y perdit malgré lui, son esprit enregistrant de lui-même le chatoiement des lumières du couchant dans le vert de ses prunelles. Dans sa mémoire, rejaillit le souvenir de ce même regard balayant les rangs zoras avec appréhension, il y a près de dix ans.

Link, je suis sincèrement désolée.

Il réintégra brutalement le présent. Quoi ? Elle était désolée ?

Je suis désolée d’avoir été aussi odieuse avec toi, poursuivit-elle d’une petite voix. Tu… Tu ne le méritais pas…

La princesse détourna la tête avec gêne.

Je me suis toujours acharnée à te repousser, et toi… toi tu me sauves la vie… Je… Ô Hylia, je ne sais pas comment me faire pardonner ! Je te promets de te traiter avec plus de respect à partir de maintenant.

Il la contempla fixement, sans réagir. Faire face à une véritable tentative d’assassinat, et non à de simples rumeurs, aurait-il eu raison de son obstination ? Là où même les semonces royales avaient échoué ?

Link envisageait cette perspective avec un certain malaise. Il avait vaincu les yigas et sauvé la Grande Prêtresse d’une attaque mortelle, c’était vrai. Mais au plus profond de lui, il savait qu’il ne s’était pas contenté de la défendre. Non, il avait exterminé ses ennemis, l’un après l’autre, sous ses yeux, sauvagement, méticuleusement, dans un excès de rage démesurée. Aujourd’hui encore, il était en colère. En colère envers ces assassins qui s’en étaient pris à elle, envers la princesse pour être aussi insupportablement butée… mais surtout en colère envers lui-même.

Il détailla silencieusement la silhouette de sa protégée, ses mèches blondes virevoltant dans la brise du soir tandis que son regard se perdait dans le lointain. Il devait voir la vérité en face.

Il avait lamentablement échoué.

Malgré tous ses efforts, il avait été incapable de se protéger d’elle, de la garder à distance. Il avait beau s’en dédire, jamais le petit zonai en lui n’avait abdiqué, jamais il n’avait perdu l’espoir qu’elle lui sourit. Depuis le premier jour, depuis le premier regard, il s’était dévoué corps et âme à cette petite fille aperçue au Domaine Zora. Et en la voyant ainsi, vulnérable, aux portes de la mort, il avait su qu’elle pourrait le rejeter, le bafouer, l’humilier tout son soûl, il n’appartiendrait jamais qu’à elle.

Cette prise de conscience, impitoyable, destructrice, il l’avait déchaînée contre les yigas, sous le regard même de la princesse. Et il tremblait encore plus à l’idée que cette passion mortelle soit la véritable cause de son revirement.

Pire : lui aurait-il fait peur ?

Comme pour répondre à ses craintes silencieuses, elle reprit la parole, et souffla ces quelques mots d’un ton incertain en serrant ses bras contre sa poitrine :

Si tu n’avais pas été là, si tu ne m’avais pas rattrapé… au moment où il s’est penchée sur moi, je… j’ai su…

Sa voix s’étrangla dans sa gorge, l’émotion et la peur encore trop fortes.

Plus jamais je ne m’opposerais à toi concernant ma sécurité, Link, je t’en fais le serment.

Ô Hylia, comment y croire ? Il n’avait accompli que son devoir. Il ne méritait nul remerciement, nul changement dans leurs interactions. Et pourtant, alors même que cela semblait sortir de ses rêves les plus fous, une petite voix lui assurait que la princesse était sincère. Elle ne lui avait jamais menti. Son comportement avait toujours été l’exact reflet de ce qu’elle pensait de lui, sans fard ni hypocrisie, aussi détestable fut-il.

Et jamais ô grand jamais il ne pourrait un jour lui tourner le dos.

Alors il s’avança à sa hauteur d’un pas lent. Il n’avait jamais osé se tenir à une telle proximité de la princesse sans son accord. Inconsciemment, sa froideur habituelle lui hurlait de ne pas l’approcher, de rester à distance. Il s’y était plié, peut-être par simple instinct de survie d’ailleurs. Mais à présent, il ne sentait plus aucune menace se dégager d’elle. Comme si, pour la première fois, la princesse avait baissé sa garde.

Fébrile, il tendit une main hésitante et frôla l’épaule de la jeune hylienne. Elle sursauta, et il se recula avec méfiance en se frottant la nuque. Loin de le rejeter, la princesse posa sur lui des yeux larmoyants qu’elle essuya prestement, gênée.

Désolée, je…

Elle se racla la gorge, tentant de retrouver un semblant de contenance.

Link, je voudrais… apprendre à te connaître. Vraiment. Je ne le mérite probablement pas, mais… Voudrais-tu… accepterais-tu de tout recommencer ? Entre nous ?

Link…

Le chevalier tendit l’oreille dans le Néant, s’arrachant à ce souvenir doux-amer. Il chercha à définir d’où venait la Voix, mais Elle résonnait de partout et de nulle part à la fois. Devant lui, l’image de la princesse le suppliant de lui pardonner stagnait dans la lumière du crépuscule.

Il voulait plus que tout La rejoindre. Pas Celle de ses souvenirs, non, mais Celle qu’il avait retrouvé après cent ans. Celle qu’il avait retrouvé malgré son amnésie, parce que son cœur, lui, n’avait pas oublié.

La caresse du linge humide sur sa joue revint troubler le Néant. Il se concentra sur cette sensation de toutes ses forces, occultant le carrousel de ses souvenirs.

C’était Elle, ça avait toujours été Elle.

Le linge descendit lentement dans son cou, glissant dans sa nuque, puis sur son torse. Sur lui, un tissu, doux, un drap probablement. Une légère brise soufflait sur sa peau nue, pourtant il savait qu’il n’était pas dehors. Sous son corps, le moelleux d’une paillasse de bonne qualité l’enveloppait dans une étreinte douillette. Dans son cou, une douce chaleur, maternante, rassurante, qu’il commençait à reconnaître.

Les images autour de lui s’évanouirent doucement. Pour la première fois depuis ce qui lui semblait une éternité, Link se trouva à nouveau seul dans le noir.

Son cœur tambourinait ses côtes. Il devinait une présence près de lui. Aucune menace ne s’en dégageait, plutôt une sensation… de douceur. C’était ça, la personne à ses côtés était pleine de douceur, de bienveillance.

Un souffle chaud caressa sa tempe. Une respiration, légèrement saccadée. Quelque chose de liquide tomba sur son visage et un doigt délicat l’essuya tendrement, sans brusquerie.

Puis un baiser, humide, légèrement appuyé sur sa joue. Les relents d’un parfum floral qu’il connaissait par cœur.

Elle.

Zelda.

Zelda…

La jeune hylienne sursauta et la stupeur lui fit immédiatement perdre tout contrôle sur le Pouvoir, qui s’évapora. Les yeux rivés sur les paupières du chevalier qui papillonnaient, un curieux mélange de sentiments contradictoires l’envahit. Une joie incommensurable en le voyant enfin s’éveiller, et l’embarras qu’il l’ait surpris alors qu’elle se laissait aller. Les gens étaient-ils toujours obligés de la surprendre dans ses pires moments de faiblesse, au nom de la déesse ?

Toute gêne s’évanouit de son esprit quand les deux pupilles bleues se posèrent sur elle. Il lui était enfin revenu, et cela seul importait.

Hey…, murmura-t-elle doucement dans un grand sourire, essuyant prestement les larmes qui avaient perlées à ses paupières. Bon retour parmi nous.

Sans réfléchir, elle saisit la main du chevalier entre les siennes, l’étreignit avec toute l’affection qu’elle pouvait véhiculer dans une simple pression. Link se racla la gorge à deux reprises, sa bouche sèche et pâteuse.

Désireux de rassurer la jeune hylienne, il s’efforça de lui sourire mais une quinte de toux l’en empêcha, congestionnant son visage alors qu’il peinait à retrouver son souffle. Compatissante, Zelda s’empara de la carafe posée sur la table de nuit.

Tiens, conseilla-t-elle en lui tendant le verre qu’elle avait rempli. Tu en as besoin.

Le chevalier écarta d’un geste le contenant sans parvenir à stopper sa toux. Il voulut se redresser mais l’effort lui aurait paru surhumain si la princesse ne l’avait pas aidé. Il était effroyablement faible. L’eau dans sa gorge sèche adoucit son irritation. Épuisé, il reposa sa tête sur le mur derrière lui et ferma les yeux.

Comment te sens-tu ?

Link hocha lentement la tête, puis interrogea sa protégée du regard.

Tu es inconscient depuis cinq jours, avoua-t-elle en dégageant délicatement une mèche humide du front du chevalier. Je commençai à m’inquiéter.

Link fronça les sourcils. C’était long, beaucoup trop long. Il scruta son environnement du regard, tenta de déterminer l’endroit où il avait passé tout ce temps.

Nous sommes toujours à Euzéro, l’informa Zelda, tu as réussi à m’y déposer avant de t’évanouir. Tu avais raison d’ailleurs, ce village est vraiment charmant.

Étouffant une nouvelle quinte de toux, l’inquiétude qui envahit l’esprit du chevalier le força à l’occulter pour s’exprimer d’une voix rauque et presque inaudible.

Les yigas ?

La princesse secoua la tête à la négative et reprit le tissu humide sur la table de chevet.

Link, cesse de t’inquiéter, le réprimanda-t-elle doucement en humidifiant ses tempes. Tu sors à peine d’une longue fièvre, il faut que tu te remettes. Ne te préoccupes pas des yigas, ils ignorent encore que nous sommes ici.

Le jeune hylien essaya de se redresser mais une main douce et ferme le retint par l’épaule.

Link ?

Le sourcil légèrement levé était suffisamment équivoque pour qu’il ne pipe plus un mot. Il connaissait ce regard par cœur pour l’avoir suscité à de nombreuses reprises et… il se figea. Comme il était étrange d’avoir conscience du passé, d’un seul coup. De revoir les choses à l’aune des années, et non plus des seuls derniers mois et d’une mémoire morcelée.

Je vais demander à Klavieh de te préparer une soupe de coquillages, indiqua Zelda en se levant. Son pouvoir régénérant devrait te remettre sur pied rapidement. En attendant, je t’interdis de bouger de ce lit, d’accord ?

Link acquiesça doucement, sachant qu’il s’écroulerait dès qu’il poserait le pied par terre. Zelda déposa le linge sur la table de chevet et s’éloigna vers le paravent toujours dressé au pied du lit. Il tenta d’occulter la sensation de froid qu’il ressentait là où le corps de la princesse le touchait l’instant précédent. Il s’extasiait de la facilité déconcertante avec laquelle il lisait la tension sourde et contrôlée dans la gestuelle de la jeune hylienne. Dans la raideur de son dos, dans la légère élévation des épaules. Tous les signes qu’il avait scrupuleusement répertoriés il y a cent ans lui revenaient. Naturellement. Spontanément.

Juste avant de disparaître, la Fille d’Hyrule se tourna une dernière fois vers son chevalier. Sur ses lèvres flottait un sourire doux, presque timide.

Je reviens vite.

Elle s’évada dans l’escalier de l’auberge et Link se frotta inconsciemment la nuque, là où une sueur glacée avait remplacé l’étrange chaleur précédente. Il bascula la tête en arrière dans un soupir.

Il se souvenait.

18 novembre 2023

Chapitre 7 : Le Zonaï et le Prodige

Lorsque le ventre proéminent de Kornuieh suivie de la moustache de Grosaillieh entrèrent dans la chambre, la princesse n’était visible nulle part. Les fenêtres grandes ouvertes portaient la fraîcheur agréable de la bise matinale. Un broc encore fumant et le paravent déployé indiquaient que Zelda avait tenté de recouvrer un peu d’allure après sa nuit blanche. La porte de la terrasse, ouverte en une invitation, fournissait une indication évidente de l’endroit où la trouver.

La plateforme de bois était baignée de soleil lorsqu’ils sortirent, réchauffant agréablement leur peau. Kornuieh se plaignait toujours des rayons solaires d’Akkala trop timides et pas assez agressifs, mais, intérieurement, elle les reconnaissait plus agréables que dans son pays natal. Sur une table reposaient les restes d’une omelette aux herbes et quelques tranches de pain au froment faisant saliver la future mère. Elle ragea en elle-même : son repas, copieux, datait d’à peine plus d’une heure.

La Princesse Royale leur tournait le dos, accoudée à la rambarde en bois. Elle contemplait l’activité naissante dans le village aux premières heures du jour. Grosaillieh jeta à son tour un œil en contrebas : elle avait beau être petite, la silhouette de son altesse semblait noyer la place centrale d’une aura que personne ne parvenait à ignorer. Chaque villageois s’acquittait de sa tâche comme si de rien était, mais il les connaissait assez pour voir la raideur dans leurs gestes, l’absence de conversation, et les œillades régulières en direction de l’ombre délicate se découpant en contre-jour.

Il estimait la princesse assez intelligente pour deviner que ce n’était pas un ballet des plus naturels.

Nous voilà ! De quoi souhaitiez-vous nous parler, altesse ? interrogea brutalement Kornuieh en guise de salutation.

Elle se laissa tomber sur le banc comme un fruit de son arbre, s’emparant d’une tranche de pain frais dans laquelle elle mordit avidement. Son mari ne put s’empêcher de grimacer. Il était à peu près certain que son épouse ne se comporterait jamais d’une telle manière face à sa chef de tribu, aussi jeune soit-elle. Ne pouvait-elle appliquer le même respect à son altesse à la fin ? Cela lui éviterait bien des suées.

Demeurée le dos tourné, Zelda ne put réprimer un sourire. Elle aimait beaucoup la franchise de Kornuieh. Si les gerudos n’avaient jamais été un peuple enclin aux ronds de jambes, la future mère élevait l’irrévérence à un niveau tout de même supérieur à la moyenne. Tout du moins selon ses souvenirs. Pourtant, cela semblait gratter un peu du verni protocolaire de ses échanges avec le reste du village. Verni dont elle souhaitait ardemment se débarrasser.

Elle se retourna doucement et adressa un grand sourire au charpentier.

Bonjour Grosaillieh, dit-elle chaleureusement. Je ne sais comment vous remercier pour tout ce que vous faites pour Link et moi-même.

Y a rien de plus normal, votre altesse, répondit l’hylien en se dandinant avec malaise.

Ce n’est pas parce que ça vous semble naturel que je dois le prendre comme un acquis, Grosaillieh. Je tiens sincèrement à vous dire combien cela me touche.

Un profond soupir lui échappa tandis que ses traits s’assombrissaient.

Malheureusement, je voulais vous voir pour vous demander une nouvelle faveur.

Les deux époux froncèrent les sourcils. Leurs invités étaient nourris, logés, soignés, blanchis. De quoi auraient-ils besoin d’autre ?

Vous devez savoir que le souvenir de la Famille Royale ne fait pas l’unanimité dans Hyrule, commença la princesse en laissant son regard s’égarer au loin, les bras croisés. Ce n’était pas le cas il y a un siècle, et ce n’est toujours pas le cas aujourd’hui.

Elle reporta son attention sur le couple, ses yeux verts brillant de détermination.

C’est pour cette raison que notre présence ici doit rester strictement confidentielle. Pour votre sécurité à tous.

Grosaillieh se gratta la tête d’un air égaré, tandis que Kornuieh cessa de mastiquer son troisième bout de pain.

Vous craignez que quelqu’un s’en prenne à vous ? interrogea l’hylien.

Je ne le crains pas, je le sais, répondit Zelda avec douceur. Certaines personnes ne souhaitent pas que le Royaume d’Hyrule renaisse de ses cendres. Mais je crains surtout qu’ils s’en prennent à vous et à tout le village s’ils apprenaient notre présence. Je ne veux pas risquer vos vies mais je ne peux pas partir tant que Link ne va pas mieux…

Vous parlez des yigas ? intervint soudainement Kornuieh, la bouche pleine. Ce sont eux qui ont assassiné Dame Impa, n’est-ce-pas ? C’est pour ça que vous vous êtes fait si discrets depuis la chute du Fléau.

Zelda fit de son mieux pour ne pas laisser transparaître la douleur aiguë qui la poignarda. Elle dissimula son visage en pivotant des talons, et reprit son observation des villageois en contrebas. Elle ne s’attendait certainement pas à entendre parler du décès de sa plus proche confidente avec autant de légèreté, voire d’indifférence. Jamais elle n’aurait imaginé entendre un jour ces deux mots dans une même phrase. Impa… assassinée… Elle savait pourtant que c’était la plus stricte vérité. Mais elle n’était pas encore prête à l’entendre à haute voix.

Grosaillieh adressa un regard réprobateur à son épouse. Tout le monde savait que Dame Impa avait été l’ombre de la princessedes années durant. Aborder sa mort avec autant de nonchalance lui semblait des plus insensibles. Mais Kornuieh haussa simplement les épaules d’un air interrogatif, à son plus grand désespoir.

Ainsi vous l’avez su… finit par murmurer la princesse en gardant le dos tourné. Les Sheikahs sont moins reclus dans ce siècle que je ne le croyais.

Ils le sont toujours, votre altesse, répondit Grosaillieh avec tact. Mais Dame Impa est une des plus grandes légendes d’Hyrule, au même titre que vous. Les chefs des tribus s’en remettaient toujours à elle pour arbitrer un conflit. Sa mort est un drame pour nous tous.

Il osa faire un pas vers la princesse, les yeux rivés sur son dos dans une attitude des plus solennelles.

Nous vous protégerons de ces assassins, votre altesse, affirma-t-il d’une voix forte. Nous ne sommes pas des guerriers, nous ne pouvons pas nous battre à vos côtés. Alors ce sera par notre silence. Vous pourrez rester cachés ici aussi longtemps que vous le voudrez.

Zelda se retourna en lui adressant un de ses précieux sourires, un de ceux qui, selon la légende, illuminaient le palais tout entier et rendaient valeureux le plus peureux des hyliens. C’était évidemment un rien exagéré, mais l’effet n’en était pas moins réel… et déstabilisant.

Je ne vous remercierais jamais assez pour tout ce que vous faîtes, Grosaillieh, dit-elle en serrant ses mains sur sa poitrine. Je ne peux pas sortir pour le dire à chacun d’entre eux, mais transmettez ma profonde gratitude à tous les villageois, s’il-vous-plaît.

Vous ne nous êtes redevables de rien, rétorqua le charpentier avec sérieux. J’ignore ce qu’il en est pour les autres, mais vous avez déjà tant donné pour Hyrule. Vous savoir à nouveau parmi nous nous suffit.

Zelda fronça les sourcils, intriguée.

Qu’est-ce que vous entendez par là, Grosaillieh ?

L’hylien hésita un peu, mal à l’aise. Il jeta un coup d’œil à sa femme qui l’enjoignit à continuer d’un geste négligent. Devant elle, la panière de pain était vide et elle lorgnait sur les restes de l’omelette.

Et bien, reprit-il avec un regard fuyant, vous êtes la Princesse Royale d’Hyrule… Et depuis le Grand Fléau et votre… disparition, les hyliens sont un peu… orphelins, vous voyez ? Tous les peuples ont un chef pour les guider, mais pas nous. Alors, avoir à nouveau un membre de la Famille Royale avec nous… Grâce à vous, la voix des hyliens va à nouveau compter en Hyrule.

La princesse ferma les yeux. Dans son esprit fatigué, d’autres mots entraient en résonance avec les propos de Grosaillieh, l’emplissant d’un profond mal-être qu’elle tentait vaille que vaille de réprimer.

C’est grâce à elle, à son sacrifice, si notre village est prospère aujourd’hui… Les peuples doivent se réunir à nouveau sous la bannière hylienne et se souvenir… Grâce à vous, la voix des hyliens va à nouveau compter en Hyrule

Mais une autre voix qu’elle connaissait par cœur, une voix qui avait raisonné durant toute son enfance, couvrait toutes les autres, les écrasaient.

Combien de temps encore comptez-vous vous soustraire à vos responsabilités ? Savez-vous seulement ce que l’on dit de vous à la cour ? Savez-vous comment ils vous considèrent ? Comme une princesse ratée… Une irresponsable incapable d’accomplir son destin.

Zelda serra les poings sous le joug de cette réminiscence cuisante. Le dernier souvenir de son père la remplissait encore aujourd’hui d’une honte et d’un malaise vivaces. Elle inspira profondément. Déterminée, elle riva son regard dans celui de l’hylien en face d’elle. Comme si, à travers lui, elle pouvait s’adresser à son peuple tout entier… et peut-être aussi un peu à son père.

J’espère m’en montrer digne, Grosaillieh. Je l’espère de tout mon cœur. Et je ne vous remercierais jamais suffisamment pour votre discrétion, poursuivit-elle rapidement, mais nous ne pouvons pas évoquer les yigas aux autres villageois. Je ne crois pas me tromper en disant que leur nom effraie toujours autant qu’avant.

Et pas qu’un peu, confirma Kornuieh avec une pointe d’agacement, ces scarabées n’ont pas arrêté de faire des raids sur les populations depuis le Grand Fléau. Mais qu’est que vous voulez dire d’autre ? Leur mentir ? On aime pas ça ici !

Le décès de Dame Impa est connu de tous ? interrogea Zelda en esquivant.

Oui, lui répondit le charpentier. Faras était dans tous ses états lorsqu’il l’a su. Il n’y a pas un habitant d’Akkala qui ne se soit pas senti touché par cette perte.

Alors je vous propose de donner aux villageois une semi-vérité. Dîtes-leur que nous sommes là incognito pour enquêter et venger la mort de Dame Impa. Que seules les blessures de Link nous ont obligé à nous arrêter à Euzero. Dîtes-leur la vérité sans jamais évoquer ou confirmer le rôle des yigas dans cet attentat.

Au même moment, l’oreille de Zelda s’agita, attirée par un son qu’elle guettait malgré elle à chaque instant. Elle tourna vivement la tête en direction de la chambre, alerte.

À nouveau, ses oreilles frémirent. Ce n’était qu’un murmure à peine discernable, mais…

Link, murmura-t-elle.

Elle ne prêta plus aucune attention à ses interlocuteurs. Elle se précipita au chevet de son chevalier, suivie de près par ses hôtes. Sur le lit, Link s’agitait et gémissait, le front couvert de sueur. Ses yeux tressautaient de manière erratique.

C’est comme cette nuit, nota Zelda en se penchant sur lui d’un air concerné. En plus intense peut-être…

Il va bien ? s’enquit Grosaillieh avec une pointe d’inquiétude. On dirait… qu’il rêve…

Et je pense que c’est exactement ce que Link fait, répondit son épouse.

Ô Hylia, comme il angoissait !

Le soleil encore jeune dardait péniblement quelques rayons timides derrière la Montagne de la Mort, laissant la Forêt de Tylorie plongée dans son ombre massive. Au milieu des arbres fournis, une petite troupe hétéroclite et silencieuse avançait en file indienne. À leur tête, monté fièrement sur son destrier bai tacheté, le colonel-instructeur Balestra menait la marche.

Il avait un mauvais pressentiment. Le colonel les avait levés aux prémices de l’aube en leur ordonnant de s’équiper « du nécessaire pour survivre et pour faire face à toute situation imprévue ». Rien d’autre. Cette consigne obscure, la surprise et l’heure matinale, avaient eu pour conséquence un équipement des plus disparates au sein de l’unité. Pour sa part, il avait opté pour une simple tunique et un pantalon solide glissé dans ses bottes de soldat, les seules de bonne facture qu’il possédât. Ses avant-bras étaient protégés par des brassards et ses mains par des mitaines. Comme l’ensemble de ses camarades, il avait emporté son épée mais pas son bouclier. A sa ceinture, une sacoche contenait des silex, une corde solide et un couteau. « Le nécessaire pour survivre ».

En quittant le champ de manœuvre, Balestra s’était dirigé plein nord et cette simple indication avait suffi. Personne n’empruntait jamais cette route, puisque celle-ci ne menait qu’à un seul et unique endroit : Les Bois Perdus.

L’exclamation inquiète de nombre de ses camarades le tira de ses pensées. Il releva vivement la tête, alerte.

Devant eux, la forêt se nappait dans un brouillard épais doté d’une clarté surnaturelle. Le monde disparaissait progressivement dans cette nappe de fumée et il sentait l’humidité se poser sur lui comme un voile. Le temps se suspendait dans la vapeur luminescente. Impassible, le colonel-instructeur poursuivait fermement son chemin à travers la brume.

Les Bois Perdus portaient bien leur nom. Ils avaient beau avancer, ni le paysage ni la luminosité ne variaient. Véritable forteresse végétale entourée de douves naturelles, la demeure du Vénérable Arbre Mojo était un monde de légendes et de mystères. Quiconque s’y aventurait était condamné à y errer pour l’éternité. Nombreux étaient ceux qui avait tout de même tenté le voyage, car au pied de l’Arbre Mojo, la Lame Purificatrice attendait son porteur.

Depuis son arrivée à l’école des officiers chevaliers, il avait entendu bon nombre de rumeurs au sujet de la terrible épreuve qui ponctuerait leur formation avant l’adoubement. Beaucoup de ses camarades s’étaient laissé entraîner dans de vaines spéculations qu’il avait écouté d’un air patient : abattre un lynel, capturer un hinox, monter un des dragons… Mais aucune ne s’était approchée un tant soit peu de la vérité : leur ultime épreuve serait de traverser les Bois Perdus, et d’en revenir sains et saufs.

Son quotidien s’était grandement apaisé depuis qu’il avait quitté le camp militaire pour le champ de manœuvre situé au nord de la Citadelle. Les héritiers sans talents étaient demeurés à leur juste place, parmi les soldats, et la rivalité qui animait les futurs officiers de l’armée s’en était trouvé assainie. Dans cette ambiance plus propice à la camaraderie, ses capacités extraordinaires avaient finalement été reconnues à leur juste valeur par ses pairs, qui le traitaient avec simplicité et respect. Tous savaient qu’il leur était supérieur en armes, mais aucun n’en prenait ombrage, cherchant davantage son enseignement que sa soumission. Cet camaraderie avait eu quelque peu raison de sa réserve : il se mêlait davantage aux autres, les aidait, même s’il demeurait des plus avares en parole.

Au champ de manœuvre, il n’était plus le petit zonai, puisque personne n’avait eu vent de son passé, ou ne s’en préoccupait. Aucun de ses camarades ne semblait savoir d’où il venait, ou tout du moins, aucun ne s’était aventuré à poser la question. Il avait finalement atteint son but : il était juste Link, et rien de plus.

Au bout d’un temps indéfinissable, un portail de pierre se dressa au milieu du chemin. Balestra le franchit sans frémir et tira sur les rênes de sa monture en se tournant vers ses élèves.

Bien, vous avez tous compris pourquoi nous sommes là, clama-t-il de sa voix de baryton en mettant pied à terre. Ici commence votre dernier exercice.

Il parcourut la parfaite ligne formée par ses élèves, mains jointes derrière le dos, moustache frémissante dans la semi-obscurité.

Demain, vous vous rendrez au Château pour y être adoubé. Demain, vous serez officiellement des chevaliers officiers de la Couronne d’Hyrule. Mais pour faire honneur à ce titre, il ne suffit pas de savoir se battre à cheval et donner des ordres. Il faut aussi savoir faire preuve d’une audace mesurée, d’une créativité disciplinée, et d’une adaptabilité sans limite. Le meilleur des chevaliers sera celui qui saura anticiper, modifier sa position en fonction de la situation, celui qui sera capable de sortir des sentiers battus pour sauver ses hommes et remplir l’objectif de sa mission. Pour tester vos aptitudes, vous devez aujourd’hui tenter de vous rendre au pied de l’Arbre Mojo.

Il s’arrêta à côté de son cheval sous le regard attentif de son auditoire, le torse bombé.

La réussite de cet exercice n’est pas une condition à votre adoubement. Considérez-vous d’ores et déjà chevalier. Il a pour but de tester dès à présent votre capacité d’adaptation afin de définir le poste où vous servirez au mieux le Royaume d’Hyrule.

Soit tu finis à surveiller l’planton de la Prison Royale, murmura Ponant, un grand échalas tenant le rôle de pitre de la troupe, soit tu d’viens l’escorte personnelle de la Princesse. Mon choix est vite fait !

Des gloussements à peine contenus retentirent dans la brume. Balestra leur adressa un regard d’une froideur polaire, et le silence retomba en quelques secondes. Lui-même ne bronchait pas. La beauté légendaire de la Princesse Royale était un sujet plus que réchauffé au sein des armées d’Hyrule. Parfois, certains malins se laissaient même aller à quelques commentaires grivois lors de soirées un peu alcoolisées, sonnant l’heure pour lui de rejoindre sa tente sans plus tarder.

Une fois le calme revenu, le colonel-instructeur pointa du doigt la torche qui flambait à sa droite, seule source de lumière dans cette atmosphère si particulière.

Dans un premier temps, reprit-il avec une autorité sèche, vous allez devoir suivre les flambeaux. Ceux-ci vous guideront sur une partie du chemin. La suite… La suite va solliciter votre créativité et votre intelligence. Ceux qui ne parviennent pas à traverser, devront faire demi-tour dès qu’ils auront retrouvé une torche sur leur chemin. Ceux qui parviennent jusqu’au pied de l’Arbre Mojo, devront tenter d’extraire la Lame de son socle. Mais n’ayez pas trop l’espoir de devenir l’Élu. À la place, vous devrez ramener une noix Korogu comme preuve de votre réussite. Vous partirez les uns après les autres, avec dix minutes d’écart. Ponant, tu commences.

Le soldat s’avança en souriant sous les légères huées de ses camarades. Avec son léger duvet au menton et sa silhouette longiligne, Ponant avait l’allure d’un petit garçon ayant grandi trop vite. Souvent hilare et toujours de bon humeur, le jeune hylien méritait d’être connu au-delà de son attitude bravache : Ponant était avant tout un stratège hors-pair, un archer épatant et un camarade d’une incomparable fiabilité.

Le futur chevalier se posta devant la première torche. Avec un dernier sourire à ses collègues, il s’éloigna d’un pas résolu vers la deuxième flamme visible un peu plus loin.

Le long ballet des départs commença. Il fut le dernier à partir, près d’une heure et demi après le départ de Ponant. Les vêtements perclus d’humidité, il avait vu tous ses camarades s’enfoncer dans le brouillard avec appréhension. Aucun n’en était encore revenu. Il se demanda si son père, en son temps, avait pu ramener une noix korogu.

À toi, mon garçon ! s’exclama soudain Balestra en le fixant d’un regard pénétrant. Tu es mon meilleur élément. Ne me déçois pas en revenant les mains vides.

Il sentit la pression augmenter d’un cran dans ses veines, songeant qu’il aurait préféré que le colonel garde cette dernière phrase pour lui. Il s’enfonça à son tour dans les Bois.

Il perdit rapidement de vue Balestra. Seuls les flambeaux et les silhouettes inquiétantes des arbres morts l’environnaient. Les écorces autour de lui étaient sombres et craquelées, des trous béants au milieu des troncs semblables à des visages hurlant de terreur. Il contint un frisson le long de sa colonne. Il n’était pas habitué à ce genre d’environnement. Des monstres en tout genre, des flammes, de la lave ou de la neige, oui. Mais la brume l’égarant au milieu d’une forêt hantée, non. Pas un bruit ne faisait écho à ses pas dans l’herbe humide. Pas un champ d’oiseau. Un silence total… angoissant.

Il résista à l’envie d’empoigner son épée. Elle ne lui serait d’aucune utilité ici, à part pour se rassurer en sentant le poids de la lame dans sa main. Non, les seules armes dont il avait besoin étaient son cerveau et ses yeux, il en était convaincu.

Il s’avança prudemment dans la forêt, l’oreille aux aguets. Comme il s’y attendait, les torches n’étaient pas disposées en ligne droite. Dès la troisième, il dut chercher du regard la suivante, à peine discernable dans la brume. Arrivé au sixième flambeau, son cœur s’accéléra.

Il ne voyait plus aucune flamme autour de lui. Rien que des arbres morts et du brouillard à perte de vue. Son angoisse grimpa d’un cran. Devait-il déjà faire demi-tour ? Ou prenait-il le risque d’avancer à l’aveuglette en comptant sur la chance pour trouver son chemin ?

Il secoua la tête. Il devait faire fonctionner sa tête. Les Bois Perdus étaient une énigme, ce ne pouvait pas être le hasard qui guidait les pas des vainqueurs. Il devait y avoir un indice.

Il observa attentivement les arbres qui l’encerclaient. Il scruta l’écorce des troncs déchiquetés, balaya l’herbe humide du bout de sa botte… en vain. Pas un objet, pas une marque. Dépité, il reporta son attention sur la flamme qui s’agitait devant lui. Il n’avait aucune envie de perdre son seul point de repère dans cette atmosphère terrifiante. Le vent la secouait dans tous les sens, et Link craignait qu’elle ne s’éteigne.

Non. Pas en tous sens. Le vent tournait autour de lui, mais la flamme ne s’abaissait que dans une seule direction.

Il la suivit du regard et scruta attentivement le brouillard. A moins qu’un fol espoir lui fasse voir des mirages dans la brume, il distinguait bel et bien deux lueurs pâles au loin.

Il s’élança au pas de course dans leur direction, son cœur tapant dans sa cage thoracique pour une toute autre raison que précédemment. Il était convaincu d’avoir réussi à percer le secret du labyrinthe. Il arriva devant deux torches entourant un arbre mort au tronc massif. Le chemin s’arrêtait ici, pour de bon cette fois-ci.

À présent, il n’y avait plus que son cerveau pour le guider. Il s’empara d’une branche d’arbre, l’embrasa, et fixa la flamme avec attention.

Gauche.

Il s’engouffra plus profondément dans les Bois d’un pas mesuré, un œil scannant son environnement, l’autre sur la flamme au-dessus de lui.

Gauche. Droite. Droite. Gauche.

Plus le temps passait et plus il repoussait difficilement la crainte de se perdre. Son idée lui semblait somme toute assez ridicule.

Le paysage changea et il découvrit soudain une sorte de ravine. La brume semblait moins insondable, les arbres se dotaient de feuilles d’un vert tendre. Ses peurs se dissipèrent. Il avait triomphé des Bois Perdus. Il éteignit sa torche improvisée et s’élança au pas de course le long du sentier. Un sourire empreint de fierté flottait sur ses lèvres.

Il traversa un petit ravin puis le tronc creux d’un arbre couché, et déboucha dans une clairière baignée par les rayons du soleil. Toute trace de la brume angoissante avait totalement disparue. Des dizaines de petits korogus virevoltaient et s’exclamaient avec emphase autour de lui. Il ne vit aucun de ses camarades. Avaient-ils déjà traversé, ou étaient-ils toujours en recherche d’une issue dans le brouillard ?

Son attention se posa sur le centre de la clairière. Profondément enfoncée dans son socle de pierre, un rayon de soleil la nimbant de clarté la Lame Purificatrice l’appelait.

Il hésita. Pouvait-il vraiment avoir la présomption d’être le Héros ? Lui, Link le zonai, le bâtard, Link l’hylien sans passé, et sans avenir ?

Il ferma les yeux en s’imaginant revenir auprès de Balestra l’épée à la main. Exhiber la lame le désignerait officiellement le meilleur des chevaliers d’Hyrule. Comme dans ses rêves d’enfant. Drope, ce misérable, n’aurait d’autre choix que de reconnaître sa valeur. Il pourrait retourner au Domaine Zora la tête haute, et supplier Mipha et le roi Doréfah de pardonner son ingratitude et son silence durant toutes ces années. Il côtoierait les plus grands de ce monde, serait muni d’une armure plaquée d’or et de diamant. Il rencontrerait le Roi, et… la Princesse Royale. Il chasserait les ombres du regard de la princesse, la ferait sourire, comme il se l’était promis des années auparavant. Il ferait taire tous ces irrévérencieux qui salissaient son image.

Il secoua la tête. Il devait raisonner avec plus de clairvoyance. Devenir le Héros signifiait avant tout sonner le glas du Royaume d’Hyrule. S’il retirait l’épée de son socle, il annoncerait la résurrection du Fléau. Le Héros devrait se battre contre le plus monstrueux des adversaires, il devrait vaincre le pire des démons pour la survie de tous.

Devenir le Héros ne signifiait pas qu’il renouerait avec son passé. Devenir le Héros, ce n’était pas juste tenir ses promesses à l’enfant qu’il était, avoir une vie faste et riche.

Retirer la lame, c’était avant tout condamner Hyrule.

Lui, Link, l’hylien d’à peine dix-huit ans, l’orphelin élevé parmi les zoras, ne pouvait pas être et ne serait pas l’Élu. Mais il ne devait pas fuir son devoir : chaque personne atteignant ce lieu devait tenter sa chance. C’était la tradition.

D’un pas plus affirmé, il s’approcha de la Lame et la contempla sans crainte ni espoir. La poignée d’un gris sombre tranchait avec le bleu profond du pommeau. La garde était sculptée telles les ailes de l’oiseau du Sceau de la Famille Royale. En son centre, une ambre rutilait. Cette arme était plus belle que toutes celles qu’il avait pu contempler dans sa vie.

L’esprit vide de toutes pensées mais le cœur battant la chamade, il s’empara de la poignée de l’épée à deux mains. Il retint sa respiration et tira de toutes ses forces.

La lame se souleva.

Il relâcha immédiatement la poignée grise et l’arme retomba dans son socle en un bruit métallique. Il recula en titubant, l’air hagard, le souffle anarchique. Son cœur lui martelait les côtes.

L’épée avait bougé. L’épée avait bougé pour lui, Link.

Il déglutit difficilement, paniqué. Il ne voulait pas devenir le Héros. L’enfant zonai en rêvait comme d’un conte de fée, mais le chevalier, lui, savait ce que cela signifiait réellement. Retirer la lame signifiait porter la responsabilité du pays entier sur ses épaules, et le condamner à l’éveil du Fléau. Il devrait retourner dans la lumière, être de nouveau pointé du doigt. Les gens parleraient à nouveau sur son passage.

Et la princesse… La princesse qui n’avait toujours manifesté aucun pouvoir… S’il retirait la lame de son socle, tout espoir que l’éveil du Fléau n’ait lieu qu’avec la prochaine Prêtresse serait révolu. Elle deviendrait une cible prioritaire, tant des regards de son peuple, que des sbires du démon.

Il ne pouvait pas l’exposer à une pareille destinée.

Il tourna les talons, prêt à quitter les Bois par où il était venu. Tant pis pour la noix korogu. Il garderait les prisons toute sa vie si ça pouvait garder la princesse en sécurité. Il accomplirait ainsi son devoir, même s’il serait le seul à le savoir.

La laisser ici ne changera pas la destinée d’Hyrule, esprit du Héros.

Il sursauta sous l’assaut de la voix tonitruante au-dessus de lui. Les yeux ronds, il leva la tête jusqu’à la ramure du gigantesque cerisier qui enlaçait le socle de l’épée de ses racines massives. L’écorce y dessinait un visage ancien et vénérable doté de surprenants sourcils faits de branchages de bois sombre.

Que tu retires l’épée ou que tu t’en détournes, poursuivit l’Arbre Mojo de sa voix semblable à un séisme, le Fléau s’éveillera et la Prêtresse s’y confrontera, mais seule.

Sa gorge se noua tandis qu’il reportait son regard sur le pommeau devant lui. Il ne voulait pas être le Héros. Il aspirait à une vie simple, une vie où il rencontrerait une jolie hylienne avec qui il aurait de nombreux enfants. Tout ce qu’il voulait, c’était devenir chevalier, et accomplir son devoir, jusqu’à une mort paisible dans son lit. Sa seule satisfaction serait d’avoir transmis un nom.

Sans le Héros à ses côtés, poursuivit le vénérable cerisier, la Prêtresse Royale est condamnée à échouer. Elle mourra sous les coups du Fléau et Hyrule plongera dans les ténèbres.

Il ferma les yeux, ses épaules s’affaissant de résignation. Il savait qu’il ne se pardonnerait jamais ni la destruction d’Hyrule ni la mort de la princesse. Même s’il courrait probablement à sa perte, même s’il n’y avait qu’une chance infime qu’il parvienne à accomplir sa destinée, il devait la saisir au nom du bien commun. Il n’avait pas d’autre choix.

Le Héros devait se présenter devant les tribus, et sonner le compte à rebours de leurs destins.

Il revint sur ses pas et se saisit fermement de la poignée de l’Épée de Légende. Il tira d’un coup sec. L’arme s’échappa de son socle millénaire en un crissement métallique, sa lame brillant d’une lueur bleutée envoûtante.

Il sentit soudain comme une terrifiante décharge électrique parcourir ses veines, remontant jusqu’à son cœur qui s’emballait. Lorsqu’elle atteignit sa poitrine, elle explosa en un véritable océan de chaleur qui irradiait dans tout son corps, le remplissant d’un pouvoir incommensurable et vibrant. Jamais il ne s’était senti aussi entier, aussi bouillonnant de vie. Il eut la conviction que la lame à son poignet était vivante, et qu’il était intrinsèquement lié à elle. Ils ne faisaient plus qu’un. Elle était lui, il était elle.

L’épée que tu tiens est la clé pour venir à bout du Fléau, la Lame Purificatrice, annonça l’Arbre Mojo d’un ton solennel. Va, esprit du Héros. Hyrule et la Déesse Hylia t’attendent.

Les tressautements des paupières du jeune hylien ralentirent jusqu’à s’interrompre complètement, et Zelda laissa échapper un soupir de soulagement. Elle craignait toujours que le chevalier ne sombre dans un si profond délire qu’il puisse se débattre avec une force qu’elle ne pourrait contenir. Mais visiblement, ce n’était pas enc… La princesse se figea.

Sur la joue de Link, une larme coulait.

Émue, elle saisit tendrement la main de son chevalier dans les siennes et la posa sur son cœur. Elle matérialisa le petit lézard dans le creux de sa main avant de le déposer délicatement dans le cou du chevalier où il se nicha. Puis, d’un doigt légèrement tremblant, elle essuya la perle humide sur la peau de Link.

Grosaillieh et Kornuieh se regardèrent, gênés. La princesse semblait avoir totalement occulté leur présence, et ils se sentaient de trop au milieu ce spectacle d’une étrange intimité. Lentement, ils reculèrent jusqu’à la porte et s’y faufilèrent sans un bruit.

Il y avait des choses que les légendes taisaient, et c’était mieux ainsi.

 

 

Sur l’heure de midi, Zelda était installée sur la terrasse de l’auberge pour prendre son déjeuner en solitaire. Elle savourait en dessert les crêpes aux baies préparées par Lespe un peu plus tôt, délicieuses au demeurant, et laissait ses pensées s’égarer du côté des talents culinaires de Link. Elle l’avait toujours su gourmand, mais ses compétences de cuisinier ne lui avaient été révélés qu’à Elimith, à sa grande et très agréable surprise. Non seulement Link s’était souvenu de son végétarisme, mais il avait pris un soin particulier à lui concocter des plats aux saveurs surprenantes. Même sur le pouce, il parvenait à marier les arômes de quelques herbes cueillies pour créer un véritable festival gustatif. Jamais elle n’aurait imaginé une telle créativité chez son chevalier qui aurait définitivement pu tenir les cuisines d’une maison nobiliaire. Elle eut une pensée pour les légumes marinés au miel que Link lui avait préparé durant leur séjour au Canyon Gerudo, devenu depuis son plat fétiche. Elle n’avait jamais dit au jeune hylien combien elle en raffolait.

Eh bien, voilà une reine bien solitaire ! Un peu de compagnie, majesté ?

Zelda sursauta en entendant la voix grave qui retentit au-dessus d’elle. C’était le jeune piaf d’Euzero qui descendait lentement sur la terrasse de l’auberge, ses grandes ailes turquoise vibrant sous l’assaut du vent.

Je ne suis pas reine, Pervieh, lui répondit-elle avec un sourire alors qu’il se posait sur la rambarde de bois, le titre d’altesse me suffit bien.

Comme il vous plaira, votre altesse.Alors, comment se porte notre héros ?

Zelda glissa instinctivement un œil vers la porte de la chambre. Elle y sentait en permanence la présence du Pouvoir, ayant intentionnellement laissé le lézard blotti contre Link. Pour lui ou pour elle, elle ne savait pas trop, et ne s’y attardait pas. Pour autant, celui-ci ne pouvait en rien le renseigner sur l’état de santé du convalescent.

Ni mal, ni mieux. Il est toujours inconscient, mais la fièvre semble reculer.

C’est une excellente nouvelle ! s’exclama le piaf en descendant de son perchoir pour s’asseoir en face d’elle. Permettez ?

Zelda hocha la tête avec une certaine réserve et Pervieh s’empara d’une crêpe d’un air gourmand.

Je m’envolais ravitailler mon stand quand je vous ai vu assise là, toute seule, poursuivit-il, le bec plein. Alors je me suis dit que l’occasion était trop belle.

Pour ?

Mais pour faire votre connaissance ! La vérité, c’est que vous en intriguez plus d’un, en bas, mais ils n’osent pas vous le dire. La Princesse Royale et le Prodige Hylien, tous deux réunis cent ans plus tard dans notre petit village, avouez qu’il y a là de quoi éveiller l’intérêt ! Mais vous savez bien que nous, les piafs, ne sommes pas impressionnés par les têtes couronnées.

La princesse se redressa pour poser ses coudes sur la table et réfréna un sourire. Les piafs, les mâles en particulier, étaient des êtres fiers, hautains et souvent arrogants. Pour gagner leur respect, il fallait s’en montrer digne. Et visiblement, aussi jeune soit-il, ou peut-être à cause de sa jeunesse, Pervieh ne dérogeait pas à la règle.

Zelda comptait bien rallier le jeune Pervieh : une fois acquis, il n’y avait pas plus loyal et serviable qu’un piaf. L’attitude de son interlocuteur ne l’inquiétait pas outre mesure. Dans la catégorie hautain et pédant, Révali avait tenu le haut du panier. Pourtant, elle était parvenue à s’imposer à lui. En comparaison du prodige, Pervieh semblait aussi facile à amadouer qu’un chien de relais.

Qu’est-ce qui vous intrigue ? l’interrogea Zelda avec tout le sérieux dont elle était capable.

Le piaf s’adossa paresseusement à la rambarde de bois. Il croisa les serres sur le banc et profita de la caresse du soleil sur ses plumes bleutées. Ainsi vautré, il transpirait l’insouciance.

Nous nous demandons tous pourquoi la Princesse Royale ne s’est pas manifestée après la défaite de Ganon, ânonna-t-il en fermant les yeux. Pourquoi n’a-t-elle pas annoncé aux peuples qu’elle avait survécu ? C’est plutôt une bonne nouvelle pourtant.

L’expression de Zelda se rembrunit et son regard s’égara dans le lointain. Cette question, elle s’y était préparée depuis longtemps déjà. Elle savait que Pervieh ne serait que le premier à l’interroger à ce sujet, certainement pas le dernier.

J’ai passé ces cent dernières années enfermée dans les ruines de la Citadelle, dit-elle d’une voix douce, comme une confidence. Une fois libérée, j’ai eu besoin de temps pour m’acclimater à ce nouveau siècle. Aujourd’hui encore, je ne suis pas tout à fait sûre de le comprendre.

Qu’est-ce qu’il y à comprendre ?

Vous n’imaginez pas combien tout peut changer en cent ans, et en même temps être identique.

Et que comptez-vous faire ? l’interrogea brutalement Pervieh en se redressant. Reconstruire le Royaume d’Hyrule ? Les piafs n’auront aucun intérêt à signer une nouvelle alliance. Notre commerce se porte très bien rien qu’avec nos ailes.

Zelda hocha la tête en signe de compréhension. Voilà donc la véritable raison de la présence de Pervieh sur sa terrasse : dire à la Princesse Royale que son peuple ne voulait pas d’elle.

Les piafs n’ont jamais eu besoin des hyliens, Pervieh, indiqua-t-elle simplement sans rebondir sur son ton incisif. Ce sont les hyliens qui ont besoin de vous. Quant au royaume, je n’ai pas encore pris ma décision. Mais peut-être avez-vous un conseil à me donner ?

Le piaf se tourna vers elle avec une expression effarée.

Un conseil ? répéta-t-il, abasourdi.

Zelda sirota les restes de son lait devenu froid. Link l’assaisonnait définitivement mieux que quiconque.

J’ai cent ans de retard, Pervieh, dit-elle en haussant les épaules. Je ne sais rien de la situation de votre peuple à cette époque, hormis que Kai est votre doyen. Alors qui mieux qu’un jeune piaf peut me dire ce qu’il attend de moi aujourd’hui ?

C’est une question qu’il faut poser à Kai, justement.

Et bien je vous la pose à vous.

Je…

Pervieh se racla la gorge, mal à l’aise.

Je n’y ai jamais réfléchi, votre altesse, avoua-t-il. Je ne veux paraître malpoli, mais pour moi, hier encore, vous n’étiez qu’une légende. Je n’imaginais pas que vous puissiez réellement avoir passé cent ans à combattre le Fléau, et encore moins que vous puissiez en revenir.

Zelda lâcha un profond soupir. Selon lui, si elle n’était qu’une légende, comment Ganon aurait-il pu être contenu au sein de la Citadelle pendant tout ce temps ? Grâce à sa bonté d’âme ?

Vous n’êtes pas le seul à en être surpris, Pervieh, confia-t-elle en occultant ses pensées, et c’est bien pour ça que j’ai besoin qu’on me guide dans ce nouvel Hyrule. Et la Famille Royale ?

La Famille Royale ? répéta-t-il en creusant dans ses souvenirs. Elle était pour moi une figure du passé… jusqu’à aujourd’hui. Mon précepteur disait que vous étiez le trait d’union entre les peuples. Que depuis le Fléau, les chefs ne s’étaient plus jamais assis autour d’une table et que tous les traités d’autrefois étaient tombés aux oubliettes.

Il jeta un œil hésitant à la princesse qui continuait de siroter nonchalamment son lait. Il lâcha un rire gêné.

C’est idiot, mais je me suis toujours demandé ce qui changerait si nos peuples se parlaient à nouveau. Les piafs et les zoras sont à couteaux tirés, mais n’aurions-nous pas quelque chose à apprendre d’eux, et eux de nous ? A force de côtoyer ce bon à rien de Klavieh, je me le demande…

Zelda déposa sa tasse vide sur le bois brut en un bruit sourd, ses pupilles d’un vert brillant rivées sur son interlocuteur.

Ça n’a rien d’idiot, Pervieh. Quand les peuples se parlent, on évite des guerres. Alors ça n’a vraiment rien d’idiot.

Le jeune piaf posa sur elle un regard intrigué. Il avait grandi avec l’idée que les hyliens étaient tous dotés d’un complexe de supériorité extravagant sur toutes les espèces non humanoïdes, la Famille Royale en étant le fer de lance. Pour les anciens, la destruction du Royaume d’Hyrule par le Fléau était la conséquence directe de cet orgueil démesuré. La vassalité qui liait autrefois les piafs à la Famille, quant à elle, était une entrave à leur liberté, et une injure au peuple ailé.

La princesse qu’il avait en face de lui ne semblait pourtant pas adhérer à ce genre de pensées. Elle était une Princesse Royale centenaire, dernière représentante de la Famille et détentrice du Pouvoir du Sceau. Pourtant, son attitude pleine d’humilité forçait l’admiration. Les légendes avaient toujours dépeint la Prêtresse comme une jeune fille douce et aimable, à l’écoute des peuples et peu attirée par un autoritarisme décadent. Elle avait malgré tout plié le grand et indomptable Révali à ses ordres. L’idée cheminait doucement en Pervieh que le prodige ait accepté l’autorité de la princesse non par obligation mais parce qu’elle le méritait. Cela le troublait.

Sans même parler de l’étrange éclat doré dans ses iris qui le perturbait au plus haut point.

Ce n’est pas que je n’apprécie pas votre compagnie, votre altesse, déclara-t-il en se levant, mais je dois retourner à mon ravitaillement.

Zelda lui adressa un sourire bienveillant.

Vous pouvez revenir me voir quand vous voulez, Pervieh, ou toute autre personne du village. Je ne suis jamais contre un peu de compagnie.

Je ferais passer le mot.

Le piaf se hissa sur la rambarde de bois et écarta les ailes, prêt à décoller, avant de se raviser. Il tourna la tête vers la princesse demeurée derrière lui, braquant sur elle un œil perçant.

Votre altesse, la salua-t-il.

Zelda lui répondit d’un hochement de tête et le piaf prit son envol vers les cieux. Une fois seule, la princesse lâcha un profond soupir. Elle sentait la tension se dénouer entre ses omoplates. Discuter avec un piaf n’était décidément jamais de tout repos. Et encore, ce n’était rien face aux zoras, sans même parler des gerudos, tous plus susceptibles les uns que les autres. Seuls les Gorons étaient d’une simplicité rafraîchissante, en total contraste avec leur habitat naturel d’ailleurs.

Elle se leva de table et rentra auprès de son chevalier. Link n’avait toujours pas manifesté le moindre signe d’éveil et cela la minait. Elle lui avait retiré son bandage en milieu de matinée. La prière de Mipha avait bel et bien guéri sa blessure crânienne, mais cela n’avait apparemment pas impacté la fièvre dont il souffrait.

Zelda s’assit au bord du matelas dans des gestes précautionneux et observa son chevalier avec tendresse. Le lézard brillait dans le creux de son cou, donnant une bonne excuse à la princesse pour garder en permanence ce lien si apaisant avec le Pouvoir, et ainsi, métaphoriquement, avec Link lui-même.

Tu as entendu? dit-elle à mi-voix en repoussant une mèche de cheveux blond du front du malade. Son dernier « votre altesse » était presque respectueux, non ?

Mais Link ne lui répondit pas.

Il était inquiet.

Ah ! Vous voila jeune hylien ! raisonna une terrible voix de stentor dans le jardin d’été de la Citadelle. Nous vous attendions.

Il s’avança lentement, le cœur battant. Lui, hier simple soldat de l’armée d’Hyrule, se trouvait soudain en présence de tous les plus grands du Royaume, au cœur même de la Citadelle. Incapable de déterminer la tenue appropriée à une telle occasion, il avait pris le parti de revêtir son armure, après l’avoir consciencieusement lustrée et polie. De toute façon, il ne disposait que de rares vêtements, et ceux-ci n’étaient certainement pas adaptés à une audience royale.

Pas pour la première fois, il se frotta la nuque, cherchant l’origine de l’étrange chaleur qu’il y sentait, mais il ne rencontra que du vide. Il écarta la sensation de son esprit.

Devant lui se tenaient le colonel maréchal des armées, son supérieur, le secrétaire particulier du Roi, et le Roi Rhoam Bosphoramus lui-même, géant supplantant tout le monde d’au moins une tête et demi.

Il devait se pencher en arrière pour n’apercevoir de lui que son épaisse barbe blanchie par le temps. Pour l’heure, il posa un genou à terre, bras plié devant lui et tête baissé en un salut réglementaire.

Et voici donc la fameuse Épée de Légende, reprit le monarque en observant la garde qui dépassait dans son dos. Puis-je… ?

Il se releva prestement, dégaina la lame et en tendit le pommeau à son suzerain. L’arme mythique semblait terriblement petite et fragile entre les gigantesques mains du roi.

Un véritable chef d’œuvre, murmura celui-ci, admiratif.

Il lui rendit l’épée d’un geste souple.

Vous voilà désigné Chevalier de la Lame Purificatrice, jeune Link. Vos supérieurs ne tarissent pas d’éloges sur vos capacités militaires. J’imagine que vous avez conscience du rôle qui vous est dévolu à présent ?

Il hocha la tête sans un mot. La terreur pure qui le rongeait depuis qu’il avait retiré la lame de son socle lui nouait la gorge.

Le roi s’engagea soudain dans les allées du jardin sans signe annonciateur. Il s’attendait manifestement à ce que le reste de l’assemblée le suive. Ce qu’elle fit, et lui-même dû se précipiter pour demeurer à leur hauteur. Quand Rhoam faisait un pas, il devait en faire trois. Suivre son allure et la conversation lui demandait une concentration de tous les instants.

Alors vous connaissez aussi la lourde tâche qui est dévolue à ma fille, Zelda, poursuivit le monarque. À présent que le Héros de l’Épée s’est manifesté, la Princesse d’Hyrule est la dernière clé pour permettre au royaume d’affronter Ganon. Mais son pouvoir, lui, ne s’est pas encore éveillé. Pour accomplir son devoir, Zelda a besoin de parcourir Hyrule comme bon lui semble, en toute liberté.

L’expression du roi, reflétant une certaine douceur tant qu’il évoquait sa fille, s’assombrit.

Vous avez déjà dû affronter ce gang, ces yigas, dit-il d’une voix dure. Ma fille est pour eux une cible de choix. Sa mort assurerait l’avènement de Ganon. J’ai donc décidé d’allouer une garde permanente auprès de la princesse pour assurer sa sécurité.

Rhoam s’arrêta près d’une fontaine représentant les trois déesses d’or, les fondatrices d’Hyrule. Des parterres de fleurs multicolores les encerclaient, dessinant une gigantesque rosace vue des balcons royaux. Des arcanes de pierre ouvragées formaient un déambulatoire ombragé tout autour. En face, une volée de marches menait aux portes closes du palais où deux gardes armés jusqu’aux dents veillaient.

À compter de ce jour, je vous nomme Chevalier Servant de la Princesse Royale d’Hyrule, annonça le roi d’un ton net et sans appel. En tant qu’Élu de l’Épée, vous êtes tout désigné pour cette mission.

Ses yeux s’écarquillèrent de stupeur. Rhoam pivota vers lui, le supplantant de toute sa hauteur.

Vous êtes officiellement responsable de la santé et de la sécurité de la princesse, et vous m’en répondrez personnellement. Non seulement parce qu’il s’agit de ma fille, mais parce qu’elle est notre seul espoir de vaincre Ganon et d’éviter la destruction du Royaume.

Le roi fit un pas vers lui et il ne put s’empêcher de se tasser légèrement sous l’autorité qu’il dégageait.

La Grande Prêtresse doit vivre jusqu’à ce que son devoir soit accompli. Il n’y a aucune autre alternative. Vous en êtes le garant devant l’ensemble du peuple d’Hyrule. Me suis-je bien fait comprendre ?

Il se racla la gorge pour tenter de retrouver une certaine contenance. Dans son esprit embrumé par la peur, il se rappela les rêves d’un petit garçon devenus réalité. Quelle folie… Mais il ne s’interrogea pas sur un éventuel refus. Cette mission lui était dévolue, que cela lui plaise ou non.

Il posa un genou à terre.

Sur ma vie, votre majesté, dit-il d’une voix rauque.

Qu’il en soit ainsi, conclut Rhoam d’un air satisfait.

Le grincement caractéristique des lourdes portes du palais attira l’attention du roi. Un léger sourire énigmatique vint étirer son imposante barbe blanche.

Relevez-vous, jeune Link. Voici justement votre protégée.

En haut des marches, une silhouette menue apparut en contre-jour. Alors qu’elle s’avançait, les contours d’une jeune fille aux longs cheveux blonds et au teint pâle se dessinèrent. Les mains le long du corps, elle tenait les pans de sa longue jupe bleu nuit brodée d’or. Sa poitrine était couverte d’un boléro de la même teinte dont les manches évasées flirtaient avec le sol. En dessous, l’échancrure laissait apparaître un justaucorps écru qui moulait ses formes et rehaussait la finesse de ses traits.

Ces dernières années, il avait aperçu la princesse au loin à de nombreuses reprises lors de parades et autres évènements officiels. Mais il n’avait jamais pu la contempler d’aussi près. Désespérément belle, il se prit à penser que malgré son port altier et son dos raide, il émanait d’elle quelque chose de doux et de fragile. Quelque chose qui lui donnait irrésistiblement envie de la protéger.

Pour votre information, jeune Link, reprit le monarque à voix basse, ma fille a clairement indiqué son désaccord quant à votre présence à ses côtés. Vous devrez vous en accommoder.

Rhoam laissa le chevalier sur ces propos peu rassurants. Il partit à la rencontre de la princesse qui finissait de descendre les marches d’un air impassible.

Ma fille, s’exclama le monarque. Je vous présente Link, votre Chevalier Servant.

La Princesse Royale le frôla d’un regard où brillait un vert furieux. Son regard, aussi bref qu’intense, le foudroya au beau milieu des jardins tant le contraste qu’ils offraient avec sa froideur étaient saisissant.

Elle se détourna d’un mouvement raide, occultant résolument sa présence immobile derrière elle. Link se frotta à nouveau la nuque, la chaleur lui semblant plus intense.

Douce et fragile, la princesse ?

Le bruit d’un heurt sur la porte détourna l’attention de Zelda de son chevalier. Elle fronça les sourcils, surprise de cette nouvelle visite.

Entrez, autorisa-t-elle en se redressant souplement.

La porte s’ouvrit sur la frêle Lespe, toujours aussi hésitante et timide.

Votre altesse, je viens débarrasser votre déjeuner, dit-elle avec déférence. Et heu… si vous l’autorisez, mon mari, Deza, a souhaité m’accompagner…

Deza aux muscles d’acier ! s’exclama un hylien d’une quarantaine d’années en entrant pompeusement dans la pièce. Mes hommages, votre altesse ! Pervieh nous a dit que vous apprécieriez un peu de compagnie, alors me voici !

Zelda ne put retenir une grimace, notant la rapidité avec laquelle le message avait circulé. Elle détailla l’hylien blond à moustache et à la haute stature qui venait de faire irruption. Elle n’était pas du genre à juger quelqu’un du premier abord, mais elle sentait qu’il lui serait probablement difficile de s’entendre avec ce Deza. Le torse bombé, les poings sur les hanches, le nouvel arrivé fixait le corps de Link d’un air dédaigneux qu’elle n’appréciait définitivement pas.

Le dos raide, elle s’avança vers eux et tira le paravent, originellement prévu pour lui offrir une certaine intimité lors de sa toilette. Elle décida qu’à partir de cet instant, il n’était plus question que Link soit directement visible par toute personne entrant dans la pièce. Elle pressentait que celle-ci allait se transformer en véritable moulin.

Je suis ravie de faire votre connaissance, Deza, sourit-elle froidement. Allons sur la terrasse voulez-vous ?

Sans leur laisser d’autres options, elle se dirigea vers la porte d’un pas ferme et se réinstalla à la table où elle avait discuté avec Pervieh.

C’est votre petite fille qui court souvent sur la place en bas, n’est-ce-pas ? demanda-t-elle poliment en les invitant à s’asseoir. Elle est très jolie.

Oui, acquiesça Lespe avec affection tout en débarrassant la table, c’est notre petite Annie.

C’est d’ailleurs pour elle que nous avons dû emménager dans ce misérable village ! rétorqua Deza d’un ton plaintif en s’installant en face de la princesse. Cette enfant était tout le temps malade parce qu’elle ne voulait rien manger. J’ai dépensé des sommes colossales pour lui faire voir tous les spécialistes possibles, pour venir vivre dans un endroit à l’air plus sain pour elle, tout ça pourquoi ? Pour du gâteau de monstre !

Du gâteau de monstre ? interrogea Zelda, incrédule.

Oui, répondit doucement Lespe, c’est votre chevalier qui en a eu l’idée.

La princesse ne put retenir un sourire, reconnaissant bien là ledit chevalier. Donner un gâteau de monstre à une enfant difficile, il n’y avait que Link pour penser à des solutions aussi atypiques.

Maintenant, c’est à se demander pourquoi nous sommes encore ici ! grommela Deza qui ne semblait pas très concerné par le bien-être retrouvé de sa fille. De l’élixir de monstre, ça se trouve partout où Kriton s’arrête, et il se rend aux quatre coins d’Hyrule !

Deza, nous venons à peine d’emménager, soupira Lespe, et Annie se sent tellement bien ici.

Ce village est peut-être parfait pour une petite fille, mais qu’est-ce que peut bien y faire Deza aux muscles d’acier ? Il n’y a pas le moindre combat ici, aucune activité qui peut…

Zelda se racla bruyamment la gorge afin d’interrompre le couple. Elle voulait bien être tolérante, mais elle ne supporterait pas d’assister passivement à une dispute conjugale. Même si elle appréciait secrètement l’aplomb que révélait Lespe face à son mari.

Que faisiez-vous avant d’emménager ici, Deza ?

L’hylien bomba le torse avec fierté.

Il est vrai que vous ne pouvez pas le savoir, votre altesse, mais j’ai acquis une certaine renommée. Je suis Deza aux muscles d’acier, capable de rivaliser même avec un goron ! Si j’avais été avec vous il y a cent ans, votre altesse, Ganon n’aurait jamais réussi à s’emparer du Royaume, je vous le garantis !

Zelda ne put empêcher ses traits de se durcir et elle serra des poings sous la table. Deza ignorait totalement ce dont il parlait. Elle avait connu nombre de soldats plus forts et plus courageux que ce flagorneur qui étaient tombés face aux gardiens, qui avaient donnés leur vie pour elle et pour leur pays. Son comportement bafouait leur sacrifice et leur mémoire ! Et pourtant, elle n’avait pas d’autre choix que de ménager son égo.

Un guerrier tel que vous semble effectivement non négligeable au sein du peuple hylien, Deza, répondit-elle avec diplomatie.

Tout à fait, votre altesse, je suis ravi que vous ayez la sagesse de vous en apercevoir. C’est d’ailleurs pour cette raison que je souhaitais vous parler.

Zelda nota du coin de l’œil le léger arrêt de Lespe avant qu’elle ne quitte la terrasse les bras chargés. Sa femme était soit surprise de ses propos, soit en désaccord. Rien de bon augure, en somme.

Elle présageait déjà sombrement de ce que Deza allait lui dire.

Laquelle ? demanda-t-elle du bout des lèvres.

Je souhaiterais me mettre à votre service pour la défense et l’honneur d’Hyrule, affirma non sans solennité l’hylien pédant. Tous les non-hyliens se croient bien trop important, maintenant. Il est temps pour nous de retrouver notre puissance et notre force d’antan ! Nous sommes le peuple d’Hylia, Hyrule nous appartient ! Et je peux vous aider à atteindre cet objectif. J’ai des relations.

La princesse se retint de lever les yeux au ciel devant tant d’inepties. Comme si les relations de ce bougre allaient lui ouvrir plus de portes que le titre de Princesse Royale d’Hyrule.

Je vous remercie de votre soutien, Deza, répondit-elle en pesant soigneusement ses mots. Je n’ai pas encore pris de décision pour l’avenir du royaume.

Il haussa les épaules avec dédain.

Il est déjà tout tracé, cet avenir ! Nous devons réinvestir la Plaine d’Hyrule et rebâtir la citadelle ! Il en va de l’honneur du peuple hylien, cette terre nous appartient !

Zelda retint une remarque acerbe au dernier moment. Elle ne pouvait pas se permettre de se mettre à dos le moindre villageois, aussi détestable fut-il. Elle prendrait le risque qu’il dévoile leur présence par simple esprit de vengeance. Deza, dans son arrogance, serait bien de cet acabit avec ses « relations ».

Il fallait qu’elle se fasse un allié de ce malotru sans qu’il ne la desserve auprès des autres villageois. Depuis leur arrivée, elle avait pris le temps d’observer les comportements de chacun sur la place principale. Deza passait son temps isolé dans un coin du village, ne parlant à personne et sans que personne ne se préoccupe de lui. S’il était si peu apprécié du reste des habitants, elle ne pouvait y être associée.

Vous êtes un hylien intelligent et digne de confiance, Deza, dit-elle avec une conviction qu’elle était loin de ressentir. Aussi, je vais vous confier un secret.

Au sourire de fierté qui couvrit le visage de son interlocuteur, Zelda sut qu’elle avait visé juste. Avec un tel égo, c’était presque trop facile. Elle se pencha par-dessus la table et baissa la voix pour mieux auréoler leur discussion du sceau de la confidentialité. Deza se prit au jeu et calqua de suite à son attitude conspiratrice.

Vraiment trop facile.

J’apprécie votre engouement à sa juste valeur, lui confia-t-elle, mais vous comprendrez que rebâtir Hyrule n’est pas qu’une question de force et de volonté. Vous n’êtes pas sans savoir que les hyliens sont dispersés et que le Trésor Royal n’existe plus. Or, reconstruire un royaume demande de la main d’œuvre forte et nombreuse, ainsi que beaucoup de rubis. Pour l’instant je n’ai rien de tout cela. Alors il me faut des alliés.

Des alliés ?

Je dois aller chercher l’argent et la main d’œuvre là où ils se trouvent : chez les autres peuples d’Hyrule. En attendant, les hyliens doivent faire profil bas, nous n’avons pas d’autre choix. Vous me suivez, Deza ?

L’hylien se redressa en caressant sa moustache, fronçant les sourcils en signe de réflexion.

C’est assez finement raisonné, votre altesse, effectivement.

Zelda retint un soupir agacé alors que Lespe réapparaissait dans l’encadrement de la porte. Comme monté sur ressort, Deza bondit sur ses pieds, prêt à partir, au grand soulagement de la princesse.

Votre secret sera bien gardé, votre altesse, chuchota-t-il tellement fort que sa femme ne pouvait qu’entendre, vous pouvez en être assurée. Sachez que vous avez un hylien qui vous est entièrement dévoué dans ce village, et qui attendra votre appel !

Il frappa violemment son poing sur sa poitrine avec ferveur.

Votre altesse, salua-t-il avant de tourner les talons.

Dès qu’il eut passé la porte en compagnie de son épouse perplexe, Zelda abandonna un gémissement, laissant tomber son front contre la table avec dépit. Entre ses nuits blanches, Pervieh et maintenant Deza, elle se sentait lessivée. L’après-midi débutait à peine et elle était persuadée que ce n’était que le début. Si seulement Link…

Vous avez conscience que c’est un opportuniste, votre altesse ?

La princesse sursauta en un petit cri surpris, son lien avec le Pouvoir instantanément rompu. Sur le pas de la porte, Klavieh l’observait depuis la pénombre de la chambre de ses petits yeux incandescents. Un léger sourire amusé flirtant sur ses lèvres écaillées. Décidément, le vieux zora avait le chic pour la trouver dans ses pires moments de relâchement.

Pourquoi dîtes-vous cela ? questionna-t-elle, en s’efforçant de recouvrer une certaine contenance.

Hier encore, Deza se targuait d’être un pur kyohi et que rien, pas même la Lame Purificatrice, ne le ferait changer d’avis. Vous connaissez l’existence des kyohis, n’est-ce pas ?

Le visage de Zelda se rembrunit. Elle baissa le regard sur la table devant elle.

Malheureusement, oui.

De ce que j’ai pu voir, poursuivit Klavieh en sortant des ombres, ces gens sont pour la plupart des êtres futiles dans son genre, votre altesse. Cela dit, il est vrai que les zoras sont réputés pour leur opposition farouche à ces fauteurs de troubles. Peut-être que seuls les provocateurs ont osé se manifester devant moi.

Zelda acquiesça doucement. L’aubergiste se posta face à la place principale, les nageoires derrière le dos, et elle comprit qu’il n’était pas là pour une simple visite de courtoisie.

Sa fatigue s’évapora, remplacée par un vif sentiment de curiosité.

Ainsi, rebondit-elle, les zoras s’opposent à leur vision du monde ?

Il ne peut en être autrement, votre altesse. Comment cautionner ceux qui renient l’Histoire ? Contrairement aux autres races, nous nous souvenons de vous et du Grand Fléau.

Il pivota lentement vers elle, ses pupilles orangées brillant d’intelligence au milieu des écailles rouges brillantes.

Mais si votre question concerne davantage la position du peuple zora, et particulièrement du roi Doréfah à l’égard de la Famille Royale, j’ai peur que la réponse ne soit un peu plus complexe.

Zelda afficha un sourire un brin amusé.

J’ai tout mon temps, Klavieh.

Le vieux zora reporta son attention sur le village en contrebas et relâcha un soupir.

Le roi Doréfah ne vous a jamais tenu rigueur de la mort de sa fille, contrairement à ce que peuvent vous rapporter les rumeurs. Il sait qu’il a lui-même donné son accord et il connaissait les risques. Ce sont les anciens qui vous pardonnent difficilement d’avoir failli à votre devoir de protection envers la princesse Mipha. Cependant…

Klavieh secoua légèrement la tête et Zelda baissa le regard sur ses mains, gênée. Ainsi, malgré tous ses efforts et ses sacrifices, elle demeurait la princesse qui avait failli, celle qui avait entraîné la mort de tant et tant des leurs. Lui pardonneraient-ils un jour ?

Se pardonnait-elle elle-même ?

Cependant, poursuivit l’ancien prêtre en ignorant totalement l’impact de ses paroles, une nouvelle alliance avec la Famille Royale sera des plus difficiles à négocier avec le roi Doréfah. Au-delà de sa propre position et de son désir de protéger son peuple, une trop grande partie du Sénat s’opposerait à vous aujourd’hui. Il ne pourra pas se permettre de les ignorer. Seul le jeune Sidon pourrait parvenir à l’infléchir suffisamment pour qu’il vous écoute.

Sidon… murmura la princesse avec tendresse en repensant au petit zora de ses souvenirs. La dernière fois que je l’ai vu, ce n’était encore qu’un enfant.

Il n’a que peu changé, votre altesse, ricana doucement Klavieh, à part en taille bien sûr. Link est parvenu à recouvrer un peu de la confiance du peuple zora en nous libérant de Vah’Ruta, cela vous sera utile. Mais il faudra que vous prouviez que vous en êtes également digne. Il faudra que vous fassiez un geste qui rachètera vos fautes passées pour réussir à vous faire entendre du Sénat. Dont je fais moi-même parti.

Zelda se leva lentement. Croisant les bras sur sa poitrine, elle se posa aux côtés du vieux zora, son regard courant sur le village et ses étals.

Mes fautes passées… soupira-t-elle. Y a-t-il une seule chose au monde qui pourrait les racheter réellement, Klavieh ? On ne rachète pas la mort des siens. C’est impossible.

L’aubergiste glissa un œil vers elle, étudiant le profil fermé et la lueur attristé qui brillait dans les yeux de la princesse.

Je me suis mal exprimé. Il ne s’agit pas de reconnaître vos fautes, si tant est que vous en ayez. Mais vous allez devoir porter le poids des évènements du Grand Fléau aux yeux du peuple zora, qu’importe votre véritable responsabilité. Ils ont besoin de nommer un coupable, et la Famille Royale est toute désignée pour cela. Il n’est question de rien d’autre.

Klavieh embrassa la vue une dernière fois avant de se détourner d’un pas ralenti par l’âge. Il se dirigea lentement vers la porte de la chambre.

Porter la responsabilité des évènements pour tous, poursuivit-il en passant le pas de la porte, n’est-ce pas là le rôle d’un dirigeant, après tout ?

 

 

Il se faufila dans les couloirs de la citadelle avec empressement, ignorant les serviteurs qu’il bousculait malencontreusement sur son passage. Peu lui importait d’être impoli, il ne pouvait pas être en retard.

Il était à son service depuis un mois. Un mois qu’il attendait tous les matins devant ses appartements, un mois qu’un garde lui en refusait systématiquement l’accès sous prétexte que la princesse n’avait pas demandé ses services. À deux reprises déjà, il avait découvert qu’elle quittait le château sans l’en avertir. Il s’était imposé au sein de l’escorte, l’avait suivie comme son ombre des heures durant. Elle avait grimacé à sa vue, avant de l’ignorer totalement. Pas un seul mot, pas un seul regard.

Malgré lui, il n’avait pas pu empêcher le petit zonai de s’extasier d’être son chevalier servant. Finalement, il allait avoir la possibilité de lui rendre son sourire ! Aujourd’hui, il était déboussolé. Fidèle à elle-même, elle interagissait avec le reste du monde avec douceur et bienveillance, lui, ne récoltait que froideur et indifférence. Cette jeune hylienne qu’il avait tant admiré en silence était à portée de sa main, désespérément belle, tendre et aimable… sauf pour lui.

Il ne comptait plus les nuits blanches passées à se demander quel impair il avait bien pu commettre. Une seule et unique hypothèse avait retenu son attention.

Elle savait.

La princesse avait reconnu en lui le petit sauvageon à moitié nu du Domaine Zora, et le méprisait pour ses origines. Ce passé qu’il avait tant cherché à faire disparaître l’avait finalement rattrapé, et le desservait. Une nouvelle fois.

Il avait guetté l’instant où la princesse révélerait son secret. Celui où les gens commenceraient à regarder différemment le Prodige hylien. La présence de l’épée dans son dos avait jusqu’alors provoqué un changement radical dans ses interactions quotidiennes : plus personne n’osait le regarder droit dans les yeux, n’osait le contredire, n’osait le bousculer. Comme s’il s’était brutalement transformé en vase de porcelaine prêt à se briser. Il se sentait si seul, à présent, si désespérément seul. Il avait une peur incommensurable de décevoir tous ces gens qui voyaient en lui un Héros. Ces deux sentiments étroitement imbriqués l’avaient poussé à élever plus haut encore le seul rempart qui l’ait toujours protégé des autres. Déjà peu bavard, il ne parlait pour ainsi dire plus. Communiquer avec les autres, entendre leurs désirs, leurs espoirs, affronter leurs regards, était devenu une source d’angoisse totalement ingérable. Il doutait que sa condition de bâtard améliore son quotidien.

Mais aujourd’hui, la princesse l’avait convoqué, lui, Link. Pour la première fois depuis un mois, elle sollicitait sa présence au lieu de la subir. Il ignorait s’il devait s’en réjouir ou s’en inquiéter.

Devant ses appartements, il attendit que le garde l’annonce avant de s’effacer pour le laisser d’entrer. Il découvrit une pièce ronde qui était clairement destinée à la simple réception. Ce n’était ni le lieu de vie de la princesse ni son lieu de travail. Le message était limpide : elle refusait tout accès à son intimité à son chevalier servant. Elle le traitait à égal avec les autres sujets de la cour.

Avec ceux qu’elle aimait le moins, surtout.

Les murs de la pièce étaient alternés de grandes fenêtres à meneaux drapées de rideaux rouge sombre, et de tableaux représentant les différentes régions d’Hyrule baignées d’un soleil pâle. Assiégeant une cheminée majestueuse, plusieurs canapés aux riches tissus brodés étaient disposés autour d’une petite table basse en verre fin. Sur la gauche, un grand bureau en bois sombre et ouvragé trônait. Il était si peu investi qu’il ne pouvait avoir qu’un usage d’apparat. La Princesse Royale était connue pour ses longues heures passées à étudier les reliques sheikahs, et il ne voyait là aucune trace d’un tel labeur.

La silhouette de sa protégée se dessinait en contre-jour d’une fenêtre juste devant lui. Le visage tourné vers l’extérieur, elle était vêtue du traditionnel vêtement bleu nuit de la Fille d’Hyrule, ses longs cheveux blonds cascadant de ses épaules menues jusqu’à ses reins.

Elle ne se retourna pas pour l’accueillir.

Ayant appris que suivre le protocole à la lettre était le meilleur moyen de s’assurer la bienveillance de ses supérieurs, il ploya le genou en une révérence, tête baissée, et patienta. Il se retint de se frotter la nuque là où un picotement chaud le dérangeait. Ou le rassurait ?

La princesse ne lui prêta aucune attention pendant de longues minutes, laissant le silence régner en maître entre eux deux. Dans sa poitrine, son cœur tambourinait.

Je dois me rendre chez les zoras dans trois jours, annonça-t-elle sans se retourner. J’ai besoin de connaître quels sont les liens que tu entretiens avec eux.

Il ne put retenir un frisson. Elle lui adressait directement la parole pour la toute première fois de son existence, à lui, Link, l’enfant zonai. La princesse avait une voix douce et envoûtante, tantôt grave ou tantôt s’envolant dans les aiguës en fonction de son humeur, de son interlocuteur et du contexte.

Avec lui, son timbre était encore plus glacial que le sommet du Mont Noillet. Elle pivota les talons et roula des yeux en apercevant sa posture.

Relève-toi, dit-elle en soupirant, il n’y a que nous. Alors ? Quelle relation as-tu avec les zoras ?

Il s’exécuta, décontenancé. De toute évidence, le protocole n’était gage d’aucune réussite auprès de la princesse. Que pouvait-il faire d’autre ?

Le dos raide, elle se dirigea vers le bureau sans la moindre œillade dans sa direction. Il avait déjà remarqué le soin méticuleux qu’elle mettait à occulter sa présence du regard, de faire comme s’il n’existait pas. Ils se trouvaient en tête-à-tête pour la première fois, et la princesse ne dérogeait pas à son habitude. Elle évitait tellement de poser les yeux sur lui que cela ne rendait sa fuite que plus criante encore.

Je sais que tu as été élevé parmi eux, reprit-elle en caressant le bois noble d’un air absent. Tu es le nourrisson déposé par un chevalier d’Hyrule à l’entrée du Domaine. Il n’y avait qu’un papier avec ton nom, Link. Tu as grandi là-bas jusqu’à tes quatorze ans, âge auquel tu es entré à l’école des cadets de l’armée hylienne. Tu n’es jamais revenu au Domaine Zora depuis.

Face au silence qui s’éternisait, elle jeta subrepticement un œil dans sa direction. Devant son expression égarée, elle soupira, de lassitude ou d’agacement, il n’aurait su le dire.

Ne me regarde pas comme ça. Bien sûr que je me suis renseignée sur toi. Tu sais qui je suis, je sais qui tu es, nous sommes quittes. À présent, j’ai besoin de savoir si ta présence risque de mettre le peuple zora sur la défensive ou non.

Son cerveau ne parvenait pas à faire taire les innombrables questions qu’il ne pouvait pas poser. La princesse savait qui il était mais elle n’évoquait pas l’avoir vu elle-même au sein du domaine. Cette rencontre qui remontait finalement à près de dix ans avait-elle disparue de son esprit ? N’était-elle importante que pour lui, le petit zonai ? Ou l’occultait-elle sciemment ?

Quant aux zoras…

C’est possible, votre altesse, répondit-il au bout d’un moment.

Possible ? reprit-elle en fronçant les sourcils, le regard rivé sur le bureau. Qu’est-ce qui est possible ? Que ta présence irrite les zoras ? Lesquels ? Des amis d’enfance ?

Mipha.

La princesse redressa vivement la tête et le regarda pour la première fois. Ce n’était pas le regard qu’il attendait. Ses yeux étaient écarquillés de stupeur, ses pupilles étaient des pics à glace.

Mipha ? La princesse Mipha ?

Il hocha prudemment la tête, se sentant de plus en plus misérable. Les traits aristocratiques de la princesse se durcissaient devant lui. Si jamais il en doutait encore, il en avait la confirmation à présent : elle le méprisait.

C’est pire que je ne le croyais, souffla-t-elle. Je suis missionnée par mon père pour convaincre Doréfah de laisser sa fille piloter Vah’Ruta. Si ta présence irrite la princesse, autant se mettre le roi lui-même à dos ! Et dire que j’ai interdiction de te laisser ici !

Elle lâcha un soupir désespéré et reprit son poste à la fenêtre, une main sur le menton tandis qu’elle réfléchissait. Il préféra garder le silence tout en serrant les poings. Avant même de se plier à cette entrevue, avant même d’évoquer avec lui ses relations avec le peuple zora, la princesse avait tenté de l’évincer purement et simplement du voyage. Sans un mot, sans la moindre considération à son égard.

Quelque-chose se brisa en lui. Cette jeune hylienne n’avait rien en commun avec le portrait de la douce princesse qu’il s’était forgé en tant qu’enfant.

Elle le traitait peut-être avec autant de soin qu’une gelée chuchu, mais elle ne l’empêcherait pas d’accomplir son devoir. Il s’opposerait à elle s’il le fallait, mais il ferait ce qu’il jugerait juste, sans plus se préoccuper d’obtenir son adhésion. De toute évidence, ce ne serait qu’une perte d’énergie inutile.

Je vais retarder mon voyage, décida la princesse au bout d’un moment. Tu vas écrire à la princesse Mipha pour la prévenir de ta venue. Fais-en sorte de régler les choses avec elle. Le courrier annonçant mon arrivée partira en décalage du tien. Ainsi, nous devrions optimiser nos chances de négociation.

Elle se détourna de la fenêtre pour ouvrir une porte en trompe-l’œil sur le mur adjacent. Il ne pouvait ignorer la vive tension qui animait son corps svelte. Elle posa la main sur la poignée, puis s’arrêta, les yeux rivés sur le battant.

Je ne sortirais pas de mon étude d’ici ce soir, indiqua-t-elle du timbre distant et glacial qu’elle lui réservait. Tu as ta journée de libre. Ça devrait te laisser suffisamment de temps pour écrire à Mipha, non ?

La princesse sortit sans plus un regard en arrière. Agacé, il s’autorisa un regard peu amène sur le battant qui se refermait derrière elle.

Plus rien ne l’empêcherait de s’opposer à elle désormais.

18 novembre 2023

Chapitre 6 : Grosaillieh, Kornuieh, et les Autres

LINK !

Zelda se précipita sur le jeune hylien. Sa tête reposait sur son bras étendu et la paravoile gisait à quelques mètres de lui. La panique nouant les entrailles de la princesse, elle s’accroupit à ses côtés avant de se reculer prestement avec effroi. L’image d’Impa, le sang s’écoulant de sa gorge, se superposait à celle de Link, puis celle du chevalier, gisant dans ses bras sur un champ de bataille…

Quelqu’un l’écarta sans ménagement et elle chuta en arrière.

Ne restez pas là ! s’exclama un petit hylien trapu aux cheveux bruns coupés au bol. SHANTIEH !

Un goron coiffé d’un casque jaune accourut, suivi d’un plus jeune qui trottait derrière lui comme son ombre. Autour d’eux, les villageois s’amassaient rapidement.

Shantieh, reprit l’hylien, emmène-le chez moi, vite ! Kornuieh saura le soigner.

Le goron souleva le corps du jeune héros avec précaution et s’éloigna à toute vitesse avec son précieux fardeau. La petite foule rassemblée leur emboîta le pas aussitôt, et en quelques secondes, la place centrale fut entièrement vidée.

Sauf Zelda. La princesse demeura figée sur le sol, tétanisée. Des larmes dévalaient sur ses joues sans qu’elle ne s’en préoccupe. Elle contemplait fixement la paravoile délaissée, négligée par les villageois. Seule raisonnait autour d’elle la douce musique des fontaines qui arrosaient les pieds de la Déesse.

Zelda s’empara de la voile d’une main tremblante. Elle ravala un sanglot. Link était grièvement blessée, elle le savait. Pourquoi, pourquoi ne l’avait-elle pas obligé à rester au sanctuaire le temps qu’elle aille chercher des secours ? Pourquoi lui avait-elle fait supporter son poids durant ce vol insensé ? Pourquoi ne s’y était-elle pas opposée ?

Elle l’avait senti pourtant, la peau du jeune hylien était brûlante. Plus chaude qu’elle n’aurait dû. Perdue dans la félicité d’être blottie contre lui, elle n’avait pas réfléchi. Pas réfléchi et oublié le plus important concernant son chevalier : la seule personne contre qui il fallait le protéger, c’était de lui-même.

Elle serra la paravoile contre elle et son corps entama un lent mouvement de balancier. Elle ne pouvait pas perdre Link. Pas lui, pas une nouvelle fois. Elle n’aurait jamais la force de continuer sans lui à ses côtés. Pas…

Votre altesse, grinça une voix à quelques mètres d’elle.

Elle redressa la tête en un sursaut. Devant elle se tenait un vieux zora aux écailles d’un rouge sombre. Il portait un collier serti d’or et de pierres précieuses qui le désignait comme un ecclésiastique du peuple de l’eau. À ses côtés, une petite hylienne âgée se terrait dans son ombre, lui jetant un regard effaré.

Zelda s’essuya prestement les joues d’un revers de manche et se releva. Même s’ils avaient probablement assisté au spectacle de son désespoir, il était hors de question qu’elle s’étende davantage devant de parfaits inconnus. Elle inclina légèrement la tête pour les saluer et leur adressa un sourire tremblant.

Votre altesse, reprit le zora posément, bienvenue au village d’Euzero. Je me nomme Klavieh et voici Monalie. Je suis l’aubergiste du village. Permettez-moi de vous proposer une chambre pendant que ma camarade se charge de vous trouver des habits secs.

Zelda déglutit péniblement, la gorge encore nouée. Elle avait la sensation qu’elle allait fondre en larmes dès qu’elle ouvrirait la bouche. Son corps tremblait.

Link… Oh Link…

Elle serra les poings. Elle devait se contrôler, maîtriser sa voix, reprendre l’empire d’elle-même. Elle devait tenir, tenir jusqu’à ce qu’elle soit seule.

Où a été emmené mon compagnon ? demanda-t-elle d’un ton qui, immanquablement, s’avéra parfaitement insensible.

Contraste formidable avec son sourire, mais elle ne pouvait pas faire mieux.

Il est accueilli chez Kornuieh, répondit respectueusement Klavieh. Elle est d’origine gerudo et connaît son affaire. Il est entre de bonnes mains, rassurez-vous.

Amenez-moi à lui.

Le ton utilisé avait tout d’un ordre et rien d’une requête. Le zora, intelligent, ne s’y trompa pas.

Bien sûr, votre altesse. Seulement, je crains que votre présence ne perturbe ses soins. Pour l’instant, le reste du village ne vous a pas reconnu, mais cela ne saurait tarder.

Zelda ferma les yeux. Qu’importe les autres, qu’importe ces stupides villageois, elle voulait juste le voir. Juste… savoir qu’il respirait encore.

Le temps de vous changer et de vous sécher, reprit Klavieh d’une voix posée, et vous pourrez lui rendre visite dans de bonnes conditions. Cela serait plus prudent, votre altesse. Nous ne voudrions pas que vous tombiez malade. Et si jamais son état empirait, je vous le ferai savoir de suite. C’est une promesse.

Zelda baissa les bras. Elle savait qu’il avait raison, que ses propos étaient justes. Mais s’y soumettre était d’une telle violence…

Je vous suis, Klavieh, accepta-t-elle à contrecœur. Je vous remercie de votre hospitalité.

Elle emboîta le pas au zora sans se préoccuper de voir où il l’emmenait exactement. Dans sa main, elle serrait la paravoile de Link de toutes ses forces. Elle ne retint rien de l’ambiance de l’auberge lorsqu’ils y entrèrent. Elle s’acharnait juste à contenir la douleur sourde qui palpitait en lieu et place de son cœur.

La pièce était plutôt grande et spacieuse. Un comptoir en bois se tenait à sa gauche. Derrière des rangées d’étagères, un peu à l’écart, deux lits siégeaient l’un à côté de l’autre.

Nous avons aménagé une chambre à l’étage, indiqua Klavieh en traversant la salle. Vous y serez mieux installée, je pense.

Ils empruntèrent l’escalier au fond de l’auberge qui menait à une porte en bois ouvragée. Klavieh s’effaça pour céder le passage à la princesse. Elle pénétra dans une petite chambre hébergeant une table de toilette, deux lits, une chaise et une petite table. Les nombreuses fenêtres apportaient une luminosité bien venue dans l’espace restreint. En face, une seconde porte permettait d’accéder à la terrasse de l’auberge. Seul un petit miroir fixé au-dessus de la table de toilette faisait office de décoration.

La vieille Monalie entra, les bras chargés de vêtements et de divers objets de toilette. La princesse n’avait même pas remarqué qu’elle s’était éclipsée en chemin. Derrière elle, une jeune hylienne brune et timide portait une vasque et un broc qui dégageait une vapeur attrayante.

Nous n’avons pas eu le temps de vous préparer un bain, s’excusa Klavieh de sa voix rayée. Nous espérons que ce nécessaire de toilette vous suffira pour le moment.

C’est parfait, répondit la princesse avec un sourire qu’elle espérait chaleureux. Est-ce possible d’avoir un deuxième broc d’eau chaude s’il-vous-plaît ?

Elle en avait besoin pour ôter le sable et la terre qui emmêlaient sa longue chevelure. Le tenancier acquiesça d’un mouvement de tête.

Lespe ? appela-t-il en se tournant vers la jeune hylienne. Tu veux bien… ?

L’hylienne hocha vigoureusement la tête. Son regard ébahi ne quittait pas la silhouette de Zelda pendant qu’elle se triturait nerveusement les doigts.

Lespe ? répéta Klavieh d’un ton patient.

L’interpelée sursauta, fit prestement demi-tour et disparut dans l’escalier d’un pas fébrile.

Cela sera tout, votre altesse ?

Je ne sais comment vous remercier. N’oubliez pas de me renseigner sur la santé de Link, s’il-vous-plaît.

Sans faute, votre altesse, répondit le vieux zora avec une légère révérence.

Il se retira sans un bruit, laissant la princesse enfin seule dans la chambre. Zelda demeura immobile, incapable de prêter attention à ce qui l’entourait. Dans sa poitrine, son cœur battait au rythme de palpitations erratiques qu’elle tentait en vain de contrôler. Elle baissa les yeux sur la paravoile qu’elle n’avait pas lâché du trajet. Elle serra convulsivement la toile dans ses mains glacées, puis se résolut à la déposer avec soin dans un coin. Le pas raide, elle s’approcha de la table où reposait le service de toilette, et entreprit de verser un peu d’eau chaude dans la vasque. Sa main tremblait. Tremblait tellement qu’elle s’interrompit, s’agrippant au rebord du meuble pour ne pas tomber.

Quelqu’un frappa à la porte.

Votre altesse, appela une voix fluette derrière le battant, votre deuxième broc.

La bouche sèche, Zelda s’éclaircit la gorge. Elle n’était pas très sûre du son qui allait en sortir.

Laissez-le là, merci.

Un tintement métallique et les pas s’éloignèrent dans l’escalier. Dans le silence qui suivit, Zelda observa l’image que reflétait le miroir en face d’elle. Sa peau était livide, ses traits tirés, ses longs cheveux trempés auréolaient son visage tels des fétus de paille. Derrière elle dépassaient la pointe de l’arc de la dévotion et la poignée de son sabre. Un miracle que Klavieh ait pu l’identifier. Elle-même se reconnaissait à peine.

Elle devait se concentrer, reprendre ses esprits. Elle se trouvait, seule, dans un village dont elle ne connaissait ni les mœurs, ni les coutumes. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’il avait été fondé moins d’un an auparavant par le dénommé Grosaillieh, hylien et charpentier. La plupart des habitants devait à Link leur présence ici et la réussite non seulement de l’élévation du village, mais aussi du mariage de leur fondateur avec une gerudo.

Gerudo qui devait être la fameuse Kornuieh actuellement au chevet de Link.

Zelda vacilla.

Link… Link avait toujours été là. Depuis son retour sur la plaine d’Hyrule, il ne l’avait jamais quitté plus de quelques minutes. Link, son chevalier, son phare dans la nuit.

À la simple pensée de son corps étendu au sol, inanimé, une douleur sourde pulsa à nouveau dans sa poitrine. Elle tenta d’appeler à elle la chaleur rassurante du Pouvoir, mais ses sens se refermèrent sur du vide. Convulsivement, elle s’empara du sceau hylien qui pendait à son cou, envahie par une angoisse oppressante qui lui glaçait les membres. Elle tremblait.

Un effroyable sentiment de solitude l’entrava, relent putride de ces cent dernières années. Des souvenirs l’assaillirent en cascade, des teintes rouges, noires, des cris, des pleurs. Ses pleurs. Sa respiration se bloqua. Elle avait l’impression qu’un hinox s’asseyait sur son thorax tant elle suffoquait. Son cœur s’emballa dans sa poitrine, sa langue devint sèche et sa bouche pâteuse. Sa vue se troubla sous l’accumulation des larmes dans ses paupières.

Zelda avait peur. Une peur viscérale d’être la dernière survivante de son siècle, la dernière à se souvenir. La seule… Seule face aux gens, seule face aux épreuves qui l’attendaient. La terreur lui noua la gorge. La solitude, cette affreuse solitude qu’elle avait subie pendant cent ans, et ce pour le reste de son existence.

Elle plongea les mains dans le broc et s’aspergea le visage. Encore, et encore. Comme si le laver allait ôter tous les cauchemars qui y étaient cachés. Puis, haletante, elle se laissa tomber sur le sol. Ses yeux trempés de larmes, elle fouilla fébrilement dans sa sacoche. Elle en sortit son vieil Hogo dont le contact la rassura. Serrant la peluche contre sa poitrine, elle se recroquevilla en position fœtale sur le sol.

Impa… Link…

Zelda suffoqua tant la terreur et la douleur l’entravaient. L’espace d’un instant, elle se demanda si elle allait survivre…

Un cri éclata dans sa tête, un cri qu’elle avait elle-même poussé dans la cité en ruines il y a plus de cent ans.

Link n’est pas mort !

Il avait besoin d’elle, tout comme elle avait besoin de lui. Elle devait se ressaisir, recommencer à respirer. Pour lui, pour elle, pour eux.

Sans lâcher Hogo, elle posa une main sur sa poitrine et la seconde sur son ventre. Elle ferma les yeux et compta ses inspirations pour tenter de reprendre l’empire d’elle-même. Il fallait qu’elle se concentre, qu’elle surmonte ce torrent d’émotions qui paralysait son corps. D’ici à ce qu’elle sorte de la pièce, Klavieh aurait révélé son identité au reste du village. Elle ne pouvait pas faillir.

Au fond d’elle-même, elle ne voulait qu’une chose : retrouver Link et veiller sur lui, qu’importe les qu’en-dira-t-on. Elle ne serait princesse qu’après, qu’une fois qu’elle le saurait hors de danger. Après tout, seul Klavieh avait connu l’étiquette de la Famille Royale, les autres n’étaient même pas nés.

Lentement, l’angoisse commença à refluer pour se tapir dans les recoins les plus sombres de son être et y attendre son heure. Sa respiration et son cœur reprirent un rythme plus serein, la tension dans ses membres s’apaisa.

« Si tu reconstruis le royaume, toi seule pourras en édicter les règles. »

La voix d’Impa raisonna dans sa tête. Oui, elle pourrait en édicter les règles, et ce dès à présent. Ce village avait beau être reculé, chaque peuple d’Hyrule y était représenté. Elle ne pouvait pas en faire fi. Ainsi, elle pourrait se faire une idée plus précises des attendus de chacun d’entre eux. Mais elle devait surtout prendre en compte que ses actes, ici, risquaient d’être colportés aux quatre coins d’Hyrule avant même qu’elle ne s’y présente elle-même.

Rien que pour ces raisons, elle ne pouvait pas accourir au chevet de son chevalier sans s’inquiéter des conséquences. Si elle envisageait rien qu’une seconde de reconstruire le Royaume d’Hyrule, et d’en faire un royaume fort pouvant traverser les siècles jusqu’au prochain éveil du Fléau, elle devait réfléchir à ses faits et gestes dès maintenant.

Zelda se redressa péniblement. Son corps était plus apaisé mais la crise de panique qui l’avait submergée la laissait épuisée. Elle laissa tomber sa tête en arrière sur le montant du lit, les yeux clos.

Elle avait espéré pouvoir souscrire à la menace des yigas avant de réfléchir à la reconstruction du royaume. C’était un travail de titan pour lequel elle ne se sentait définitivement pas prête. Mais ce temps était finalement révolu. Elle devait s’adapter, et prendre les bonnes décisions.

Se remémorer les caractéristiques de chaque peuple. Leurs us, leurs coutumes. Les piafs étaient peu nombreux, mais fiers. Grands combattants, très attachés à leur progéniture. Les zoras étaient un peuple plus important, très ritualisé. Les valeurs les plus cruciales pour eux étaient le respect et l’honneur. Les gorons…

Zelda récita comme un mantra ce qu’elle connaissait par cœur depuis le plus jeune âge. Elle se releva, chancelante, et retira ses armes et protections en cuir. La Princesse Royale ne serait pas vue comme une guerrière. Elle ne l’avait jamais été et elle ne voulait pas de cette image. La Famille Royale devait unir, et non diviser.

Link, reviens-moi.

 

 

Tu es sûr de toi ?

Certain. J’étais là lorsqu’elle est venue avec Link pour convaincre la Princesse Mipha de les accompagner dans leur terrible destinée.

Le visage de Grosaillieh prit une teinte crayeuse. Il empoigna le dossier de la chaise devant lui pour ne pas flancher.

J’ai bousculé la Princesse Royale… Oh, par Hylia, j’ai bousculé la Princesse Royale…

La princesse a toujours été une personne douce et humaine, Grosaillieh, le rassura le vieux Klavieh. Même cent ans entre les griffes du Fléau ne l’auraient pas changée à ce point.

Vous pensez vraiment qu’elle a passé UN SIÈCLE avec Ganon dans le château ? s’étonna le petit goron Mohrtieh de sa voix enfantine.

Allons, frérot, lui répondit son frère Shantieh depuis l’encadrement de la fenêtre, sa stature l’empêchant d’entrer dans la maison. Ça lui ferait cent dix-sept ans. C’est impossible pour une hylienne.

Si le Fléau est vaincu, elle doit être la princesse, pointa le piaf Pervieh assis sur une chaise au coin de la cheminée, les serres posées nonchalamment sur la table en face de lui. Si elle est la princesse, le Fléau est vaincu, et Link est bel et bien le Prodige. L’un prouve l’autre.

Link ne s’est jamais présenté comme étant le Prodige, c’est Klavieh qui le dit, renchérit Shantieh. Aucun peuple ne l’a reconnu à part les zoras. Notre chef, Buldo, n’en a jamais parlé.

Link n’a jamais été bavard et imbu de son titre, répondit le zora. Vous savez qu’il a passé une bonne partie de son enfance parmi mon peuple ? Du jour où il a retiré l’Épée de Légende de son socle, il n’a presque plus parlé. La Princesse Royale et le Prodige sont ici, à Euzero. La rumeur est donc vrai : le Fléau a été détruit.

Ce qui veut dire que j’ai bel et bien bousculé la princesse… pleurnicha le charpentier. Je suis un hylien fini, plus jamais Kornuieh n’osera lever le regard sur moi après un tel déshonneur…

Il ne tient qu’à vous de lui en parler, Grosaillieh.

Les villageois se tournèrent d’un bloc pour découvrir la détentrice de cette voix féminine encore inconnue. Sur le seuil de la maison se tenait Zelda, aussi belle que le contaient les histoires malgré ses paupières rougies et ses traits tirés. Elle avait troqué ses vêtements trempés contre une simple tunique beige et un pantalon vert. De son harnachement initial, elle n’avait concédé qu’un petit coutelas à sa ceinture, refusant d’être sans défense si les yigas se manifestaient. Ses cheveux, encore un peu humides, étaient coiffés à la mode sheikah, deux baguettes plantées dans un chignon.

Bien qu’habillée comme tout à chacun, Zelda ne pouvait pas faire illusion si tant était que l’on se doutât de son identité. Son port de tête, sa prestance irradiaient la pièce, et même Shantieh retira son casque jaune avec respect.

Vo… Votre altesse, bégaya le pauvre Grosaillieh, je suis vraiment… affligé d’avoir eu un tel comportement à votre égard, je…

La princesse s’avança et leva une main pour l’interrompre, un sourire sur les lèvres.

C’est déjà oublié, Grosaillieh. La seule chose qui compte, c’est que vous ayez tout mis en œuvre pour soigner notre ami Link.

L’hylien ouvrit de grands yeux avant de se prosterner maladroitement. Il ne savait pas trop comment interagir avec un membre de la Famille Royale. Ne devaient-ils pas être tous mort depuis un siècle après tout ?

Merci, merci, votre altesse, susurra-t-il avec ferveur.

C’est oublié, réaffirma la princesse avant de s’adresser à tous : Link m’a beaucoup parlé de vous, je voulais vous remercier du fond du cœur pour votre hospitalité, et pour votre dévouement. Pourrais-je le voir ?

Il dort, altesse, lui répondit une voix grave depuis une teinture rouge au fond de la pièce.

Zelda pivota pour faire face à une guerrière gerudo dans toute sa splendeur. Kornuieh avait la peau mate et la chevelure rouge propre à son ethnie, ainsi que la haute stature. Elle n’avait pas concédé au climat d’Akkala une autre tenue que celle de son peuple, dévoilant ses bras musclés et son ventre… arrondi ?

Savasaaba, répondit la princesse en inclinant la tête. Vous devez être Kornuieh je suppose.

Pourquoi, par Hylia, tous les noms de ces gens se terminaient-ils en -ieh ? Est-ce qu’à la fin de son séjour ici, les villageois voudraient la rebaptiser Zeldaieh ? Quelle affreuse perspective !

La gerudo la salua d’un mouvement de tête. Dans ses yeux, une lueur d’appréciation brilla en entendant quelques mots de sa langue natale.

Vasaaq, altesse, répondit-elle d’une voix calme. Votre chevalier se repose. J’ai recousu la plaie pour qu’elle cesse de saigner. Est-ce vous qui l’avez soigné ?

Zelda ne put empêcher une légère gêne de colorer ses joues. Elle n’avait rien d’une guérisseuse.

J’ai fait ce que j’ai pu, oui.

Et vous avez bien fait. La contention a limité les dégâts. Je suis plus inquiète pour la fièvre.

La fièvre ? s’exclama la princesse avec inquiétude.

Kornuieh s’essuya les mains dans un morceau de tissu et se posta aux côtés de son mari. Zelda ne put s’empêcher de remarquer qu’elle ne connaissait pas de couple plus étrangement assorti.

Une fièvre due à sa tenue des Sablons, répondit-elle posément. Il aurait été sage de la retirer. Nos vêtements sont sertis du pouvoir de l’eau. Dès qu’ils en sont au contact, ils se gorgent d’humidité.

La princesse serra les poings. Ça aussi, elle le savait. Et pourtant. Elle avait espéré que la prière de Mipha remettrait son chevalier sur pied dans quelques heures, toutes traces de ce mauvais souvenir disparues. Mais une fièvre… La prière ne guérissait pas des fièvres.

J’aimerais le voir, répondit-elle d’une voix plus suppliante qu’elle ne l’aurait voulu.

La gerudo tendit le bras vers la pièce attenante, invitant la princesse à s’y rendre. Zelda l’en remercia et ne demanda pas son reste. Il fallait qu’elle le voit.

Alors que la jeune hylienne disparaissait derrière le rideau écarlate, la petite assemblée relâcha un souffle qu’elle ignorait avoir retenu.

C’est la princesse, y a pas à dire, indiqua Shantieh à voix basse en se grattant la tête sous son casque.

Elle est beeeelle, s’extasia le petit Mohrtieh. Elle fait pas ses cent dix-sept ans !

Parce-que tu trouves que Link les fait ? demanda Pervieh au petit goron d’un air mutin.

Mohrtieh secoua la tête à la négative dans tous les sens en agitant son petit casque jaune. Grosaillieh se frotta le menton, le regard dans le vide.

La Princesse Royale… Ici, à Euzero… Mais que viennent-ils faire ici ?

Je ne pense pas que leur venue ait été prévue, pointa Klavieh, cela ressemble plutôt à une fuite.

Une fuite ? interrogea Grosaillieh. Tu penses qu’ils se sont battus à proximité ?

Peut-être pas à proximité, reprit le piaf de son ton nonchalant. Après tout, Link s’est toujours déplacé à une vitesse impressionnante à travers Hyrule. À mon avis, ils pouvaient être n’importe où avant d’atterrir ici.

Grand frère, interrompit Mohrtieh, si c’est la princesse, ça veut dire que Ganon est vraiment mort ?

Mort, je ne sais pas, répondit Shantieh. Vaincu, oui, probablement.

Mais cela doit faire près de deux mois, remarqua Grosaillieh. Où étaient-ils ? Tout le monde pensait qu’ils avaient succombé au Fléau.

Vous pensez que la princesse va reconstruire le château ? s’interrogea Pervieh, ignorant la question de l’hylien. Et le royaume ?

Je ne suis pas sûr que les peuples soient à nouveau prêts à prêter allégeance à la Famille Royale, répondit Klavieh. Nous avons tous essuyés de lourdes pertes pendant la bataille contre Ganon. Le roi Doréfah sera réticent après le décès de sa fille.

Il faudrait demander à la princesse, s’inquiéta Grosaillieh, savoir ce qu’il va advenir d’Euzero ! Nous ne voulons pas être annexés !

Je ne suis pas sûre que ce soit sa préoccupation actuelle, Zazounet, intervint sa femme à ses côtés.

Main sur la hanche, l’autre bras pendant à son côté, Kornuieh était la seule à rester flegmatique pendant que les autres s’échauffaient. Les discussions stériles du petit groupe, récurrentes, la laissait toujours de marbre. Les gerudos ne parlaient pas pour ne rien dire, contrairement aux gens des terres mouillées. Eux, ne faisaient que ça.

Son intervention, si rare, avait par conséquent interrompu toute envolée verbale et ramené l’attention du groupe sur elle.

La princesse ne fera rien, conclut-elle avec certitude. Rien tant que son chevalier ne sera pas sur pied.

Et elle ne pouvait viser plus juste.

Zelda s’éloigna de la tenture où elle s’était tapie pour écouter. Elle en avait assez entendu pour se faire une idée de l’état d’esprit des villageois à son égard. De plus, rester à écouter sans se retourner avait été éprouvant, elle ne voulait plus attendre.

La princesse s’avança dans ce qui s’avérait être une petite chambre joliment meublée d’un étrange mélange de styles gerudo et hylien. Mais elle ne s’attarda pas davantage sur le décor. Ses yeux n’étaient obnubilés que par le corps allongé sur le lit au fond de la pièce.

Link reposait sur un drap blanc, presque nu. Le haut de sa tête était intégralement bandé, dissimulant ses souples cheveux blonds. Son corps était recouvert d’herbes glagla pour favoriser la régulation de sa température corporelle.

Zelda resta un instant à distance, figée à la vue de son solide guerrier terrassé par une simple chute. Pourquoi n’avait-elle pas reconnu la fièvre, pourquoi n’avait-elle pas réagi, pourquoi ?

Elle se posta au chevet du malade, les yeux humides. D’une main tremblante, elle écarta une mèche rebelle du visage du jeune hylien. N’était-elle pas sensée être dotée de la sagesse d’Hylia à présent ? À quoi lui servait donc d’être la réincarnation de la Déesse si elle ne pouvait prendre soin des gens qu’elle aimait ?

Elle se mordit la lèvre, retenant les sanglots qui menaçaient de la renverser. Elle avait assez pleuré.

Elle se pencha et déposa un baiser doux mais appuyé sur la joue de Link. Elle ferma les yeux, serrant une main amollie dans la sienne. Les senteurs parfumées des herbes étouffaient celle de cuir boisée qu’elle avait inconsciemment recherché. Elle posa son front contre celui de son chevalier.

Je te promets de ne plus jamais te laisser te maltraiter ainsi, murmura-t-elle. Tu peux être la personne la plus têtue que je connaisse, mais je ne te laisserai plus t’oublier comme ça.

Elle s’accroupit et posa un regard tendre sur le profil endormi. D’un frôlement, elle dessina le pourtour des yeux, des pommettes, de la mâchoire. La peau était si chaude sous ses doigts. Les paupières du jeune hylien tressautaient, comme s’il était plongé dans un rêve.

Zelda s’avança davantage, hésitante, puis se pencha à l’oreille de son chevalier servant.

J’ai besoin de toi à mes côtés, poursuivit-elle. Quand le comprendras-tu enfin ?

Elle poussa un profond soupir. Elle savait qu’elle ne pouvait pas s’attarder davantage. Elle se releva, déposa un dernier baiser sur la main moite et la remit sur le matelas.

Reviens-moi vite, Link. Et ne mets pas cent ans cette fois.

« Reviens-moi… »

Link ne s’était jamais senti aussi serein et apaisé. En lui ne survivait aucun sentiment, aucune émotion. Il était calme, il était vide. Comme suspendu dans le temps et dans la matière. Il ne sentait pas son corps… mais peut-être n’en avait-il pas, après tout… quelle importance ? Autour de lui, tout n’était qu’obscurité, néant… Le Néant… Il flottait dans le Néant… Sauf… Sauf une voix… Cette Voix… si lointaine…

« Link… Reviens-moi… J’ai besoin de toi... »

Il fallait qu’il La rejoigne, cette Voix qui semblait à la fois résonner dans sa tête et dans son cœur. Il le voulait, le désirait si ardemment… Au plus profond de son âme, il savait qu’il La connaissait, qu’il devait impérativement La retrouver. Qu’il en avait toujours été ainsi, âge après âge, ère après ère.

« Link… »

Une lueur diffuse apparut en face de lui. Malgré le vide, il s’y précipita sans trop savoir comment. Il s’arrêta face à un nuage lumineux, comme si une étoile se dissimulait derrière la vapeur. En son centre, le chevalier distingua une atmosphère bleutée, presque transparente. Il plissa les yeux… Ne serait-ce pas les contours flous de bâtiments qu’il apercevait, au loin ?

« Link… Link, Link... »

Il pénétra dans le brouillard.

Lin-lin ! Lin-lin !

Ignorant les appels de la zora aux écailles rouges depuis le haut du Domaine, il poursuivit sa nage lente et consciencieuse, effectuant le moins de mouvements possibles pour ne pas faire fuir sa proie. Les remous d’un plongeon à quelques mètres de là alertèrent la truite glagla qui se dandina à toute vitesse et s’éloigna de la source du bruit, et de lui. Il souffla d’agacement et de frustration. Il avait parié avec Sidon que même sans nageoires, il récupérerait dix truites glagla avant la tombée de la nuit. Pour l’instant, il n’en avait que deux, et Kodah venait de lui faire perdre toute chance d’obtenir la troisième.

La coupable sortit la tête de l’eau juste à côté de lui, un gigantesque sourire sur les lèvres. Alors qu’il s’apprêtait à lui reprocher sa brusquerie, elle le devança de sa petite voix aiguë et exaltée.

Viens vite, Lin-lin ! Ils arrivent !

Qui ça ? demanda-t-il sans dissimuler son agacement.

Kodah pouffa devant sa question innocente.

Qui ? Mais la délégation hylienne ! Ils viennent pour célébrer l’anniversaire de l’alliance avec les zoras, tu as oublié ?

Il écarquilla les yeux de stupeur. C’était aujourd’hui ! Comment avait-il pu ne pas s’en souvenir ?

Jamais de la vie ! s’exclama-t-il avec la plus parfaite mauvaise foi. Ils sont déjà là ?

Oui, dépêche-toi ! l’incita Kodah.

Comme pour appuyer son propos, des trompettes retentirent depuis le Grand Pont Zora, et il oublia immédiatement toute idée de pari ou de truite. Alors que Kodah remontait déjà la cascade pour rejoindre la foule assemblée au-dessus d’eux, il nagea à toute vitesse vers la terre la plus proche, s’y hissa prestement et, sans prendre le temps d’essorer ses cheveux blonds dégoulinants dans sa nuque, se précipita vers l’échelle à proximité. Il la gravit le plus vite que lui permettait ses membres d’enfant. Jamais encore il n’avait tant désiré avoir la capacité de remonter les cascades comme son peuple d’adoption.

Il réalisa soudain que sa tenue n’était pas du tout appropriée pour l’occasion. Il n’était vêtu que de son sous-vêtement et d’un petit couteau, et était trempé de la tête aux pieds. Pour une fois, il aurait voulu être un peu plus digne, mais il était trop tard. Meryth ne le trouvait jamais assez soigné, mais il ne se préoccupait pas de ses remontrances. Au contraire, ces allures de petit sauvage lui avait valu le surnom affectueux de petit zonai. Il ne savait pas trop au juste ce que cela signifiait hormis que les zonais étaient une tribu de sauvages aujourd’hui disparue. Lui, aimait tout simplement la sonorité du mot : ni vraiment zora ni vraiment hylien, il était zonai.

Il atteignit le tablier du Grand Pont juste à temps pour voir les premières trompettes apparaître au loin. Il n’eut pas le temps d’en apercevoir davantage cependant : une nageoire l’attrapa par le cou et le tira en arrière d’un geste sec.

Dis donc, c’est pas parce que t’es hylien que tu peux te mettre en travers du chemin du Roi Rhoam, Link ! s’exclama Mordan en le tirant à sa suite dans les escaliers.

Mais je…

Et qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ! Va donc t’habiller !

Dès que le zora le libéra, il se faufila dans la foule sans demander son reste. Mais une fois hors de vue de l’acariâtre zora, il revint sur ses pas pour venir se hisser sur le parapet. S’habiller lui prendrait trop de temps : hors de question de rater l’arrivée de la splendide délégation hylienne ! D’ici, il aurait une vue parfaitement dégagée sur le Grand Pont, et donc sur le défilé qui s’annonçait.

Les invités étaient encore amassés sur la terre ferme au loin, le temps que les valets emmènent les montures vers les écuries improvisées en retrait de la route. Lorsque tout le monde eut mis pied à terre, la parade reprit sa route solennelle sous la lumière chatoyante de l’architecture zora.

Super poste d’observation, Link !

Oui, on peut toujours compter sur toi pour trouver les bons plans ! Mais heu… Tu nous aiderais pas à monter ?

Il se retourna pour voir deux de ses amis zoras tenter de se hisser sur le parapet à côté de lui, en vain.

On se moque un peu moins du sans-nageoire hein ? taquina-t-il en leur tendant la main.

À peine âgé de trente ans, Byrotan et Octavieh étaient encore dotés d’une taille d’enfant. Eut égard leur extraordinaire longévité, les zoras n’atteignaient leur taille adulte qu’aux alentours de soixante-dix ans. En tant qu’hylien, sa croissance accélérée lui apparaissait comme son unique avantage face aux capacités aquatiques de ses camarades d’école. Devenu le plus grand d’entre tous, il traversait les âges et développait son corps plus vite que n’importe lequel d’entre eux, même s’il savait cela temporaire.

Byrotan, un zora aux écailles marrons, s’agrippa à son avant-bras. Il se hissa à côté de lui, puis tout en haut de la sculpture du parapet.

Oooaaah ils sont beaucoup ! s’exclama-t-il avec ravissement. Où vont-ils tous loger ?

T’as oublié ? ricana Octavieh, un zora aux extraordinaires écailles parme. Ils ont planté des tentes sur toute la rive nord du domaine, c’est là-bas qu’ils dormiront.

Eh, Link, j’ai suivi tes conseils pour la nage, indiqua Byrotan en ignorant les railleries de son ami. J’ai réussi à traverser tout le lac Ruto jusqu’à la pierre bleue !

Hmm ? répondit-il d’un air absent. Ah heu… Félicitations Byr…

En vérité, il n’écoutait déjà plus la conversation que d’une oreille distraite. Ses yeux étaient rivés sur les soldats qui paradaient sur le pont. Il n’avait jamais assisté à un spectacle aussi beau. Depuis qu’il avait appris que son père était probablement un chevalier de la Garde Royale d’Hyrule, il n’avait plus qu’un seul désir : suivre ses traces. Pour cette raison, il freinait son instinct de petit garçon sauvage pour supporter les cours du vieux Meryth. Heureusement, Kodah, Octavieh et Byrotan étaient avec lui pour l’aider à endurer ces longues heures rébarbatives. Le reste du temps, il passait des heures entières à observer l’entraînement des soldats. Il était frustré de s’être vu refuser le droit d’y participer à cause de son âge. Mais l’irascible Mordan, à force d’insistance, avait concédé qu’il puisse suivre leurs exercices physiques. Depuis, il s’évertuait à effectuer autant d’entraînements de force, de course et d’agilité que les adultes zoras, même si cela lui demandait plus de temps et lui valait de nombreuses blessures. De même, il ne perdait jamais une occasion de subtiliser une épée zora pour s’entraîner contre un tronc dans les hauteurs du domaine, reproduisant les figures d’épéiste observées auparavant. Il n’avait que onze ans et avait encore trois années à attendre avant de pouvoir prétendre à intégrer l’école des cadets de l’armée d’Hyrule. En attendant, il comptait bien mettre toutes ses chances de son côté afin d’y parvenir.

Et aujourd’hui, sous ses yeux de petit garçon plein de rêve et d’espoir, défilaient des dizaines et des dizaines de soldats en armure rutilante. Ils avaient fière allure, et il se gorgeait de ce spectacle qui était pour lui le plus beau qu’il n’ait jamais vu. Son esprit de petit orphelin en quête de gloire et d’appartenance exultait. Chacun d’entre eux pouvait être son père et tous n’étaient rien de moins que des héros. Ses héros. Et un jour, il serait l’un d’entre eux. Mieux, il serait le meilleur d’entre eux.

Comment est-ce qu’on va reconnaître le roi au milieu de tous ces gens ? lui demanda Octavieh à ses côtés.

On le dit le plus grand de tous les hyliens, répondit-il avec emphase, et aussi fort qu’un hinox ! Avec une pareille description, je pense pas qu’on puisse le rater !

Pfff je suis sûr qu’il atteint même pas la dorsale du roi Doréfah, grommela le zora parme.

Évidemment ! s’exclama Byrotan. C’est un hylien ! S’il fait la taille d’un moblin, ça serait déjà exceptionnel !

Parce que t’as déjà vu un moblin, toi? rétorqua-t-il sans quitter le défilé des yeux.

Tu parles, renchérit Octavieh, il fait le malin mais face à un moblin, il serait le premier à se cacher derrière les nageoires de sa mère !

Je…

Regardez !

Dans le défilé, les soldats en armure avaient cédé la place à des hyliens vêtus bien différemment. Leur vêtement d’un rouge profond était recouvert d’une sur-tunique bleu arborant fièrement le Sceau Royal et retombant sur de hautes cuissardes blanches. Ils étaient munis de gants immaculés et leurs têtes étaient coiffées d’un béret bleu sombre. Entre leurs poignes fermes, les hallebardes caractéristiques des gardes royaux étincelaient.

Le roi arrivait.

Son cœur s’accéléra, et son impatience monta en flèche. Sous les clameurs des trompettes le précédant, apparut enfin sous les arches du Grand Pont Zora le Roi Rhoam Bosphoramus d’Hyrule.

Les rumeurs n’avaient pas menti. Le roi était d’une taille bien supérieure à n’importe quel hylien. Sa carrure aurait fait trembler un lithorok. Ses larges mains semblaient capables de soulever les plus lourdes massues gorons. Il était vêtu d’un riche manteau bleu nuit brodé d’or et arborait une longue chevelure et une barbe brune qui lui donnait un air des plus sévères. Il était la quintessence du monarque : grand, fort, solide, voire inébranlable.

Pourtant, son regard ne s’attarda finalement pas davantage sur la haute stature. Dans l’ombre du géant se tenait une petite silhouette blonde dont les grands yeux verts ne cessaient de parcourir son environnement d’un air un peu égaré. Un peu plus jeune que lui, elle était vêtue d’une longue robe de la même teinte que le manteau du roi. Ses petites mains s’agrippaient de toutes ses forces au tissu alors qu’elle tentait d’arborer un port droit et altier. Sa peau de nacre brillait sous les lueurs de l’architecture opalescente du domaine et ses longs cheveux blonds tressés semblaient luire d’une lumière intérieure.

Link comprit qu’il avait devant lui la princesse Zelda, unique héritière du royaume depuis le décès de sa mère trois ans auparavant. Depuis, elle accompagnait son père dans tous ses voyages. Concentré sur son ardent désir de devenir soldat, il n’avait guère pensé à cette enfant royale jusqu’alors. Mais au moment où les yeux verts s’accrochèrent aux siens à travers la foule, il se sentit ébranlé au plus profond de son être.

Puis la princesse fronça les sourcils d’un air réprobateur et il fut soudain envahi par un formidable sentiment de honte. Seul hylien au milieu d’une foule de zoras, il était aisément repérable. Être accroupi à moitié nu sur un parapet devait le faire paraître comme un parfait petit sauvageon. Certainement pas quelqu’un digne d’une princesse.

Le rouge envahit ses pommettes sous le joug du regard pénétrant et intrigué de la petite fille. Alors il fit la seule chose dont il se sentit capable : il s’enfuit à toutes jambes au milieu de la foule, laissant ses deux amis ébahis sur le parapet.

Il ne reparut plus de toute la journée, mortifié à l’idée de recroiser le regard de la princesse.

Mais, le soir venu avant de s’endormir, il se jura que quand il serait grand, il ne serait pas seulement le meilleur chevalier de l’armée hylienne.

Il serait aussi celui qui chasserait la tristesse du regard de la princesse héritière.

 

 

Adossée au montant de la fenêtre, Zelda contemplait lascivement la lente course du croissant de lune disparaissant derrière la Montagne de la Mort. Dans son cou, le Pouvoir se blottissait contre elle en une présence rassurante. L’esprit ralenti par la fatigue, elle se dit dans un mélange de soulagement et d’appréhension que le soleil ne tarderait plus à se lever. Au moins, l’activité du village l’aiderait à se maintenir un minimum alerte malgré l’épuisement qui la terrassait.

Zelda…

La plainte sourde qui retentit soudain dans la pièce l’extirpa de ses pensées. Son attention se porta sur le lit à ses côtés, une étincelle d’espoir au fond du cœur… vite éteinte. Enroulé dans les draps, le malade s’agitait faiblement, secouant la tête en gémissant.

Link ?

Les sourcils froncés, Zelda s’assit prudemment sur le bord du matelas. C’était le premier mouvement, le premier son qu’elle discernait chez son chevalier depuis sa perte de connaissance sur la place principale. Elle se saisit d’un linge humide sur la table de nuit et caressa tendrement le visage crispé à l’aide du tissu.

Chuut… Je suis là, Link… Je suis là…

Zelda…

Ce n’était qu’un murmure mais la jeune hylienne l’entendit distinctement. Elle ne sut qu’en penser. De quoi pouvait rêver son chevalier la concernant dans ses délires fiévreux ?

Je suis là, répéta-t-elle à défaut d’autre chose en posant sa main dans celle si chaude du jeune hylien.

Mue par une intuition, elle appela le Pouvoir dans le creux de sa paume et, lentement, guida le petit lézard jusqu’à la peau de Link, où il se tapit dans le cou couvert de sueur. Étrangement, le contact sembla apaiser le malade dont les soubresauts s’estompèrent lentement. Lorsque son corps retrouva son immobilisme, Zelda ne put retenir un soupir dépité. Elle avait tant espéré qu’il se réveille avant l’aube…

Elle se leva pour regagner sa place auprès de la fenêtre. Sans remords, elle abandonna le Pouvoir contre la peau de Link, savourant autant la fragrance de puissance dans ses veines que la sensation d’être liée à lui dans son sommeil par son intermédiaire. Son regard s’évada sur le village en contrebas avec appréhension, ses doigts jouant inconsciemment avec le sceau hylien pendu à son cou. Il ne lui restait plus que quelques heures avant que les habitants ne se lèvent. Elle ignorait encore ce qu’elle allait bien pouvoir leur dire.

La veille au soir, elle avait fait transporté le chevalier dans sa chambre à l’auberge au mépris total des convenances. Zelda s’en fichait : Link devait rester auprès d’elle. Elle seule prendrait soin de lui et le veillerait jusqu’à ce qu’il se réveille.

Les habitants d’Euzero lui avaient laissé une impression mitigée dont elle ne savait que faire. Elle détestait le peu de naturel avec lequel ils s’adressaient à elle, cette tendance aux messes basses, aux discussions avortées à son entrée. Elle le comprenait bien sûr. Après tout, ils avaient grandi dans l’imaginaire d’une Famille Royale faste et toute puissante il y avait plus d’un siècle de cela. Se retrouver face à la princesse des légendes littéralement tombée du ciel, armée de pied en cape, devait être pour le moins perturbant. Ils ignoraient tout d’elle, de sa présence ici. Link, son sauf-conduit, n’était pas en état de leur donner les explications nécessaires. Elle savait tout cela, et comprenait leur gêne.

Mais face à tant d’obstacles, comment reconnaître ses amis de ses ennemis ? Comment savoir en qui placer sa confiance ? Les villageois les avaient-ils aidés par simple bonté d’âme, ou parce que Link leur était cher ? Et même dans ce second cas, comment savoir jusqu’où allait leur loyauté ? Acceptaient-ils la princesse parce qu’ils n’imaginaient pas agir autrement ou parce que ce qu’elle représentait leur importait ?

Elle avait désespérément besoin des conseils de son seul et unique appui en ce siècle. Mais Link n’avait pas manifesté le moindre signe d’éveil de toute la nuit. Sa température corporelle n’avait guère baissé et Zelda avait déjà dû changer les herbes glagla par deux fois. Sa respiration demeurait paisible. Il semblait plus endormi que malade, n’eut été le film de sueur qui recouvrait son épiderme.

Zelda soupira et laissa sa tête retomber contre le linteau de la fenêtre. Rien ne s’était passé comme prévu. Lorsqu’elle avait décidé de quitter Cocorico, jamais elle n’aurait imaginé que son chevalier puisse ne pas être à ses côtés à chaque instant. Elle prenait sa présence comme un acquis. Elle ne pouvait pas vivre les choses autrement après un siècle de solitude. Aujourd’hui, elle réalisait combien elle s’était trompée.

Elle comptait les heures jusqu’à ce que la prière de Mipha agisse sur la plaie du chevalier. Elle espérait que sa guérison s’en trouverait accélérée, suffisamment peut-être pour qu’il se réveille.

Elle craignait que la fièvre ne soit plus grave qu’elle ne l’eut pensé de prime abord, et cette inquiétude s’ajoutait à ses nombreux tracas nocturnes. Elle savait que plus le temps s’écoulerait et plus la rumeur de leur présence ici risquait de parvenir aux oreilles de Suppa, mettant en péril tous les habitants du village.

La princesse était face à un dilemme de taille. Euzero était le lieu idéal pour le rétablissement de son chevalier : isolé, loin des routes commerciales, et sans aucun lien direct avec la Famille Royale. En revers de médaille, la nouvelle de leur séjour dans ce petit village d’Akkala risquait de rapidement dépasser les frontières de la région. Ce risque était accru par la configuration atypique du village. Avec des membres issus de chaque ethnie d’Hyrule, il y avait de fortes chances pour que ceux-ci aient conservé des liens étroits avec leur peuple d’origine. Des liens assez forts pour confier avec effarement la présence de la centenaire Princesse Royale dans leur petite auberge.

Dans tous les cas, Zelda ne pouvait demander aux villageois, paisibles et non guerriers, de les protéger de la menace que représentait le gang. Elle ne pouvait pas risquer leur vie mais elle ne pouvait pas non plus partir avant que Link ne soit prêt à remplir son rôle de chevalier servant à ses côtés. Kornuieh avait raison, elle ne ferait rien tant qu’il ne serait pas remis sur pied.

Son esprit épuisé avait tourné et retourné ces questions la nuit durant. Ironique pour une centenaire, mais le temps lui manquait. Elle savait qu’il lui fallait agir au petit matin, et prendre une décision dès à présent.

Mais comment savoir laquelle était la bonne ? Par Hylia, comme Impa lui manquait. La sheikah aurait su la conseiller, aurait su ce qu’elle devait faire. Mais depuis son retour sur la terre d’Hyrule, et encore plus depuis que sa nourrice lui avait été enlevée, Zelda avait la sensation que cette vie qui lui avait tant manqué lui échappait. Comme avalée dans un gigantesque vortex sans qu’elle ne puisse opposer aucune résistance.

Elle détestait ce sentiment d’impuissance.

Par toutes les déesses, que n’aurait-elle pas donné pour sentir la présence réconfortante de Link à ses côtés ! Elle mourrait d’envie de se blottir dans les bras du jeune hylien et d’y demeurer pour le reste de la nuit. Mais Link ne se réveillait pas, et Zelda n’avait que ses propres bras pour l’étreindre.

Elle avait beau tempêter à son sujet et le réprimander de mille façons, la princesse avait parfaitement conscience de l’importance que revêtait le jeune hylien pour elle. Ce soir, seule dans ce village inconnu, le besoin de son chevalier se faisait plus pressant encore que d’habitude. Non seulement parce qu’il avait toujours été là, mais surtout parce que Zelda avait une envie viscérale de sincérité, de douceur et de chaleur. Link était totalement étranger aux notions de mensonges, de trahison, ou de malhonnêteté. Il était l’incarnation de la sincérité et de la simplicité. Son mutisme renforçait ce trait de personnalité, puisqu’il n’utilisait la parole que pour communiquer le strict nécessaire. Elle qui s’en irritait tant, avait fini par y puiser une forme de réconfort.

Depuis les premiers jours, Link osait la regarder dans les yeux sans ciller, osait s’opposer à elle. Il n’y avait pas de fioritures, pas de non-dits, pas d’hésitation. Elle avait fini par s’imprégner de la façon dont le chevalier la regardait, si différente des autres. Avec lui, elle n’était pas que la Princesse Royale d’Hyrule. Elle était plus que ça. Elle était fragile et forte, vulnérable et puissante, princesse et roturière, elle était… Zelda. Juste Zelda. Et ce sentiment si particulier qu’il faisait naître avait fini par devenir une nécessité dans l’équilibre si précaire de sa vie. Une nécessité qui ce soir, lui manquait cruellement.

Reviens-moi vite, Link, lança-t-elle à la nuit silencieuse en une prière. Qu’importe l’endroit où tu te trouves… Reviens-moi vite…

Une lueur bleutée accompagnée d’un sifflement retentit dans le coin opposé de la pièce et elle sursauta. Interloquée, elle tourna la tête vers l’endroit où étaient entreposées les affaires du chevalier. Là, rangée dans son fourreau d’acier serti d’or, la Lame Purificatrice brillait par intermittence.

Fay ?

L’Épée s’illumina de nouveau, comme pour lui répondre. Après un coup d’œil à son chevalier qui demeurait immobile, la princesse se dirigea vers la lame d’un pas un peu hésitant.

Comment ça « il est en voyage » ?

Elle s’empara de l’arme et la dégaina, observant attentivement les illuminations, tendant l’oreille à ses résonances. Aussi intrigué qu’elle, le Pouvoir délaissa Link, adoptant sa forme de papillon pour tournoyer autour d’elle d’un air curieux.

Il voyage… répéta la princesse en un murmure. Il est ici et ailleurs… et reviendra quand son voyage aura rejoint sa destinée…

Zelda soupira et se laissa tomber sur le sol. Elle plaça précautionneusement la lame devant elle, puis posa son menton sur son genou, les mains jointes sur son tibia, une jambe pliée sous elle. Le papillon, attentif à l’étrange échange qui se déroulait, se posa son épaule pour éclairer les angles de son visage soucieux.

Vous parlez par énigmes, mais je suppose que je devrais m’en contenter, n’est-ce pas ? Si seulement il pouvait revenir rapidement…

Mais Fay ne lui répondit pas. Zelda s’était souvent demandé pourquoi elle seule entendait l’esprit de l’épée. Évidemment, le voile serait levé sur ce mystère si elle souscrivait à la légende des Sheikas. Si elle était la réincarnation d’Hylia, elle était l’artisane même de cette épée. Aussi, rien d’étonnant qu’elle puisse l’entendre. Mais cette idée ne la rassurait aucunement. D’une manière générale, tout ce qui évoquait son âme avait tendance à lui glacer le sang.

Elle n’avait pas osé interroger son chevalier au sujet de la Lame. Depuis son réveil au sanctuaire de la Renaissance, lui parlait-elle, à lui aussi ?

Fay… appela-t-elle avec un léger sourire. Je ne vous ai plus entendue depuis mon éveil, je vous croyais éteinte…

Les traits de Zelda s’affaissèrent légèrement pendant que l’épée lui répondait. D’un geste de la main, elle guida le papillon dans le creux de sa paume, le laissant danser délicatement sur ses doigts d’un air pensif.

Je sais, acquiesça sombrement la princesse lorsque la lame émit sa dernière lueur, sans quitter l’insecte des yeux. Je sens que la puissance du Pouvoir du Sceau ne cesse de diminuer. Face au danger, j’ignore ce que je serai encore capable d’invoquer intentionnellement alors que… oh Fay, il me reste encore tellement à faire… et si peu de temps pour le réaliser…

L’épée émit un sifflement court et aiguë, comme une question, et Zelda baissa les yeux sur le sol, le Pouvoir s’évaporant dans son poing.

Je ne lui ai rien dit parce-que… Parce-que je ne voulais pas qu’il me voit à nouveau comme quelqu’un de faible, de vulnérable. Me protéger lui a déjà tellement coûté…

Elle secoua la tête, écartant cette pensée de son esprit.

Mais ce n’est pas le plus important, reprit-elle d’une voix ferme. Le plus important, c’est que si les yigas nous détectent et s’en prennent au village, je ne suis même pas sûre d’avoir encore la puissance nécessaire pour tous les protéger.

La réponse de Fay fut l’une des plus longues qu’elle eut entendu de sa part. Elle n’avait eu que peu d’interactions avec l’épée avant qu’elle ne parte sceller Ganon dans la citadelle, mais celles-ci avaient toujours été justes et précieuses. La présence de Fay à ce moment-là lui avait apporté un tel réconfort, comme si elle était la preuve vivante de la survie de Link. Comme s’il était encore avec elle, lui insufflant la force nécessaire pour faire ce qui devait être fait.

Je sais que c’est la seule solution, affirma-t-elle d’un air grave lorsque l’épée se fut tue. J’espère seulement me montrer suffisamment persuasive pour que ça fonctionne…

Le silence retomba sur la petite chambre hylienne. Avec un soupir, Zelda laissa son regard errer sur le montant du lit où reposait son chevalier, inerte.

Ses paupières s’agitaient.

Il s’écroula sur le sol, sa tête résonnant comme le carillon du Temple du Temps les jours de la Déesse. Autour de lui, des rires éclatèrent tandis que son adversaire paradait fièrement en levant les bras en signe de victoire.

Un goût métallique mêlé à l’irritation du sable se répandait dans sa bouche. Il s’était probablement mordu la langue en recevant l’uppercut dans la pommette. Il essuya la commissure de ses lèvres d’un revers de manche et contempla d’un air morne la traînée de sang sur sa tunique. Ce fichu Drope n’allait pas l’emporter dans les sources chaudes : il le voyait plutôt rôtir au fond du cratère de la Montagne de la Mort.

Avec la vivacité d’un lézard tempo et la puissance d’un sanglier, il se jeta sur son ennemi qui faisait deux fois sa carrure. Il le saisit par la taille et le fit tomber à la renverse, se laissant emporter en une roulade dont il se redressa souplement. En face de lui, Drope se relevait déjà en le fixant d’un air mauvais.

Alors comme ça, t’en as pas eu assez, l’zonai ?

Son adversaire se jeta à nouveau sur lui. Il parvint à l’éviter avec souplesse et profita de l’ouverture de sa garde pour lui assener un coup dans le flanc, mais Drope était vraiment habile au corps-à-corps. Il reçut son coude en plein dans la tempe. Il tituba.

Dans la foulée, Drope l’empoigna par le col de sa tunique et lui assena un puissant crochet dans le ventre. Plié en deux, il était en parfaite position pour recevoir les doubles poings enlacés de son adversaire dans la nuque en un coup fatal.

Qu’est-ce qui se passe ici ? tonna soudain la voix du capitaine-instructeur.

Les rires s’interrompirent et le pas puissant de Kuhuge résonna sur le sol dallé de la cour. Il s’efforça de se redresser malgré le bourdonnement dans sa tête et la douleur dans sa poitrine. Cette fois-ci, il aura peut-être gagné une côte fêlée.

Encore vous, cadet ? s’écria Kuhuge à son attention d’une voix portante. Rien de surprenant, vous êtes dans tous les coups fourrés de cette unité ! Quand apprendrez-vous la discipline à la fin ? AU MITARD !

Il retrouva donc cette cellule qu’il commençait à bien connaître située près des écuries . Au fil du temps, ce lieu devenait davantage son refuge qu’une prison. Au moins, quand il y était, personne ne lui lançait de pot de chambre au réveil. Personne ne découpait les sangles de son armure. Personne ne le frappait pour prouver qu’il n’avait rien d’exceptionnel.

Il avait rejoint l’école des cadets de l’armée d’Hyrule depuis maintenant un an et demi. Les tests ? Il les avait réussi haut la main. Il était la recrue la plus prometteuse de toute la décennie.

Il avait été stationné au camp miliaire situé à l’ouest du Mont Daphnès, à l’opposé total du Domaine Zora. À son arrivée à la caserne des cadets, le jeune garçon de quatorze ans qu’il était avait eu un véritable choc. Lui qui était habitué à être le plus grand des enfants zora, il était soudain devenu le plus petit et le plus frêle des hyliens. Ses muscles fins étaient taillés par la nage et non par le labeur des champs et les armes. Mais il avait été, avant tout autre chose, élevé dans la plus pure tradition zora. Avec leur longévité, leur art de vivre si emprunt de spiritisme et d’histoire, il avait brusquement réalisé que la culture zora avait le rapport au temps et à la vie le plus singulier de tous les peuples d’Hyrule. Pour ses camarades, il était devenu une sorte d’hylien-poisson au vocabulaire et aux connaissances obsolètes. Un petit étranger au comportement presque précieux. Lui qui était considéré comme un enfant sauvage par les zoras, il ne savait plus quelle attitude adopter.

Les premiers mois, son avenir prometteur n’avait fait que se confirmer. Ses aptitudes exceptionnelles, sa soif de réussite et de reconnaissance le faisaient progresser plus rapidement que n’importe quel autre cadet. Il les supplantait dans tous les domaines. Pour lui, cette réussite était la consécration de ses rêves.

Et pourtant, rien ne s’était déroulé comme l’avait imaginé le petit garçon qu’il était. Il était devenu trop bon trop rapidement, et il n’était pas issu du bon milieu pour cela. Il avait beau se targuer d’être le fils d’un chevalier, il n’en avait ni la preuve ni le nom. Non, lui n’était que l’enfant sauvage, l’enfant élevé parmi les poissons… l’enfant zonai.

Ce surnom qu’il appréciait tant, il en était venu à le détester. Être le zonai, ce n’était plus être le petit sauvageon que tout le monde apprécie. C’était être le paria, le barbare. Ce surnom était devenu une insulte.

Ses prouesses éclipsaient celles des fils de généraux, de colonels, et de nobles. Lui, le sauvage élevé loin de la société hylienne, lui qui n’en connaissait qu’à peine les codes, ne pouvait pas être le meilleur bretteur, le meilleur archer, et le meilleur élève. Il ne pouvait pas être le champion qu’il avait rêvé devenir.

Mais il l’était. Et aujourd’hui, c’était presque malgré lui.

Sous les coups et les railleries de ses camarades, au fin fond du mitard où il passait de plus en plus de temps, il s’était juré qu’il finirait ses classes de cadet avec la plus haute distinction. Ainsi les portes de l’école des officiers chevaliers s’ouvriraient à lui pour une année supplémentaire. Ainsi s’achèverait son seul et unique exploit. Son seul rêve qu’il atteindrait avant de se fondre dans la masse du peuple d’Hyrule.

Cette école était réservée à l’élite sur recommandation des capitaines-instructeurs. Il savait que cela pouvait suffire pour nuire à ses projets. Les nombreuses rixes auxquels il était mêlé n’aidait pas à redorer son blason auprès de Kuhuge, ses camarades s’en assuraient bien. Heureusement pour lui, le capitaine-instructeur n’avait pas de fils dont la réputation était menacée par ses compétences. Non, ce que Kuhuge ne tolérait pas, c’était la plainte et la faiblesse. À ses yeux, il ne serait pas digne de ses formidables capacités tant qu’il ne résisterait pas à ses camarades par ses propres moyens. Kuhuge ne l’aiderait pas, ne le défendrait pas. Peu lui importait l’injustice : le capitaine l’enverrait au mitard jusqu’à ce qu’il n’entende plus parler de lui.

Le bruit d’un galop et d’une agitation soudaine le sortit brutalement de ses pensées. Intrigué, il se leva pour se rapprocher des barreaux du mitard, réveillant la douleur dans son flanc.

Sous ses yeux, au milieu d’un petit attroupement de soldats et de lads, une guerrière sheikah aidait une adolescente à descendre de cheval. La jeune cavalière était vêtue de soie rose et de broderies. Un diadème de perle décorait les fins cheveux blonds encadrant des grands yeux vert sombre cernés de fatigue.

La princesse Zelda ! Que faisait-elle donc ici, en plein camp militaire ? Était-ce une étape au cours d’un de ses nombreux voyages à travers Hyrule ? La rumeur la décrivait comme une érudite peu encline à la cour et aux mondanités. Elle parcourrait le pays au contact de son peuple et des découvertes scientifiques. Cette description lui plaisait beaucoup : il aimait l’idée d’une princesse s’opposant aux codes et à la noblesse. Comme si, sans le connaître, elle le défendait un peu contre les injustices nobiliaires qui l’écrasaient tant.

Mais en parallèle, le peuple grondait de plus en plus dans le sillage de l’adolescente. La Fille d’Hyrule, Protectrice en titre contre le Fléau, n’aurait pour l’instant manifesté aucun pouvoir protecteur. Face à ce constat, les hyliens s’étaient progressivement divisés en deux camps : ceux l’accusant de manquer à son devoir, et ceux prônant sa jeunesse et que rien n’était perdu. Lui-même était bien évidemment du second, position s’ajoutant à la longue liste des railleries de ses camarades.

Alors qu’il contemplait avidement la fine silhouette royale, il sentit soudain un poids formidable se poser sur sa poitrine. C’était la première fois qu’il la revoyait depuis sa venue au Domaine Zora, et pourtant, il aurait reconnu son regard entre mille. Ce regard dont il avait juré de chasser les fantômes. Mais il réalisait que tout ceci n’était que les chimères d’un enfant. Il devait déjà se battre de toutes ses forces pour devenir un simple chevalier parmi les cent que comportaient l’armée d’Hyrule. Il devait s’y résoudre : il ne connaîtrait ni gloire, ni postérité. Il n’approcherait jamais la Fille d’Hyrule de suffisamment près pour qu’elle lui sourit.

Sans quitter la princesse des yeux, il se jura qu’une fois adoubé, il ne ferait plus jamais entendre parler de lui. Il ne serait qu’un parmi tant d’autres. Un chevalier dont on oublierait les origines troubles et les liens avec le peuple-poisson. Il deviendrait un simple soldat que plus personne n’appellerait le zonai. Il serait juste… Link. Link qui rencontrerait un jour une jolie petite hylienne à qui il construirait une maison en bord de mer et avec qui il aura un fils. Un fils qui, lui, aurait un nom, et en serait fier.

La princesse s’éloignait des écuries d’un pas lent alors qu’il se résignait à tourner le dos à l’enfant qu’il était. Le zonai devait disparaître pour laisser place à l’hylien. C’était là sa seule possibilité.

Lorsqu’il revint en fin de journée à la caserne, libéré du mitard par un Kuhuge mutique, il fut soulagé de voir que le dortoir était encore vide. Lui qui était si gourmand, il ne rejoignit pas ses camarades au mess pour le repas. À la place, il s’empara de toutes ses affaires, les jetant les unes après les autres pêle-mêle dans son sac de voyage. Il ne conserva que celles données par l’armée depuis son arrivée. Il sortit de la bâtisse et la contourna pour rejoindre un brasero isolé. Alors, seul dans la nuit noire, il brûla son passé et ses rêves. Il hésita à peine lorsqu’il jeta au feu les nombreuses lettres de son amie Mipha.

Dans les semaines qui suivirent, il ne chercha plus le contact de ses camarades d’unité. Uniquement concentré sur les entraînements et le labeur, décuplant ses compétences déjà extraordinaires, il ne réagit plus aux provocations de Drope ou aux blagues mesquines. Il se barricada derrière une carapace de calme, de stoïcisme et de mutisme contre laquelle ses adversaires s’usèrent jusqu’à s’en lasser.

Kuhuge ne l’envoya plus au mitard. Il n’en avait plus besoin : il avait construit de lui-même les murs de sa propre prison. Et lorsqu’il abattait son épée sur le bouclier de son adversaire au terrain d’entraînement, il ne leva plus jamais les yeux sur la silhouette sombre de la citadelle qui se découpait à l’horizon, loin au nord d’Hyrule.

 

 

Le soleil venait tout juste de passer au dessus de la Passe de Kaepora lorsque Kornuieh se hissa sur la dernière marche de l’escalier. Elle maudissait son corps d’être devenu aussi faible. Par les sept, elle n’avait fait que gravir un escalier, et déjà elle n’avait plus qu’une envie : se coucher dans une chaise longue et ne plus en bouger du reste de la journée.

Elle avait mal au dos et aux pieds à en égorger un moldaquor avec les dents. Ah, on lui en avait donné des cours de couture, de cuisine et de coutume hylienne, pour qu’elle puisse charmer un voï. Mais ça ? Personne ne l’avait avertie.

Personne ne lui avait dit qu’attendre un enfant signifiait perdre tous ses droits sur son propre corps. Émerveillée les premiers temps par la sensation d’une vie grandissant en elle, elle n’avait plus qu’un souhait aujourd’hui : l’expulser le plus vite possible. Mais même ça, ce n’était pas elle qui déciderait quand ! Émerveillée, elle ? Bernée oui !

Depuis quelques semaines, elle avait la sensation de ne plus être qu’une gigantesque baudruche octo dont sa petite cohabitante – l’idée d’un enfant mâle n’était même pas envisageable – faisait ce qu’elle voulait. Elle se nourrissait en permanence et s’accaparait égoïstement toute son énergie. Elle tapait dans son ventre dès qu’elle était réveillée, ruinant son dos, ses reins, sans compter sa vessie. Elle décidait même ce qu’elle devait manger et quand ! Kornuieh ne pouvait plus se pencher, s’accroupir, courir, dormir comme elle en avait envie. Cette grossesse n’était plus une cohabitation pacifique. C’était un lutte permanente entre deux volontés.

Une fierté toute maternelle l’envahissait en songeant que sa petite cohabitante se montrait déjà digne d’une véritable gerudo. Mais Kornuieh mourrait d’envie de retrouver l’autonomie de son corps, de courir, de sauter, de se battre au corps à corps, de dormir sur le ventre, de manger quand et si elle en avait vraiment envie.

Alors qu’elle frappait à la porte en face d’elle, elle jura ses grands dieux qu’on ne l’y reprendrait plus. Zazounet n’aura qu’à se tenir de son côté du lit.

Perdue dans ses pensées, il fallut un instant à Kornuieh pour s’apercevoir qu’aucune réponse ne lui parvenait de l’autre côté du battant de bois. Puisqu’il était hors de question qu’elle ait traîné sa carcasse bedonnante jusqu’ici sans raison, elle opta pour glisser un œil discret dans l’entrebâillement de la porte.

Son patient reposait toujours dans son lit, sur le dos et les yeux clos. Le petit tas de fleurs glagla au pied du montant de bois indiquait que la princesse avait suivi à la lettre les instructions qu’elle lui avait donné la veille au soir. Cette dernière était quant à elle couchée en chien de fusil sur le matelas adjacent, serrant dans sa main le linge destiné à humidifier le visage du chevalier. Elle portait la même tenue que la veille et n’avait pas pris la peine de se glisser sous les draps. Visiblement, elle avait veillée sur le malade toute la nuit, et ne s’était assoupie que récemment. Kornuieh décida d’entrer malgré tout, souhaitant s’assurer de l’état de santé du jeune hylien. Elle était convaincue que la princesse ne lui en tiendrait pas rigueur, puisqu’elle venait prendre soin de son précieux chevalier.

Avec la grâce propre aux femmes dans leurs derniers mois de grossesse, Kornuieh se dandina à travers la pièce. Son pied buta malencontreusement contre un objet métallique posé au sol et elle s’arrêta. Son regard dépassa son ventre proéminent avec une grimace et elle aperçut la pointe de l’épée de Link. Kornuieh en resta un instant interdite. La lame bleutée était parfaitement reconnaissable. La fameuse Lame Purificatrice, ici, à Euzero, devant elle.

Savotta, Kornuieh, retentit la douce voix de la princesse.

La gerudo sursauta et releva la tête vers la jeune hylienne. Celle-ci était à présent assise sur le lit, les coudes posés sur ses genoux repliés et les mains pendantes. Ses beaux cheveux blonds étaient légèrement emmêlés par le sommeil, ses traits étaient tirés et son teint pâle. Malgré ces stigmates évidents de sa nuit blanche, ses yeux verts pétillaient, alertes.

Vasaaq, altesse. Navrée de vous avoir réveillée.

J’ai bien assez dormi, répondit Zelda avec une bonne dose de mauvaise foi. Comment va-t-il ?

Je ne l’ai pas encore examiné. Il a repris conscience ?

Comme si de rien était, Kornuieh contourna négligemment la lame posée sur le sol pour rejoindre le chevet du malade.

Non. Il s’est seulement agité pendant quelques minutes à l’approche de l’aube.

La gerudo acquiesça et débuta son examen. Elle tâta le front, observa le fond de l’œil, testa la respiration. Pendant ce temps, Zelda se leva de sa couche et rangea la précieuse épée dans son fourreau.

La fièvre n’a que peu baissé, indiqua Kornuieh alors qu’elle prenait le pouls du jeune hylien, mais elle est stable.

Et c’est une bonne nouvelle ? interrogea la princesse en se rapprochant.

Plutôt. Après autant de temps, si elle n’a pas empiré, son état ne devrait que s’améliorer.

Zelda hocha la tête en observant les faits et gestes de la gerudo à ses côtés. Toute son attention était focalisée sur son patient alors qu’elle changeait une nouvelle fois les herbes Glagla qui recouvraient le corps brûlant.

Où avez-vous appris tout ça ? demanda la princesse en se rasseyant sur son lit, lasse.

Kornuieh haussa les épaules sans détourner le regard de son ouvrage.

À la cité, toutes les femmes sont guerrières et toutes les guerrières doivent savoir soigner leurs sœurs. Nous connaissons toutes les soins de base.

Elle laissa échapper un soupir en songeant à sa vie d’avant Euzero.

Mais avant de partir à la Chasse au voï, je me préparais à devenir guérisseuse. J’ai déjà passé de nombreuses saisons auprès de l’une d’entre elles.

Kornuieh se redressa difficilement, ses mains soutenant ses reins douloureux, et se tourna vers la princesse.

Mais aujourd’hui, cet avenir est quelque peu compromis ! s’exclama-t-elle avec humour.

Les yeux de Zelda glissèrent sur le ventre rebondi, et la future mère posa inconsciemment une main sur la peau tendue en un réflexe possessif.

Toutes mes félicitations, lui sourit la princesse. Quand la naissance est-elle prévue ?

Aussi vite que possible, grommela spontanément la gerudo.

Zelda ne put retenir un rire franc et généreux. Cette réaction la fit immédiatement grimper dans l’estime que lui portait Kornuieh. Les remarques franches et honnêtes de la gerudo avaient heurté plus d’un hylien depuis qu’elle avait quitté sa terre natale. En ce qui concernait la grossesse, elle trouvait que la plupart des femmes étaient forcément d’une hypocrisie totale : se sentir l’équivalent d’un morse des sables crevant de soif en plein soleil n’avait rien d’une sinécure, et il était des plus naturels de vouloir en finir. Cela n’avait, à son sens, rien à voir avec l’amour qu’elle portait à son enfant à naître. Elle ne voyait donc pas pourquoi elle devrait s’en cacher.

Elle appréciait que Zelda ne s’offusque pas de ses propos. Elle se rappela alors que, selon la légende, la princesse était étroitement liée à la Reine Urbosa. Elle devait avoir une certaine accointance avec l’art de vivre gerudo. Cela ne fit qu’attiser davantage son intérêt pour cette jeune hylienne venue d’un autre siècle.

Zelda avait connu la Grande Urbosa de son vivant, l’avait côtoyée. Cela seul suffisait à intriguer toute gerudo digne de ce nom.

Il va falloir que vous vous reposiez, altesse, conseilla-t-elle en voyant la princesse se passer une main sur son visage épuisé, ou vous ne serez plus bonne à rien. Vous dormirez cette après-midi, et je veillerai sur Link.

Kornuieh avait parfaitement conscience que son ton ne souffrant d’aucune objection était totalement anti-protocolaire, mais elle n’était pas du genre à faire cas des mondanités. Secrètement, elle espérait que la princesse n’était pas non plus de cette trempe. Elle ne pouvait prétendre la connaître, mais Kornuieh se targuait d’être un excellent juge. La princesse était une personne qui respirait la bonté, et la gerudo pouvait sentir en elle les prémisses d’un attachement pour la jeune hylienne. Enfin, jeune… selon un certain point de vue.

Nous verrons, se contenta de lui répondre Zelda. Kornuieh, y a-t-il l’équivalent d’un chef dans votre village ?

La gerudo haussa un sourcil.

Pas vraiment. La plupart des décisions sont prises par l’ensemble des villageois. Nous sommes peu nombreux, à vrai dire.

Pas de porte-parole ? insista la princesse. Quelqu’un qui a tendance à mener les débats? Une sorte d’arbitre ?

Non… mais je suppose que ce qui s’en rapproche le plus serait mon Zazounet. En tant que fondateur, tout le monde l’écoute… Même si je lui souffle la plupart de ses idées.

Zelda hocha la tête et se rapprocha de la future mère.

Pensez-vous pouvoir revenir ici avec votre mari dans une petite demi-heure, Kornuieh ? demanda-t-elle comme une faveur.

La gerudo la détailla sans un mot, intriguée et vaguement inquiète. Une telle demande de la part d’un chef, ce n’était jamais de bon augure.

Elle hocha la tête.

18 novembre 2023

Chapitre 5 : Fausse Route

Situé aux confins sud-est d’Hyrule, le Désert Gerudo se présentait comme un gigantesque espace aride battu par des vents violents et des tempêtes de sable aussi hasardeuses que dangereuses. Blotti derrière les montagnes éponymes aux sommets de roche rouge décharnés, le canyon serpentant au milieu des hauts plateaux en était le seul et unique accès depuis la Plaine d’Hyrule. Pour le traverser, les voyageurs pouvaient soit suivre le tracé unique qui sinuait au fond de la profonde ravine, soit se faufiler par le sommet des montagnes et subir le joug d’un soleil cuisant sans le moindre abri, soit, enfin, arpenter la multitude de passerelles de bois qui ornaient les façades du canyon, restes des campements d’extraction de pierre et des fouilles archéoniques effectuées un siècle plus tôt.

Dans tous les cas, quel que soit l’itinéraire choisi, tout le monde finissait immanquablement par échouer à l’extrémité sud du Canyon Gerudo. C’était là que se dressait l’ultime relais avant le désert, aux portes du pays des vaïs guerrières. Il avait été installé là pour accueillir les chevaux qui ne pouvaient s’aventurer dans des contrées aussi hostiles. Rencognée dans le creux de la ravine, la silhouette équine du bâtiment faisait face à une ancienne carrière de pierre dont l’exploitation s’était interrompue des siècles auparavant. Le paysage en portait encore les stigmates : la paroi rocheuse était taillée en gros blocs grisâtres, et plusieurs routes et esplanades y avaient été aménagées dans les hauteurs au fur et à mesure des excavations.

C’était là, sur l’une de ces terrasses abandonnées, que se dissimulait le sanctuaire de Keh’Noi.

A peine Link et Zelda apparurent-ils sur le socle de pierre noire que le chevalier s’éloignait vers les restes d’un vieux campement de tailleurs de pierre attenant. Après l’avoir contourné, il s’arrêta face à la paroi rocheuse et l’observa attentivement. Poings sur les hanches, il la longea patiemment sous le regard intrigué de sa protégée demeurée de l’autre côté des restes d’une clôture de bois vermoulue.

Link, ne traînons pas, réclama-t-elle. J’aimerai avoir traversé le désert avant la tombée de la nuit.

Sans lui prêter la moindre attention, le jeune hylien s’avança jusqu’à une vieille caisse en bois poussiéreuse. Il s’assura de sa solidité malgré son âge avant de la pousser contre le rebord de la falaise et de l’escalader.

Qu’est-ce que tu fais ? l’interpela-t-elle à nouveau avec une légère impatience. On doit se mette en route sans tarder !

Mais le chevalier poursuivit ses acrobaties sans répondre. Il grimpa sur un petit promontoire rocheux, se retourna et tendit la main à la jeune hylienne en une invitation. Celle-ci fixa sa paume d’un air mi-perplexe, mi-agacé. Son premier élan face au mutisme du chevalier était de lui sauter à la gorge, mais elle se contint. Par Hylia, elle avait oublié que Link avait la détestable habitude d’agir sans lui fournir la moindre indication dès lors qu’il se sentait investi d’une mission la concernant. Cette règle datait de l’époque où ils ne pouvaient pas s’adresser la parole sans se sauter à la gorge. Probablement que selon Link, faire sans son accord lui permettait d’agir plus efficacement qu’en attendant l’issue d’une énième dispute.

Les habitudes du chevalier avaient la vie dure.

Pour autant, Zelda savait que ce qui valait il y a cent ans ne pouvait plus avoir cours aujourd’hui. Principalement parce qu’elle ne le voulait surtout pas. Mais elle ignorait toujours à quoi s’en tenir concernant la mémoire du chevalier : dans ces circonstances, ce n’était qu’à elle, et à elle seule, d’amorcer un changement dans leurs interactions.

Link, où est-ce que tu m’emmènes ? insista-t-elle en s’efforçant d’effacer tout reproche dans le son de sa voix.

Bien que tolérante, elle demeurait bien décidée à ne pas franchir la clôture qui les séparait avant d’avoir obtenu une réponse. Satisfaisante, si possible.

Nous allons camper dans les hauteurs, dit-il en lui présentant sa main avec plus d’insistance.

Je croyais que nous nous rendions au repaire ?

Le jeune hylien glissa un regard équivoque sur les armes dans le dos de Zelda pour toute réponse, et la princesse se recula d’un pas.

Link, je ne monterai pas là-dessus.

Le ton, bien que neutre, était sans appel. Le chevalier, sensible à la tempérance de sa protégée, rangea prudemment sa main tendue pour descendre de son perchoir. Agir ainsi lui semblait la seule option viable, et il n’avait pas tort.

Je ne peux pas continuer comme ça, lui expliqua Zelda de son ton le plus maîtrisé. Il faut que tu me parles, Link, que tu m’expliques ce que tu as en tête. Je ne vais pas te suivre à l’aveuglette jour après jour sans avoir la moindre idée de l’endroit où je vais dormir le soir même. On doit décider de notre itinéraire et des étapes de notre voyage à deux.

C’est mon devoir, répondit Link stoïquement, comme s’il s’agissait d’une évidence indiscutable.

Il n’est pas question de devoir ici ! s’exclama-t-elle soudain, ulcérée.

Seul le silence lui répondit, sans grande surprise. Autant pour le contrôle de soi ! Elle savait bien pourtant que le seul moyen de se faire entendre du chevalier était tout simplement de ne pas lui crier dessus. Link n’avait jamais été du genre à donner la réplique durant une dispute. Il la laissait s’époumoner, et une fois l’orage passé, n’en faisait qu’à sa tête. Mais pourquoi fallait-il qu’il soit aussi borné par Hylia ?!

Inspirant un grand coup, Zelda se pinça l’arête du nez. Garder l’empire de soi-même ne lui avait jamais posé de problème lors des tâches officielles, mais quand il s’agissait de Link… C’était une tout autre affaire. Ça l’avait toujours été.

Il faut que tu me parles, répéta-t-elle le plus calmement possible. J’ai besoin que tu me parles. Je sais que tu connais Hyrule et ses dangers mieux que moi, mieux que quiconque en fait, et que toutes les décisions que tu prends sont là pour garantir ma sécurité. Mais nous allons probablement vivre ainsi pendant… un certain temps. Je ne peux pas me contenter de découvrir jour après jour ce que nous allons faire et comment.

Le jeune hylien la sonda un instant. Les traits de son visage impénétrable était gravé dans du marbre et une brise chaude souleva quelques mèches échappées de son catogan.

C’est mon rôle de te protéger, finit-il par lâcher d’une voix neutre.

Oh Link, cesse de te comporter comme un simple soldat pour l’amour de la Déesse ! souffla la jeune hylienne, désespérée.

Zelda se détourna prestement pour fuir le regard à la fois stoïque et intense du chevalier, seul moyen de conserver son sang-froid. Elle devait se rappeler que Link était et avait toujours été quelqu’un de devoir. Depuis le jour où il avait été nommé chevalier servant de la Princesse Royale, il avait agi comme soumis à un commandement suprême auquel il ne devait surtout pas faire défaut, et au Fléau ses autres obligations. Pour y répondre, Link avait la fâcheuse habitude d’agir à sa guise selon sa propre idée à lui, qu’importe ses choix à elle. Ce qui avait le prodigieux don de l’irriter.

Pourtant, elle sentait que ce n’était pas la seule raison qui animait le chevalier aujourd’hui. Depuis la mort d’Impa, quelque chose le rongeait de l’intérieur, quelque chose qui le rendait à la fois plus taciturne et plus intransigeant envers lui-même, ce qui n’était pas peu dire. Zelda avait une vague idée de ce qui le poussait à agir de la sorte, mais pour l’heure, elle avait conscience que seule la douceur ramènerait le jeune hylien à moins de rectitude militaire.

Il ne tenait qu’à elle de se montrer plus compréhensive.

Link, reprit-elle en s’astreignant au calme, je sais que nos rapports sont… complexes, disons. En tant que Princesse Royale, j’ordonne et tu obéis. Mais… n’avons-nous pas dépassé tout ça depuis longtemps ? Ne sommes-nous pas… autre chose ?

Elle contourna la barrière qui les séparait et le rejoignit d’un pas lent. En face d’elle, Link ne bronchait pas, mais elle savait d’expérience que cela ne voulait rien dire. Elle se mordit l’intérieur de la joue, incertaine.

Je voudrais juste… juste que nous soyons à nouveau comme avant… comme…

Une lueur interrogative brilla dans les yeux du jeune hylien et la princesse ravala les mots qui s’apprêtaient à franchir ses lèvres.

Comme à Elimith.

Elle saisit la paume du chevalier de sa main tremblante, entrelaçant leurs doigts de la même façon que la veille au soir.

Est-ce que ça, demanda-t-elle en montrant leurs doigts liés, ça ne signifie rien pour toi ?

Alors qu’elle parlait, Link la scrutait intensément, dessinant inlassablement de ses pupilles bleutées le moindre pourtour de son visage. Sous leur joug impérieux, Zelda contenait difficilement la chaleur qui tentait d’envahir ses joues. Par Hylia, ce qu’elle aimait quand il l’observait de cette façon, qu’importe ce que cela signifiait.

J’ai une confiance aveugle en toi, Link, chuchota-t-elle pour contrôler l’émotion dans sa voix, et je remets ma vie entre tes mains sans la moindre hésitation. Au plus fort d’une bataille, au fin fond d’un territoire ennemi, je t’obéirai sans jamais m’y opposer. Mais entre temps, j’ai besoin de comprendre. Comprendre où on va et pourquoi. J’ai besoin que tu me parles. Que l’on se parle. Tous les deux.

Après une minute de silence interminable, le chevalier hocha finalement la tête en un accord tacite, arrachant un sourire soulagé à la princesse.

Pourquoi veux-tu m’apprendre à me battre ici ? essaya-t-elle à nouveau. On ne peut pas attendre d’avoir exploré le repère des yigas ?

Trop dangereux.

En chemin alors ? insista-t-elle tandis que le chevalier se détournait pour grimper à nouveau sur la caisse.

Nous nous y téléporterons.

Nous… Il y a un sanctuaire à côté de leur repaire ? s’exclama la jeune hylienne. Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?!

De nouveau perché sur son promontoire, Link se retourna. Il tendit la main vers la princesse avec un sourire contrit en guise d’excuse. Attendrie malgré elle, Zelda rendit les armes, secouant la tête d’un air mi-amusé, mi-résigné.

Elle posa sa paume dans celle de son chevalier.

 

 

Droite, gauche, droite, en bas….

Mes yeux.

La lame du chevalier heurta faiblement le bâton de bois de la princesse dans une succession de bruits secs, pulsation inarrêtable qui raisonnait en écho contre la roche du canyon en contrebas. Haut dans le ciel, l’astre solaire brillait de mille feux dans un azur rendu presque blanc et sans nuages.

Droite, gauche, droite, en bas…

Mon pied d’appel.

Son pied, oui. Lire où il porte son poids…

Troublée par cette pensée, Zelda para à la dernière minute l’attaque surprise au-dessus de sa tête. Malgré les températures modestes, elle sentait qu’elle transpirait à grosses gouttes sous le poids de la concentration et de l’effort, alors que Link paraissait se porter comme un charme, ce qui l’enrageait. Son épée, aussi légère fut-elle, semblait peser de plus en plus lourd. Elle devait sans cesse se rappeler de garder son bouclier en défense, son bras gauche s’affaissant malgré elle. Le carquois dans ses jambes lui battait les cuisses en une douleur sourde et lancinante, et son arc heurtait l’arrière de son crâne dès qu’elle reculait la tête. Mais Zelda était tenace. Elle s’astreignit à occulter toutes ces désagréables sensations du mieux qu’elle put. Elle devait apprendre, et le plus vite possible. Ne pas lâcher.

Link en se remit en position.

Droite… droite… gauche… droite…

Change d’appui.

Pour illustrer son propos, Link termina son attaque en touchant d’un revers le flanc gauche de la jeune hylienne, dévoilé par sa posture hasardeuse. Elle ne put l’intercepter sans se contorsionner de façon presque inhumaine, et elle se dégagea rapidement, agacée de s’être trompée dans ses mouvements de jambes. Malgré tous ses efforts, la princesse se sentait toujours aussi gauche et malhabile une épée à la main. Elle avait l’étrange sensation d’aller à l’encontre de sa nature profonde, mais elle n’avait aucune autre possibilité. Il était grand temps que la Princesse Royale cesse de compter sur les autres pour assurer sa survie.

Cela faisait déjà plus de deux semaines qu’ils étaient installés dans les hauteurs qui surplombaient le Relais Gerudo. Ils demeuraient à l’abri des regards mais toujours soumis au microclimat propre à chacune des constructions sur cette terre aride. C’était le seul moyen pour que le soleil impitoyable et la chaleur écrasante émanant du désert ne les affectent pas. Zelda n’imaginait même pas combien elle aurait souffert sinon tant le programme d’entraînement que Link lui imposait était intense et éprouvant. Cent ans auparavant, elle s’était plu à quelques observations discrètes des exercices que Link donnait aux soldats depuis les fenêtres de ses appartements. À présent, elle devait bien avouer qu’observer était une chose, y prendre part, une autre.

À nouveau, Link se remit en garde dans une invitation à poursuivre. Zelda l’imita, et la joute reprit. Link asséna son bâton par deux fois à droite, une fois à gauche, puis à nouveau à droite. Élève assidue, Zelda bloqua chaque assaut. Cette fois-ci, elle ne laissa aucune ouverture, et Link lui sourit.

Sans s’interrompre, le jeune hylien accéléra alors la cadence de ses mouvements, sans les rendre plus offensifs. Concentrée, la sueur dégoulinant le long de ses tempes, Zelda para encore chaque coup, sans faillir.

Les attaques s’enchaînèrent. Droite, droite, gauche, droite… Droite, droite, gauche, droite,droite, droite, gauche, droite, droite, droite, gauche, droite, Zelda plissa les yeux, le cœur lui battant les oreilles. Le soleil se reflétait sur sa lame à chacun de ses mouvements de poignets, l’éblouissant, mais elle ne détourna pas le regard. Son instinct lui hurlait qu’elle ne devait surtout pas relâcher sa vigilance. Link ne faisait que l’endormir en l’installant dans une répétition confortable. Jusqu’au moment où il la prendrait en traître.

Droite, droite, gauche, droite… Bas, haut, revers.

Bien ! la félicita le chevalier en baissant son bâton, les yeux brillants de satisfaction.

Zelda ne put retenir un sourire ravi d’enjoliver son visage rougi par l’effort. Rares étaient les mots d’approbation du chevalier lorsqu’ils pratiquaient l’escrime et elle savait les savourer à leur juste valeur. Au tir à l’arc par contre, il ne tarissait pas d’éloges monosyllabiques. Il fallait dire qu’à la grande surprise de la princesse elle-même, la jeune hylienne y excellait. Après quelques jours seulement, Link avait déjà commencé à l’éloigner de ses cibles et, arc de la dévotion aidant, elle parvenait régulièrement à atteindre les cornes de moblins qu’il disposait le long de la paroi rocheuse. Réussir un exercice avec autant d’aisance avait quelque chose de particulièrement satisfaisant. A contrario de l’escrime, le tir à l’arc semblait lui venir plus naturellement.

Particulièrement paradoxal pour une végétarienne. Aux dernières nouvelles, on ne chassait pas les légumes et les herbes avec des flèches.

Link s’écarta pour signaler un temps de pause et Zelda, le souffle court, se laissa glisser le long de la paroi du rocher qui les surplombait. Elle était satisfaite de sentir un peu d’ombre sur son visage. Malgré la protection du relais, elle savait que la teinte d’albâtre de sa peau commençait à se brunir à force de journées passées à l’extérieur, même si elle ne disposait d’aucun miroir pour le voir. Elle enleva les mitaines protectrices de ses mains et contempla la différence de teinte entre sa paume et le bout de ses doigts d’un air étrangement satisfait. De telles marques n’étaient guère seyantes pour une princesse de haut rang. Jamais elle ne se serait permis un tel laisser-aller du temps où elle arpentait les couloirs du palais, vêtue de ses amples robes richement décorées. Elle n’aurait jamais pu se le permettre : inutile de donner un nouvel argument au courroux de son père.

Aujourd’hui, toute princesse fut-elle, elle s’autorisait à plus de négligence et de naturel. Les mots d’Impa raisonnèrent soudain dans son esprit, provoquant un léger pincement au cœur : si tu reconstruis le royaume, toi seule pourras en édicter les règles, et ainsi peut-être t’accorder quelques… agréments disons. Était-ce de ce genre de petits arrangements que sa nourrice parlait ? Ou de quelque chose de plus profond ?

Link, installé à ses côtés, fouilla dans sa besace et en sortit une fiole de verre remplie d’un liquide vert sombre. Il la lui tendit. Si dans les premiers temps, Zelda avait été surprise de voir tout ce que ce sac pouvait contenir, elle avait finit par deviner que l’intervention de quelques korogus en avait décuplé la capacité.

Encore ? grogna-t-elle en se saisissant tout de même du récipient. Je déteste les remèdes Vitalis. Ils ont un goût infect.

Link lui adressa un sourire amusé et Zelda s’arrêta, le goulot posé sur ses lèvres sèches. Elle glissa un regard au coin vers le jeune hylien qui affichait un petit air malicieux.

Je sais qu’aucun remède n’a bon goût, mais est-ce une raison pour ne pas s’en plaindre ?

Elle ingurgita la mixture d’un trait dans une grimace de dégoût. Vraiment, elle détestait ces potions, et évitait à tout prix de penser aux ingrédients qui les composaient. Depuis deux semaines, elle n’avait d’autre choix que d’en avaler quotidiennement pour tenir le rythme. Zelda était avant tout une érudite et elle n’était pas habituée à des journées aussi physiquement intenses. Malgré les remèdes, les séances d’entraînement répétées la laissaient dans un état d’épuisement qu’elle n’avait jamais connu. La peau de ses mains si douce la brûlait dans l’attente que les cals disgracieux mais nécessaires se forment, et ses muscles l’élançaient sourdement, lui donnant la sensation de n’être plus qu’un torchon amidonné que l’on étirait sans vergogne.

Le soir venu, elle se couchait dès l’apparition de la première étoile pour sombrer dans un sommeil sans rêve, serrant le sceau hylien dans son poing et Hogo contre sa poitrine. Aussi infantile que cela puisse être, elle n’imaginait plus s’endormir sans sentir ses deux petits auxiliaires tout contre elle. Elle ignorait s’ils l’aidaient réellement à s’assoupir ou si la fatigue physique l’emportait sur ses cauchemars, mais, pour la première fois depuis la chute du Fléau, elle ne pensait pas, ou peu. Aucune de ses nuits n’avait été troublée par les noirs souvenirs de ses années passées avec Ganon.

Seulement par ses morts. Mais eux, elle les méritait, voir les accueillait.

Elle laissa son regard se perdre sur le Désert Gerudo qui s’étendait à perte de vue. La Cité et le Bazar Assek n’étaient que de petites constructions égarées dans ce gigantesque océan de sable rayonnant de lumière. À sa gauche, elle distinguait le sommet des imposantes statues des Sept Héroïnes vénérées par les gerudos. Pour la première fois de sa vie, Zelda se sentait étrangement apaisée à l’idée d’être sur des terres où Hylia n’était pas ou peu adorée. Les révélations d’Impa raisonnait encore dans sa tête. Elle refusait de s’y attarder, éloignant tout ce qui serait susceptible de l’y faire penser. Elle n’avait plus qu’un seul objectif, dont rien ne devait la détourner : anéantir une bonne fois pour toutes la menace des yigas. Tout particulièrement Suppa.

En cela, elle remerciait Link de lui imposer un rythme quotidien aussi soutenu. Tous les jours, la jeune hylienne s’éveillait à l’aube alors que le chevalier effectuait déjà ses propres exercices d’épée, un lait chaud et fumant posé sur le feu à son attention. La matinée était réservée au renforcement musculaire et aux exercices d’épée, les après-midis au tir à l’arc et à la méditation. Zelda avait découvert que contrairement à l’impression qu’elle en avait, un combat à l’épée n’était pas un enchaînement de coups pensés les uns à la suite des autres. En réalité, il était impératif d’apprendre des séquences entières de réflexes à son corps, à force de répétition, encore, et encore, et encore. Ainsi seulement un épéiste parvenait à anticiper chacune des attaques adverses d’un simple regard, ses muscles réagissant sans avoir besoin de penser ses actes. Elle comprenait enfin pourquoi Link, malgré tout son talent, s’astreignait à ses séances d’entraînement deux fois par jour au minimum : il rappelait sans cesse à ses muscles des séquences entières apprises depuis des décennies, pour ne jamais faillir.

Cette rigueur était probablement ce qui lui avait sauvé la vie, à son réveil. Si sa tête avait oublié qui il était, son corps, lui, se rappelait comment se défendre.

Tu penses pouvoir partir pour le repaire des yigas dans combien de temps ? demanda-t-elle au jeune hylien à ses côtés.

Il laissa échapper un soupir las et se releva. Ce n’était pas la première fois que Zelda lui posait cette question, mais sa réponse demeurait inchangée.

Quand tu seras prête.

Dans combien de temps ? insista-t-elle.

Il haussa les épaules et Zelda se rembrunit, tentant d’occulter le léger serrement dans sa poitrine. Elle avait pourtant l’impression d’avoir progressé aujourd’hui, mais Link semblait encore bien insatisfait au vu de son regard si sombre. Cette simple idée découragea Zelda. Décevoir les attentes de ses proches était-il donc inévitable pour elle ?

Elle serra les dents de toutes ses forces. Ses mains se refermèrent inconsciemment sur le sceau royal qui pendait sous le tissu entre ses seins. Non, cette fois-ci, elle ne le permettrait pas. Elle avait promis à sa nourrice d’honorer sa mémoire et il n’y aurait que la mort qui pourrait l’en empêcher. Elle devait continuer à se surpasser, à donner le meilleur d’elle-même, dût-elle ingurgiter tous les remèdes d’Hyrule à s’en rendre malade.

Cette fois-ci, elle ne décevrait personne. Et encore moins Link.

Debout à ses côtés, les bras croisés, le jeune hylien glissa un regard soucieux sur l’expression fermée qu’arborait son élève. Dès les premiers jours, il avait été particulièrement surpris par l’extraordinaire résistance de la princesse, elle si peu habituée à l’exercice physique. Mais l’intransigeance dont elle faisait preuve envers elle-même l’inquiétait. Il avait parfaitement conscience de la pression que Zelda s’infligeait. Il ne cessait de lui répéter que ce qu’elle avait acquis en deux semaines, beaucoup mettaient des mois à y parvenir. Lui qui avait craint un apprentissage laborieux des règles les plus élémentaires, il avait été impressionné par la vitesse à laquelle Zelda assimilait ses consignes et les exécutait avec rigueur et précision. Il avait fini par réaliser que la princesse, ayant passé la majorité de sa vie en prière et en méditation, savait depuis le plus jeune âge faire le vide en elle pour obtenir une concentration parfaite. Cela, des soldats de métier mettaient parfois des années à l’acquérir.

Mais rien n’y faisait. La princesse ne cessait de repousser ses limites au maximum, restant sourde aux alertes de plus en plus fréquentes de son corps malmené.

Link la revoyait il y a un siècle, lorsqu’à peine âgée de seize ans, elle s’efforçait d’éveiller son pouvoir. Passant des heures et des heures en méditation, en recherche, en prière, se rendant malade à force de rester immobile dans l’eau glacée des sources. Parcourant Hyrule dans tous les sens en quête d’une chose inconnue, celle qui serait la clé décisive de son pouvoir, mais qui lui demeurait inaccessible.

Que Zelda soit à nouveau obligée de s’infliger une telle épreuve était de sa seule et unique responsabilité.

Jour après jour, il observait sa rapide progression avec un mélange de fierté et de mélancolie qui lui volait la majorité de ses nuits. Il savait que Zelda avait raison. Qu’en entreprenant un tel voyage à deux, et au vu du péril que représentaient les yigas, elle devait acquérir un minimum de réflexes pour se défendre. Mais il détestait toujours autant de voir la jeune hylienne tenir une arme dans sa main si fine, de voir les cales typiques des épéistes les déformer progressivement. Comme si, en lui apprenant l’art de la guerre, il corrompait progressivement la pureté qu’elle représentait, parce que lui-même n’était plus à la hauteur.

Telle était sa pénitence pour avoir failli. Que ce soit Zelda qui en porte le double poids, celui de la perte d’Impa et de devoir se détourner de sa nature si pure, le brisait, le dévorait. Il avait tellement honte de lui infliger toutes ces peines, toutes ces épreuves…

Link… murmura la princesse d’une voix douce, l’extirpant de ses pensées, tu m’en parleras, un jour ?

Désarçonné, le chevalier se contenta de froncer les sourcils. Zelda baissa les yeux sur le sol, lui dissimulant son expression.

De ce qui te ronge depuis Cocorico, précisa-t-elle.

Malgré les quinze jours écoulés, la princesse était encore incapable de parler de la mort d’Impa à voix haute. Cela la rendait bien trop réelle pour qu’elle puisse le supporter.

Link poussa un profond soupir et tourna son attention vers le désert devant lui d’un air sombre. Ainsi, ses émotions étaient si faciles à lire ?

Le jeune hylien n’était pas imbu de lui-même et savait reconnaître ses fautes. Mais en parler directement avec la principale concernée en était une autre.

Tu n’en es pas responsable, tu sais.

Link tressaillit, révélant à la princesse combien elle avait visé juste. Pourtant, ces paroles ne provoquèrent aucune sensation de réconfort, bien au contraire. Si Zelda savait ce qui le rongeait, c’était parce qu’elle avait vu son erreur tout comme lui. Son démenti prouvait seulement que la princesse était d’une nature foncièrement altruiste et sensible.

Zelda se leva et se rapprocha. Elle sentait que la distance physique n’aiderait pas Link à entendre raison. Elle savait aussi qu’il y avait de fortes chances pour qu’il n’ouvre pas la bouche de toute la conversation, et qu’elle devrait se contenter de lire ses pensées dans l’expression de son visage.

Cette mâchoire serrée par exemple lui indiquait qu’il n’interprétait probablement pas ses propos comme elle espérait.

Tu te souviens de ce que je t’ai dit après la bataille sur les contreforts de la Montagne de la Mort, celle où tu avais été blessé ?

Link sentit des doigts frêles effleurer le biceps de son bras gauche, qu’un lynel avait profondément entaillé cent ans auparavant. Il leva ses yeux bleus sur la princesse dont l’expression si douce ne collait pas avec la culpabilité qui le rongeait. Pourtant, elle aurait dû lui en vouloir.

Tu as beau être fort, répéta-t-elle avec un léger sourire, tu n’es pas immortel. Et tu n’es pas non plus omnipotent. Link, j’ai été incapable de dénombrer combien de yigas tu as abattu cette nuit-là. Tu as suffisamment amoindri leurs forces pour forcer Suppa à intervenir et à tout arrêter.

Le chevalier détourna vivement les yeux à l’évocation de leur mortel ennemi. La pensée qu’il soit la cause de son apparition ne faisait que rajouter un nouveau poids sur sa poitrine.

Ce n’est pas un reproche que je te fais ! se reprit rapidement la princesse en s’emparant de son poignet pour le forcer à se tourner vers elle. Link, je…

Elle se mordit la joue, le sang battant dans ses oreilles. Elle observa le visage du chevalier rivé vers le sol, craignant de croiser son regard. Elle savait que dans l’esprit de Link, veiller sur elle ne signifiait pas seulement s’assurer de sa sécurité physique, mais aussi de son bien-être. En n’ayant pas pu empêcher la mort d’Impa et donc la douleur que cette perte lui infligeait, Link avait failli. Il avait failli et il avait désespérément besoin de se racheter, de réparer cette erreur qui avait coûté la vie à sa nourrice. Mais c’était sans compter sur la princesse. Zelda ne laisserait pas le jeune hylien se flageller ainsi sans raison.

Lentement, elle leva la main et osa chasser une mèche de cheveux clairs de son visage. Au passage, elle effleura la joue du bout des doigts, délicatement. Elle sentit le tressaillement du chevalier avant même qu’il ne lève brutalement des yeux surpris sur elle. Elle s’empressa de taire ses craintes qu’il ne la repousse.

Link… souffla-t-elle. Je n’oublie pas que la Prière de Mipha a dû agir pour te guérir d’une blessure qui aurait été mortelle sinon. Et je l’en remercie. Le destin a choisi qui, de toi ou d’Impa, je devais garder à mes côtés. Moi, j’en aurais été incapable.

Elle posa sa main sur le cœur du chevalier, et ce geste remua quelque chose dans l’esprit de Link. Quelque chose qu’il ne parvenait pas à définir. Quelque chose…

Et si j’ai demandé à ce que tu m’apprennes à me battre, ce n’est pas parce que je ne te fais plus confiance, affirma-t-elle. C’est parce que j’ai réalisé qu’il n’y avait plus que toi et moi, aujourd’hui. Plus de soldats, plus de prodiges. Que je sois totalement incapable d’esquiver un coup d’épée t’handicape et nous mets tous les deux en danger. Et…

Elle baissa les yeux alors qu’une légère rougeur couvrait ses pommettes. Elle joua négligemment avec une lanière de la tunique du jeune hylien. Il la couvait d’un regard si intense qu’elle était totalement incapable de soutenir.

Je refuse que mon ignorance nous mette en péril. Je ne peux pas… Je ne peux pas te perdre toi aussi, Link. Pas toi, pas à nouveau…

Elle resserra sa poigne sur la tunique du chevalier sans s’en rendre compte, cette simple idée la lacérant au plus profond de son être. C’était là que résidait sa plus grande crainte, à présent. Vivre dans ce siècle sans Link à ses côtés, avec comme seule compagne cette solitude qui habitait sa vie depuis si longtemps et que seule la présence du chevalier atténuait.

Link, sans la quitter des yeux, desserra la poigne sur son vêtement et lia leurs mains comme à Cocorico. Depuis leur dispute au pied de Keh’Noi, cette étreinte semblait symboliser l’équipe qu’ils formaient l’un avec l’autre, et ce qui les liait. Il ne savait d’ailleurs pas trop le définir, même s’il savait que leur relation dépassait le cadre des interactions entre une princesse et son chevalier. Mais quoi de plus normal après tout ce qu’ils avaient vécu, alors même qu’il ne s’en rappelait que partiellement ?

La princesse reporta son attention sur lui, l’éclat doré dans ses yeux verts le remplissant d’une sensation chaude et rassurante. Finalement, les paroles de Zelda avaient eu l’effet escompté : il ne démordait pas de l’idée d’avoir commis une erreur en laissant Impa sans protection. Mais il acceptait que Zelda puisse apprendre à se défendre sans que cela ne signifie qu’il était incapable de remplir son devoir envers elle.

Il résolut aussi de taire la question qui le hantait depuis Cocorico. Un jour, la princesse lui avouerait pourquoi le Pouvoir du Sceau ne suffisait plus à la défendre.

Deux semaines, répondit-il alors d’une voix calme.

Deux semaines ?!

Link acquiesça doucement, et Zelda ne put retenir un soupir. L’impatience la rongeait même si elle comprenait les raisons qui poussaient le chevalier à vouloir consolider ses apprentissages avant toute entrée en terrain ennemi. Pourtant, elle ne parvenait pas à faire taire la voix qui hurlait dans sa tête, affirmant qu’elle aurait tout le temps d’apprendre une fois qu’elle serait en possession d’un indice, d’une piste pour trouver la nouvelle cachette des yigas dans Hyrule.

Elle observa le visage du jeune hylien. Il attendait sa réaction, ses traits plus détendus et plus sereins qu’auparavant. Était-elle prête à risquer ce fragile équilibre à peine acquis, maintenant que Link semblait enfin en accord avec lui-même, au nom de son impatience ?

La réponse était évidente.

Deux semaines, accorda-t-elle dans une tentative de sourire grimaçante. Pas une de plus.

Link resserra l’étreinte de leurs mains pour la remercier, et la jeune hylienne n’eut d’autre choix que de détourner le regard pour cacher le rouge qui paraît soudain ses pommettes.

 

 

Malgré toute sa bonne volonté, il fallut encore trois autres semaines d’entraînement intensif avant que les capacités de Zelda n’atteignent le niveau que le chevalier souhaitait. Voir le temps lui glisser entre les doigts enrageait la jeune hylienne, mais elle s’y était pliée tant bien que mal.

Pourtant, ses efforts démesurés avaient fini payer. À présent, elle avait acquis la rapidité nécessaire pour dégainer ses armes en quelques secondes. Son corps avait enregistré la chorégraphie des parades et contre-attaques les plus basiques. Suffisamment pour pouvoir lui sauver la vie. Du moins c’était ce qu’espérait Link. Concernant le tir à l’arc, par contre, le résultat dépassait ses espérances : Zelda atteignait une fois sur deux une cible située à plus de trente mètres en trajectoire rectiligne.

Le matin du départ pour le repère des yigas, Zelda prépara plusieurs remèdes glagla en prévision du voyage. Au cours de leur périple, ils avaient convenu de se réfugier dans les sanctuaires pour la nuit mais elle ne disposait pas de la tenue nécessaire pour faire face à la chaleur du désert, contrairement à Link.

Elle s’empara avec dégoût d’un viscère de bokoblin et le jeta dans la marmite où grillaient déjà trois libellules glagla. Les remèdes étaient l’unique concession qu’elle faisait à son régime exclusivement végétarien, et ce bien à contrecœur. Elle détestait encore plus les préparer, et a fortiori ceux qu’elle devrait avaler par la suite. Savoir que l’on buvait du jus de monstre, et voir un foie violet et des insectes mijoter avant de les ingurgiter, étaient deux choses radicalement différentes.

Pendant que la mixture mijotait à gros bouillons à ses côtés, elle laissa son regard errer sur leur campement improvisé. Installés sur la plus haute et la plus large des terrasses de la carrière, le vieux monte-charge qui y menait fonctionnait encore. Zelda avait été surprise d’y découvrir un abri de bois au centre duquel était tendu une toile de tissu épais. Sur la façade de pierre, une échelle donnait accès aux falaises du canyon et à l’ensemble de son réseau d’échafaudages. Durant le règne de Ganon, le peuple Gerudo avait opposé une défense farouche à l’invasion des sbires du Fléau. Ceux-ci, malgré la Lune Rouge et l’aide des terrifiants moldaquors, n’étaient jamais parvenus à prendre le contrôle du désert et à mettre la main sur les somptueuses richesses tapies dans son sous-sol. Rendus fous de rage face à cet échec, les monstres en avaient donc rendu l’accès des plus périlleux en dominant le canyon depuis les passerelles de bois, le transformant en un véritable guet-apens mortel. Mais cent ans plus tard, cela n’avait pas suffi à faire plier le peuple le plus fier d’Hyrule. Malgré le nombre considérable de créatures qui le hantaient, les belliqueuses gerudos y avaient fait le ménage dès que la rumeur de la chute de Ganon leur était parvenue : seule la Lune Rouge les avait contraintes à tolérer la présence des monstres sur leurs précieuses terres ancestrales.

Aussi, certains d’être en sécurité, les deux hyliens avaient dressé leur petite tente beige juste à côté du vieil abri de bois. À l’intérieur, ils avaient étendu de multiples tapis pour isoler la princesse du sol nocturne si froid, ainsi qu’un imposant garde-manger. Devant, sous l’appentis, Link avait installé sa propre couche juste à côté de la marmite suspendue au dessus du foyer, gardien vigilant du sommeil de sa protégé.

L’ensemble du campement dégageait une sensation de confort qui avait surpris la princesse. Jamais elle n’avait imaginé apprécier la vie dans un bivouac pourtant si simple, regrettant presque de devoir le démonter aujourd’hui. Mais après tout, le faste de sa tente royale était loin, à présent, et elle avait déjà dormi dans des conditions encore plus précaires.

L’un des pans de la tente s’écarta et Link apparut à ses côtés dans l’ombre de l’appentis, vidant momentanément l’esprit de la princesse de toute pensée cohérente. Pendant qu’elle finalisait leurs préparatifs, il s’était éclipsé pour revêtir sa tenue anti-chaleur, et le résultat en était pour le moins… déroutant.

Zelda ignorait qu’il restât des tenues gerudos pour hylien, ou pour voï, comme elles disaient. Malgré leur caractère interdit, Link en avait visiblement dégotée une, Hylia seule savait où. L’habituel catogan du jeune hylien avait disparu au profit d’une bague retenant ses cheveux sur le haut de sa tête. Sur son front, un bandeau doté d’un saphir brillait à travers quelques sauvages mèches blondes. Il portait un sarouel typique de la mode gerudo complété par des genouillères et des protège-tibias dorés. Son torse nu et imberbe n’était couvert que d’un bras d’armure intégral à gauche et d’un canon d’avant-bras à droite. Le tout, de couleur bleu nuit frappé d’or, était serti de saphirs dont le pouvoir permettait de protéger leur porteur de la chaleur.

Cette tenue était très éloignée de la lourde armure de chevalier, de la tunique de Prodige ou de l’hylienne que Link portait depuis leur départ d’Elimith. Résolument guerrier, l’ensemble était du plus pur style gerudo, d’une beauté clinquante avec leurs pierres précieuses et leurs tissus colorés qui ne recouvraient que le strict nécessaire. Ainsi vêtu, Link dégageait quelque chose de très… exotique.

Zelda sortit de sa torpeur en s’apercevant que le chevalier lui tendait un objet qui brillait sous les rayons du soleil. Encore un peu retournée, elle se saisit délicatement de ce qui s’avérait être un diadème Saphir. Composé d’un entrelacs de filaments d’argent, ceux-ci se rejoignaient autour d’une pierre d’un bleu profond serti au milieu du front.

Il est superbe… dit-elle d’une voix légèrement enrouée, définitivement conquise.

Elle glissa le diadème sur sa tête et le contact du métal froid sur sa peau la fit frissonner. Son pouvoir était indéniable, et même s’il ne saurait la protéger intégralement, il viendrait efficacement compléter l’action des remèdes.

Link se détourna pour démonter la toile de tente, s’efforçant d’occulter son amertume. Si seulement il avait conservé la tenue féminine gerudo qui lui avait servi à infiltrer la cité des femmes en toute quiétude ! Mais, gêné d’avoir un vêtement aussi compromettant sur lui, il l’avait rendu à Vivian dès qu’il l’avait pu. Si la question d’entrer dans la cité se reposait, il s’était imaginé trouver d’autres stratagèmes… ou une nouvelle tenue.

À présent, il regrettait amèrement d’avoir cédé à sa fierté toute masculine. Devoir sa survie aux remèdes n’avaient rien de confortable au cours d’un tel périple.

Une demi-heure plus tard, le campement était intégralement plié et toute trace de leur occupation disparue. Link descendit au relais le temps de déposer les affaires qui ne leur seraient pas utiles. Il préférait éviter de s’encombrer malgré la contenance exceptionnelle de sa besace. Pour brouiller au maximum les pistes, ils avaient convenu que Zelda devait se montrer le moins possible. De même, ils ne devaient jamais rester dans un même lieu plus de temps que nécessaire. Aussi, après cinq semaines, il devenait urgent pour eux de changer de point de chute. A partir de maintenant, ils ne vivraient que par leurs propres moyens et ne resteraient plus au même endroit plus de deux nuits de suite.

Lorsqu’il rejoignit Zelda, celle-ci avait déjà programmé la tablette et avalé son premier remède glagla. Sa tenue furtive, qui lui permettrait de se mouvoir dans le sillage de Link sans faire trop de bruit, était teinte en ocre et moulait avantageusement ses formes délicates. Après un instant d’hésitation plus marqué que d’habitude, les deux hyliens se réunirent dans une étreinte maladroite, et se téléportèrent au sanctuaire de Shi’Jito.

Ils se matérialisèrent à quelques mètres seulement de l’entrée du repaire du gang, au fond d’un goulot rocheux. La vallée du Calice était un lieu désolé et peu avenant. Le long chemin qui y sinuait était paré de banderoles rouges et cerné de part et d’autres par des statues sheikahs affublées du lugubre œil inversé. Le sanctuaire, légèrement en surplomb, offrait à Link et Zelda une vue dégagée sur la falaise de pierre rouge qui protégeait l’entrée du repaire et d’où s’écoulait des rubans de sable en continu. Derrière ce voile, tout n’était plus qu’ombres et silhouettes mouvantes.

Zelda observait cet environnement menaçant avec appréhension. Les mains encore posées sur les avant-bras de son chevalier, il n’avait pas lâché sa taille. Il demeurait sur le qui-vive, prêt à se téléporter à la moindre alerte. Une fois certain qu’aucun ennemi n’était en vue, le jeune hylien finit par se reculer, levant la main pour se saisir de l’arc dans le dos de la princesse.

Reste derrière moi, lui dit-il avec sérieux en lui tendant l’objet. À la première lueur, tu tires.

Et toi ? demanda-t-elle, se saisissant du bois lisse d’une main légèrement tremblante.

Link dégaina l’Épée de Légende et le bouclier hylien pour toute réponse.

Tu penses vraiment que les yigas ont réinvesti les lieux ?

Le sérieux sur le visage du chevalier suffit et Zelda déglutit avec difficulté, les yeux rivés sur son arme qui lui semblait soudain incongrue entre ses mains. L’entraînement avec Link, c’était une chose. La perspective d’un vrai combat était tout autre. Une myriade de peurs s’élevait en elle, la persuadant qu’elle ne serait qu’un poids pour le chevalier à ses côtés. Que tout ceci n’était que pure folie. Une folie, dans laquelle elle les entraînait tous les deux.

Link posa une main douce sur son épaule et la serra en signe de soutien. Elle releva la tête, lui adressa un sourire hésitant pour toute réponse.

Le chevalier ouvrit la marche en direction de la caverne, la princesse le suivant comme son ombre. Un silence angoissant régnait dans cette partie du désert, comme si la nature avait refusé d’investir ce lieu corrompu. Seule la caresse du sable qui s’écoulait émettait comme un bruit de fond permanent.

Ils contournèrent le rideau sableux et s’enfoncèrent dans le creux de la falaise. Les statues sheikahs se voilèrent d’un foulard blanc, toujours ornées de cet horrible œil rouge, comme une parodie du masque yiga. Mais elles n’étaient plus alignées le long du chemin. Les statues dévoyées leur faisaient front, gardiens de pierre défiant quiconque d’approcher en un ultime avertissement. Ils atteignirent l’entrée du Repaire et trois lueurs oranges apparurent devant eux.

Zelda agit par réflexe. Elle se focalisa sur son ennemi et tenta d’occulter le vacarme affolé de son cœur dans ses oreilles. Elle tira une flèche sur le sous-fifre de gauche qui partit à la renverse. Collant aux pas de Link, elle fut brusquement enveloppée du bouclier de Daruk sur lequel quatre projectiles ricochèrent.

Elle vit distinctement le yiga blessé se redresser et s’éclipser, alors que Link tailladait l’un de ses confrères. Demeurer derrière le jeune hylien n’était pas une mince affaire tant il se déplaçait avec rapidité et souplesse, mais Zelda tint sa promesse et le suivit du mieux qu’elle put. Celui qu’elle avait blessé se matérialisa juste au-dessus d’eux et Link l’acheva d’un coup d’épée dans le ventre.

Sentant une forme de panique tendre ses membres, la princesse tira une seconde flèche sur le dernier sous-fifre devant elle, mais elle le rata. Lorsque le projectile passa par-dessus son épaule, le yiga lâcha un ricanement diabolique et moqueur.

Zelda honnissait ce rire.

Sa réaction fut épidermique. Un voile rouge sur les yeux, elle réarma son arc et la flèche transperça le yiga au beau milieu de son masque hideux. Une seconde plus tard, il ne restait de lui plus que bananes lame et rubis.

Le silence retomba sur les deux héros figés en position de défense, le souffle court. Link finit par se redresser lentement, signalant ainsi la fin de l’alerte, et se dirigea vers les trésors laissés par leurs ennemis.

Joli tir, lâcha-t-il en observant la jeune hylienne du coin de l’œil.

L’adrénaline déserta la princesse dont les joues se colorèrent de gêne. Elle ne s’imaginait pas qu’un jour, elle abattrait un ennemi dans un accès de colère. C’était si loin de ses prières, de l’essence même du Pouvoir du Sceau ! Elle n’était pas sûre d’aimer ça.

Le chevalier désigna la montagne d’un mouvement du menton, la tension émanant de son corps l’invitant à poursuivre sans attendre. Épaule contre épaule, les deux hyliens s’enfoncèrent prudemment dans les ombres qui abritait le repaire du gang le plus sanglant de l’histoire d’Hyrule.

Link s’empara d’une torche posée contre le mur et l’enflamma à l’aide de ses silex. Il alluma ensuite les nombreux flambeaux pour révéler la petite pièce circulaire où ils se trouvaient. Au centre, une volée de marche donnait sur une estrade de pierre octogonale surélevée. Son plafond démesurément haut se perdait dans l’obscurité. Zelda observa les murs de la pièce d’un air ébahi. Autour d’elle, les Sept Héroïnes Gerudos la surplombaient à plus de quatre mètres de hauteur, leur visage voilé par l’œil yiga. Les Sept…

Link… murmura-t-elle en tirant sur sa manche. Link, elles sont huit…

Leur représentation ne laissait pourtant pas de doute sur leur identité. Les guerrières se dressaient la garde de leurs épées entre leurs mains jointes, lame vers le bas. Dans cette région d’Hyrule, il ne pouvait s’agir que des héroïnes gerudos. Mais qui était donc la huitième ?

Elle est aussi dans les Hauteurs de Matite, l’informa Link.

Deux représentations ?! Mais… Mais qui peut-elle bien être ? demanda Zelda sans quitter du regard les sculptures, cherchant un indice qui lui révélerait l’intruse. Quelle est son histoire ? E tcomment se fait-il que nous n’en ayons jamais entendu parlé ?

Link haussa les épaules. Il gravit les marches situées entre la cinquième et la sixième Héroïne, les seules ne menant pas à un cul-de-sac. La princesse contempla les murs de la salle encore un instant en tournant sur elle-même, avant de le rattraper prestement.

Ils empruntèrent un long escalier sculpté dans la roche et débouchèrent sur un promontoire au-dessus d’une grande pièce vide. À leur droite, ce qui devait être une prison barrée d’une grille en bois était ouverte. Les hyliens, toujours armés et sur le qui-vive, descendirent dans la salle en contrebas. Ils poursuivirent leur avancée d’un pas prudent, illuminant les torches les unes après les autres pour éloigner les ombres.

Link admettait que les yigas semblaient bel et bien avoir abandonné leur repaire. Il avait beau scruter le moindre recoin, rien n’avait changé depuis sa première venue.

Ils traversèrent une salle où reposaient de nombreux blocs de pierre sculptés, avant d’entrer dans la dernière pièce du repaire. Pour Link, si les yigas avaient laissé un indice quelconque derrière eux, ils se trouveraient ici.

Il alluma les dernières torches murales et éteignit celle qu’il transportait. Zelda parcourut la salle des yeux et elle se crispa sous le frisson désagréable qui rampa sous son épiderme.

Quel endroit lugubre…

La pièce où ils se trouvaient était petite et sombre. Dans un recoin, sur une élévation, se tenait une banquette vide derrière des barreaux de bois ouvragés, apportant une certaine intimité. Le reste des murs étaient recouverts de grands étales en bois où reposaient plusieurs papiers, jeux de cartes, dés, cibles de tir et autres affaires. Au centre trônait un autel en pierre, vide.

Link rengaina ses armes et s’avança vers l’une des étagères dans une hâte non dissimulée. Pendant plusieurs minutes, les deux jeunes gens feuilletèrent tout ce qui leur tombait sous la main. Cartes d’Hyrule, cargaison de bananes lames, achat d’armes, feuille de score de parties de dés, règles de jeux de cartes, tout était entassé pêle-mêle, tâché, froissé.

Comment un gang aussi peu organisé peut-il être aussi menaçant ? s’agaça Zelda en écartant une énième pile de papiers inutiles.

Le Grand Kohga était puissant, rétorqua Link.

C’est la magie Sheikah en lui qui était puissante, mais il n’en a jamais été digne. Nous ne trouverons rien ici ! s’exclama-t-elle en perdant patience. Ce n’est qu’une perte de temps. Même le nom de Suppa n’apparaît pas !

Link, assis par terre devant une pile de documents, se releva.

Il est temps de partir, confirma-t-il.

Zelda laissa échapper un soupir découragé avant de lui emboîter le pas vers la sortie, les mains vides. Elle était dépitée, découragée même de n’avoir aucune piste à suivre pour localiser le gang. Si Link décrivait leur ancien chef comme un mégalomane finalement peu intelligent, Suppa lui avait laissé une toute autre impression.

Ils traversaient la grande salle en sens inverse quand le regard de Zelda fut attiré par un éclat doré sur l’un des murs. Elle s’approcha et se saisit d’une étiquette coincée par une corde contre la pierre taillée. Elle tira dessus et l’observa. Rigide, l’œil yiga y était dessiné de couleur or sur un fond violet, suivi de trois yeux alignés vers le bas. Elle la retourna et y trouva un texte rédigé en une langue proche du gerudo, mais en un peu plus stylisée.

Link ! appela-t-elle. Je ne sais pas le lire, mais…

Le chevalier revint sur ses pas et détailla la carte du regard. Sans un mot, il s’approcha du mur et s’en saisit d’une seconde, puis d’une troisième. L’esprit en alerte, Zelda parcourut la pièce à son tour et récupéra toutes les cartes yigas qu’elle apercevait. Peut-être avait-elle trouvé la piste qu’elle cherchait, là, bien en évidence sous leurs yeux.

Il y a des textes différents sur chacune d’elles ! exulta-t-elle. Je pense avoir fini ici. Tu en as vu d’autres ?

Link s’élança vers la sortie, Zelda sur les talons. Le chevalier analysait chaque ombre, chaque recoin, le cœur battant. Son instinct ne cessait de l’alerter d’un danger imminent. Ils étaient dans le repaire depuis près d’une demi-heure. Il craignait qu’un yiga réchappé de l’attaque à l’entrée n’en ait prévenu d’autres. En une demi-heure, ils avaient eu le temps de réunir leurs forces.

Lorsqu’elle vit les lueurs dorées des cartes sur la paroi de l’escalier menant à la prison, la princesse le dépassa pour s’y engager au pas de course. Devant elle, apparut brutalement une lueur orangée avec un rire qui glaça le sang de Link. Son instinct avait vu juste.

Zelda tomba à la renverse.

Bouclier ! hurla le chevalier en se précipitant pour faire obstacle au yiga.

Zelda s’exécuta le plus vite qu’elle put et para l’attaque de la serpe coupe-gorge juste à temps. Link asséna un grand coup circulaire enragé sur leur ennemi et l’envoya valser contre le mur opposé. Au même moment, un rire grave et menaçant retentit dans leur dos, reconnaissable entre tous.

Quelle belle surprise ! s’exclama Suppa. Vous nous cherchiez ?

Link saisit le bras de la princesse et la tira à sa suite. La pièce sombre s’illuminait de toutes parts sous les apparitions malfaisantes, l’hilarité glaçante de Suppa rebondissait sur les parois alentours. En haut de l’escalier, Link jeta un regard en arrière. Il dénombra une dizaine d’ennemis du coin de l’œil. Son cœur s’accéléra.

Un officier se matérialisa devant lui. Link lâcha le bras de Zelda et l’abattit en lui plantant sa lame dans le cœur. Un clignement de paupières et un sous-fifre apparut derrière eux, pointant son arc sur la jeune hylienne. Link se jeta sur elle et la plaqua au sol pour faire écran. Une flèche rebondit sur le métal du bouclier hylien, la seconde lui transperça le flanc. Il réprima un gémissement de douleur pour ne pas inquiéter la princesse. Déjà, il sentait que la prière de Mipha agissait sur la plaie, mais cette nouvelle blessure l’enrageait. Était-il devenu si empoté ?

Il roula sur le côté, enserra les épaules de Zelda qui se relevait à peine et la poussa vers l’avant. Ils prirent la fuite à toutes jambes. Malgré tous ses efforts, Link savait qu’il ne pourrait pas endiguer l’afflux ininterrompu des yigas. Zelda, devant lui, avait eu le réflexe de remettre son bouclier en dorsal pour se protéger des flèches. À son bras, elle serrait compulsivement son arc, même si elle n’était pas encore capable de tirer une flèche en se déplaçant. Quant à l’utilisation du Pouvoir, il soupçonnait la concentration de la princesse trop fragile pour pouvoir se reposer sur lui.

Ils parvinrent à l’entrée du Repaire dans une course effrénée. Le chevalier taillait dans chaque ennemi apparaissant sur leur chemin sans prendre la peine de l’achever. Ils devaient fuir, et vite. Mais devant eux ne s’étendait que le désert qui ne leur offrirait aucun abri.

La princesse prit la direction du sanctuaire. Link ignorait ce qu’elle avait en tête, mais il n’avait pas le temps d’y penser. Zelda était largement capable d’élaborer un plan de sortie. Il lança son boomerang lézal sur un yiga à sa droite, bloqua les flèches d’un deuxième de son bouclier. La sueur maculait ses tempes et lui brûlait les yeux.

Face à la princesse, un officier armé d’un sabre tranche-vent se matérialisa en levant son arme. Link se propulsa en avant de toutes ses forces, attrapa la princesse par la taille et l’écarta de la trajectoire mortelle. Emportés dans leur élan, les deux hyliens tombèrent à la renverse dans la ravine, roulant dans le chemin de sable, descendant sans pouvoir s’arrêter.

Ils dépassèrent le Sanctuaire.

Zelda, plus légère, filait devant le chevalier en un cri paniqué. Link, glissant sur le dos, détacha son bouclier de son baudrier et sauta dessus d’un souple mouvement de bassin. Surfant adroitement sur le sable mou, il accéléra, s’empara du bras de la princesse et la hissa contre lui d’un coup sec.

La jeune hylienne le heurta de plein fouet, menaçant leur équilibre précaire. À peine ressentit-il le soulagement de l’avoir contre lui qu’il comprit avec effroi que leur poids ralentissait la glisse du bouclier : leur fuite allait prendre fin d’un instant à l’autre. Ils n’étaient pas encore assez loin du repaire. Ils ne pouvaient pas s’arrêter si tôt.

Il baissa la tête sur sa protégée et n’eut finalement besoin de rien dire. Agrippée à lui de toutes ses forces, Zelda pianota précipitamment sur la tablette sheikah et les téléporta sur le premier point bleu qu’elle trouva.

 

 

Les deux hyliens se matérialisèrent sous une pluie torrentielle, toujours enlacés l’un contre l’autre sur le bouclier hylien. Mais on ne surfe pas sur la pierre d’un sanctuaire.

Link tomba à la renverse. Le bouclier, emporté par son élan, s’envola loin devant eux. Le chevalier atterrit brutalement sur le dos en serrant sa protégée contre lui et sa tête heurta la pierre avec force. La violence du choc l’étourdit un instant, à la limite de la perte de connaissance.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, Zelda le surplombait, bras tendus autour de lui. De son corps, elle tentait de faire écran à l’averse diluvienne qui s’abattait sur eux. Ses yeux verts étaient presque noirs dans la pénombre. Sa longue chevelure trempée drapait son visage inquiet. Sur son front brillait le saphir du diadème comme un troisième œil qui l’envoûtait.

Link ! Link ! Est-ce que ça va ?

Un éclair éclata juste derrière elle, éclairant les gouttes d’eau qui ruisselaient sur sa peau diaphane et lui conférant une aura féerique. La main de Link se leva…

Link ! s’exclama-t-elle, paniquée en lui tapotant la joue.

et s’empara du poignet de la jeune hylienne.

Le chevalier hocha la tête pour rassurer sa protégée avant de se figer dans une grimace douloureuse. Mauvaise idée. L’impact semblait avoir installé une colonie de tambourins dans son crâne lourd. Il porta les mains sur ses tempes en se redressant. La princesse s’installa à ses côtés.

Je ne sais pas où nous sommes, Link, lui avoua-t-elle, bien que plus préoccupée par l’état de santé de son chevalier. J’ignore sur quel sanctuaire j’ai appuyé pour nous téléporter.

Un nouvel éclair atterrit à quelques mètres d’eux, attiré par le métal du bouclier hylien abandonné dans l’herbe. Les alentours s’illuminèrent l’espace de quelques secondes. Ils se trouvaient au sommet d’une falaise abrupte battue par les vents, recouverte d’herbe grasse et ondulante. Sur le côté, trois petites statues à offrande étaient alignées, un korogu voltigeant au-dessus d’elles malgré les bourrasques le secouant. La tempête rendait le reste du paysage impossible à distinguer, hormis peut-être une lueur bleutée, au loin.

Mettons-nous à l’abri, conseilla Zelda en le saisissant par le coude.

Un peu chancelant, il se laissa guider à l’intérieur du sanctuaire. Il s’installa contre le socle d’accès, Zelda demeurant debout sur le seuil.

On doit être au bord du Lac Akkala, à côté du village d’Euzero, dit Link en posant ses coudes sur ses genoux.

Euzero ? répéta la princesse en se saisissant de la tablette sheikah. Je ne connais pas.

Il est nouveau.

Sentant que Link taisait quelque chose, Zelda lui adressa une œillade, un sourcil levé. Visiblement, elle avait dû manquer quelques péripéties dans l’épopée du jeune hylien.

Tu as raison, confirma-t-elle en remettant la tablette à sa ceinture. Nous sommes sur une falaise au bord du Lac. La Tour d’Akkala est juste en face.

Elle se pencha sur le côté et essora du mieux qu’elle put ses longs cheveux blonds dégoulinants d’eau de pluie. Sa tunique furtive trempée lui collait à la peau, moulant ses courbes féminines.

Elle remarqua le regard insistant de Link qui ne cessait de parcourir son corps et elle roula des yeux avec un soupir presque amusé.

Link, je n’ai rien. Rassure-toi.

Elle lui adressa un doux sourire, les pupilles légèrement brillantes.

Grâce à toi. Une nouvelle fois.

Le jeune hylien se racla la gorge, les joues rosées, avant qu’un violent tressaillement ne secoue ses membres et ne lui arrache une grimace douloureuse. Il ferma les yeux et porta ses mains sur ses tempes où des mèches de cheveux gouttaient. Torse nu, le sarouel laissait une flaque d’eau sous lui. Link était glacé jusqu’aux os.

C’est plutôt toi qui m’inquiètes, dit Zelda d’un air concerné en s’agenouillant à ses côtés.

Il ne répondit pas. Il craignait que parler ne provoque un nouveau rugissement dans son crâne.

Laisse-moi voir, demanda-t-elle d’un ton qui ne souffrait pas de réplique.

Elle posa ses mains froides sur sa nuque. Elle le força à pencher la tête en avant en lui arrachant un nouveau gémissement. Zelda retint un hoquet de stupeur. A l’arrière du crâne du jeune hylien, le cuir chevelu était maculé de sang.

Link, annonça-t-elle en s’efforçant de contenir toute note alarmiste, tu as une plaie ouverte.

Le chevalier grogna une réponse et la jeune hylienne retomba sur les fesses, le fusillant du regard.

Tu t’en doutais, c’est ça ? Et tu n’as rien dit ?

Elle n’obtint qu’un simple haussement d’épaules et le sang de la princesse ne fit qu’un tour.

Link, maugréa Zelda en se penchant sur son propre sac humide, quand vas-tu te mettre dans le crâne que tu n’es pas invincible, au nom de la déesse !

Elle fouilla dans ses affaires et en sortit son manteau hylien. D’un geste décidé, elle prit son sabre et le découpa consciencieusement en longues bandes de tissu.

Ze…

Pas un mot.

D’une main ferme, elle le força à repositionner sa tête entre ses genoux et lui intima de ne pas bouger. Elle observa la blessure et, se saisissant d’une gourde, versa de l’eau dessus. Concentrée sur sa tâche, elle entendit Link s’atteler à des exercices de respiration pour mieux gérer la douleur qu’elle attisait. Elle se mordit la lèvre, mais reprit résolument son ouvrage. Lorsqu’elle jugea la plaie propre et net, elle la compressa avec une bande de tissu afin de stopper l’afflux sanguin.

Link émit un long gémissement de douleur. Visiblement, il n’appréciait guère le traitement de sa guérisseuse improvisée.

Il me sauve d’une trentaine d’assassins sans une égratignure, remarqua-t-elle dans une tentative de légèreté, et une simple chute sur la tête me le transforme en martyre.

Un nouveau grognement, mécontent cette fois-ci, lui répondit. Zelda ne put retenir un rire. Tant que Link était capable de protester, il n’allait pas si mal que ça.

Zelda changea de bandes à deux reprises avant que le saignement ne se tarisse. Elle finit par plier la capuche de son manteau, l’appliqua contre la plaie et noua son dernier bandeau autour du front du jeune hylien.

Ça devra faire l’affaire en attendant de meilleurs soins, dit-elle en se relevant pour ranger ses affaires. Je ne peux pas faire plus pour l’instant.

Saksak, le rassura le jeune hylien.

Zelda lui adressa un sourire. Elle se dirigea vers l’entrée du sanctuaire et s’accouda à la pierre noire. Dehors, l’orage semblait avoir redoublé de violence.

Il est loin, ton village d’Euzero ?

Le chevalier acquiesça en haussant légèrement les épaules. Un frisson glacé parcourut la princesse qui serra instinctivement ses bras autour d’elle, et Link tapota la pierre à ses côtés pour attirer son attention.

Mes vêtements sont trempés, dit-elle en secouant la tête, une moue gênée sur le visage. Ça ne va pas t’aider.

L’orage n’est pas près de s’arrêter.

Zelda hésita encore un instant, avant de capituler. Elle avait si froid que l’humidité semblait bien décidée à lui ronger jusqu’à la moelle des os. Grelottante, elle se serra contre lui, épaule contre épaule et les deux jeunes gens s’installèrent dans un silence malaisé.

Venu de nulle part, un soudain éclat lumineux sortit Link de sa torpeur grelottante. Lentement, une courbe brillante, chaude, palpitante, se dessina dans les airs, puis une autre, le trait si fin qu’il semblait aussi fragile et vaporeux qu’un fil de soie dorée. Link adressa une œillade à la princesse à ses côtés. Les iris verts et pétillants étaient rivés sur son ouvrage, sa peau luisant légèrement dans la pénombre. Son cœur s’accéléra en un sourire enchanté.

Dans un instant de pure magie artistique, le Pouvoir dessina dans l’obscurité les contours alambiqués et stylisés d’une forme longue, allongée, pleine d’arabesques totalement inexistantes dans la nature. Charmé, le chevalier fronça les sourcils, cherchant à définir ce que Zelda cherchait à représenter. Soudain, la forme prit vie. Quatre ailes imposantes et délicates, aussi longues que son corps, se déployèrent souplement, et la libellule aux traits trop fins et artistiques pour être vrais pris son envol dans une grâce féerique. Puis elle se dédoubla, une fois, deux fois… Trois fois. Les quatre libellules vibrantes d’une lumière chaude, douce et palpitante, aux contours si fins et si fragiles, illuminèrent l’antre sombre du sanctuaire, leur doux ballet en contraste total avec la colère des éléments extérieurs.

Link s’abandonna dans la contemplation céleste de leur danse d’une beauté si envoûtante.

Pourtant, le spectacle ensorcelant du Pouvoir virevoltant autour d’eux ne suffit pas longtemps à détourner l’attention des deux hyliens de leur environnement et du froid. Dehors, l’orage ne décolérait pas. Les bourrasques de vents rageurs chahutaient les herbes et s’engouffraient parfois dans leur abri de fortune. Les éclairs se succédaient, illuminant les réfugiés du sanctuaire blotti l’un contre l’autre. Ils avaient tout prévus pour survivre au désert, et au lieu de la chaleur écrasante, ils étaient coincés au beau milieu d’une tempête diluvienne.

Seuls, avec pour unique vue la pointe de la falaise, ils avaient la sensation d’être perdus au bout du monde.

Qu’est-ce qu’il a de si spécial, ce village ? demanda soudain Zelda à mi-voix.

Link la regarda sans comprendre, les yeux légèrement brillants.

La façon dont tu en as parlé, expliqua-t-elle. Il a quelque chose de spécial.

La princesse frissonna et resserra ses jambes autour de son buste glacé. Désireuse de conserver la chaleur du Pouvoir dans ses veines, les quatre libellules à la beauté devenue inutile se fondirent les unes dans les autres pour se transformer en une imposante flamme palpitante qu’elle posa sur le sol devant eux. Elle ne conférait aucune vraie chaleur bien sûr, à l’instar d’un véritable feu, mais sa simple existence en créait un peu l’illusion. Link, après un moment d’hésitation, souleva son bras en une proposition tacite que Zelda accepta sans réfléchir. Elle se blottit contre lui. Malgré l’humidité ambiante, l’épiderme de Link était délicieusement brûlant, sa température traversant le tissu fin de sa Tenue furtive.

Ils sont de tous les peuples d’Hyrule, lui répondit-il enfin.

Tous ?

Link acquiesça et Zelda se redressa brutalement, intriguée.

Il y a une gerudo ?

Link confirma, réprimant un frisson à l’endroit où se tenait la princesse l’instant d’avant. Il avait hâte qu’elle y revienne. Celle-ci, l’esprit ailleurs, se saisit de son sac et en sortit frénétiquement les cartes yiga qu’elle avait ramassé dans le repaire.

Elle devrait pouvoir les traduire… Link, tu as confiance en elle ?

Il haussa les épaules d’un air incertain, tentant de réfléchir malgré sa tête lourde et douloureuse. Sans attendre d’autre réponse de sa part, la princesse se réinstalla contre lui. Comme doté d’une vie propre, le Pouvoir reprit son habituelle forme de petit lézard et remonta le long du corps de la jeune hylienne pour s’installer dans le creux de son cou. Pensive, elle contempla les cartes yiga dans sa main, cherchant un indice, un sens qui soit intelligible pour elle. Le côté verso était rigoureusement identique : le symbole yiga doré, puis trois yeux en dessous, le tout sur un fond violet. De l’autre côté, les textes étaient tous différents, mais semblaient assez court. Peut-être se complétaient-ils ? Elle rageait à l’idée de n’avoir pas pu prendre celles accrochées au mur de l’escalier. Elle doutait fortement que son chevalier cautionne une nouvelle excursion.

On peut se téléporter ailleurs, proposa Link.

Il était las d’attendre alors que son crâne raisonnait à chaque grondement de tonnerre.

Tu n’es pas en état de te déplacer, répondit Zelda d’une voix distante. Et pour aller où ?

Il haussa les épaules, son regard vers l’averse qui ne s’arrêtait pas parlant pour lui.

La prière de Mipha est épuisée, poursuivit la princesse. Il faut que tu reçoives des soins. Nous téléporter te demandera trop de forces.

Un silence surpris lui répondit, mais Zelda ne détourna pas son attention des cartes dans ses mains. L’accent légèrement accusateur qui suivit ne dissimulait pourtant rien des véritables sentiments de la princesse :

Je sais comment fonctionne la prière, Link. Si ta plaie ne se guérit pas d’elle-même, c’est qu’elle a déjà agi sur une autre blessure qui aurait dû te coûter la vie. Tu devrais faire plus attention.

Le jeune hylien soupira de dépit et ferma les yeux. Il n’avait plus qu’à prendre son mal en patience. Des frissons glacés le parcouraient malgré la chaleur de Zelda tout contre lui, et sa tête ne supportait plus les bruits continuels des éclairs. Discrètement, il posa une main sur son flanc gauche que la flèche yiga avait transpercé durant leur fuite. Sa peau était intacte.

Le ciel se dégagea enfin en milieu d’après-midi, suffisamment toujours pour que les deux hyliens envisagent enfin de rejoindre le village.

Tu te sens en capacité d’utiliser la paravoile ? s’inquiéta Zelda en voyant Link se redresser en grimaçant, le teint pâle.

Il acquiesça avant de sortir sous le soleil timide qui perçait la couche nuageuse. En face d’eux, la Tour Sheikah se dressait vaillamment au milieu des ruines de ce qui était autrefois l’une des forteresses les plus imposantes d’Hyrule. La plaine qui l’entourait était couverte de carcasses de gardiens au milieu des arbres en fleurs. Le lac, à leurs pieds, luisait sous les doux rayons du soleil. À leur droite, un promontoire s’élevait très haut en plein milieu des eaux, relié à la terre par un étroit couloir rocheux.

Arrivé au bord de la falaise, Link pointa du doigt ledit rocher pour y attirer l’attention de Zelda.

C’est là-bas le village d’Euzero ? demanda-t-elle. Sur cette petite presqu’île ?

Le chevalier hocha doucement la tête. Il craignait qu’un mouvement brusque n’attise ses douleurs crâniennes. Il récupéra son bouclier et s’approcha du bord nord de la falaise, se saisit de la paravoile et se campa sur ses pieds.

La jeune hylienne s’accrocha à lui comme à la Tour Sheikah, et, peu rassurée, hocha la tête avant de fermer les yeux. Elle sentit Link sauter dans le vide dans un élan puissant, suivi d’un léger à-coup lorsque la paravoile se déplia. Elle resserra son étreinte angoissée autour du cou de Link, blottissant sa tête dans le creux de son épaule pour tenter d’étouffer la panique qui la guettait. Son cœur tambourinait dans ses côtes à toute vitesse alors qu’elle était suspendue dans les airs. Elle refusa de regarder la hauteur vertigineuse qui la séparait des eaux agitées.

Elle détestait vraiment voler.

Les deux jeunes gens planèrent dans le ciel à présent légèrement voilé d’Akkala, survolant le grand lac éponyme. Pour Zelda, cela parut une éternité.

Nous arrivons, murmura enfin le jeune hylien à son oreille d’une voix enrouée.

La princesse se décida à ouvrir un œil et tourna la tête en direction du village. Autour d’une petite place centrale, des maisons cubiques de toutes les couleurs l’encerclaient.

Oh ! Ce sont les mêmes qu’à Elimith !

Ils planèrent au-dessus du toit d’une maison, tous les habitants du village interrompirent leur activité pour observer leur arrivée. Pour la discrétion, c’était raté.

Saute ! s’exclama Link au moment où ils survolaient la place principale.

Zelda bondit, trop heureuse à l’idée d’avoir à nouveau un sol tangible sous ses pieds. Elle heurta la terre à pieds joints et poursuivit en une roulade, emportée par son élan.

Link, dit-elle en se redressant, à partir de maintenant, je ne vole que si je n’ai plus aucune autre poss…

Sa voix se coinça dans sa gorge lorsqu’elle leva les yeux. Au milieu de la place, aux côtés de la statue d’Hylia entourée d’une petite fontaine au son délicat, Link était allongé sur le flanc, immobile.

A l’arrière de sa tête, le tissu était gorgé de sang.

18 novembre 2023

Chapitre 4 : Hogo

Un croissant de lune radieux teintait la Plaine d’Hyrule d’une lumière blafarde et la drapait dans une atmosphère douce et féerique. En toile de fond, surplombant le feuillage rosé caractéristique de l’Arbre Mojo, la Montagne de la Mort tranchait la ligne de l’horizon en une tâche sanguinolente. Sur ses flancs secs et arides, Vah’Rudania dormait de son sommeil éternel, silhouette sombre et éteinte vainement agrippée à son rocher, inutile. Égal à lui-même, le volcan crachait inlassablement ses flammes et sa fumée couleur charbon, car rien ne pourrait jamais interrompre les pleurs de la terre sur les malheurs du monde.

Assise au bord de la falaise, au-delà de la barrière de bois protégeant les imprudents, Zelda contemplait ce spectacle lugubre d’un air absent, le Pouvoir blotti dans son cou en une petit lézard lumineux cherchant à lui prodiguer quelque réconfort. Trop épuisée pour être raisonnable, elle estima la clarté lunaire coupable d’indécence : l’eau stagnante des marécages de Lanelle à ses pieds chatoyait ses reflets argentés, conférant aux mares nauséabondes une beauté scintillante mais mensongère. Si cela n’avait tenu qu’à elle, un noir d’encre aurait recouvert le monde. Ainsi, peut-être, l’obscurité aurait-elle pu faire écho aux ténèbres dans lesquels elle se noyait. Elle, la princesse maudite dont la proximité était mortelle pour tous ceux qui lui étaient chers.

Au nord-est, les ruines du château royal trônaient fièrement au milieu de la plaine de ces ombres noires et vides. Auparavant, quand elle venait à Cocorico, la princesse se rendait régulièrement sur cette petite falaise isolée. De là, elle contemplait des heures durant la Citadelle qui alors brillait de mille feux, toutes fenêtres allumées, respirant de vie, éclairant Hyrule de sa lumière chaude et rassurante.

Aujourd’hui, sa silhouette décharnée semblait aspirer la vie plus qu’elle ne l’illuminait.

Abandonnant un soupir, Zelda enlaça ses jambes contre son torse et posa le menton sur ses genoux. Le Pouvoir, chaud et doux, se tapit davantage sous sa chevelure. Ses yeux, rendus secs et douloureux par les pleurs, se teintaient de gris dans la pénombre tandis qu’ils s’égaraient tristement sur les ombres de la Citadelle. Sur les ruines de sa maison, de son monde. Sur son royaume. Sur ses morts.

Zelda se sentait vide. Vide et épuisée, d’avoir trop pleuré, d’avoir trop mal, de se sentir coupable. En se réfugiant ici, loin des larmes et des psalmodies funéraires de la tribu en deuil, elle avait espéré y trouver une forme de sérénité, de calme avec l’aide de la chaleur d’Hylia en elle. En vain. Le silence qui l’entourait l’angoissait plus qu’il ne l’apaisait, la laissant à la merci de ses démons et de ses pensées les plus sombres.

Quant au panorama qui s’étendait à ses pieds, sa vue jetait de l’eau salée sur ses plaies à vif plutôt qu’elle ne les pansait. Car combien avaient déjà dû périr pour ce royaume qui s’étendaient à ses pieds… Et combien devraient périr encore ? Pour lui ? Pour elle ?

La princesse essuya une larme, presque surprise. Elle ne pensait pas qu’elle en avait encore à verser.

Impa était morte mais cette vérité n’avait encore aucune réalité pour elle. Elle ne parvenait pas à croire qu’aujourd’hui, elle venait définitivement de perdre celle qui avait toujours été là, en toutes circonstances. Elle s’attendait encore à la voir sauter depuis les Monts Plumage et atterrir souplement à ses côtés, son rire arrogant raisonnant dans la vallée tandis qu’elle l’étreignait sauvagement.

Mais Impa ne la serrerait plus jamais dans ses bras. Zelda ne sentirait plus jamais cette fragrance de fruits exotiques qui lui était propre, et qui l’avait bercée pendant toute son enfance.

Ô comme elle regrettait d’avoir fui avec tant de lâcheté, d’avoir perdu ces précieuses journées durant lesquelles elles auraient pu se retrouver ! Au lieu de cela, leurs derniers mots seraient à jamais teintés d’amertume et de mal-être, sans que Zelda ne puisse plus rien y changer.

Ce scénario avait pourtant le goût acide du déjà-vu, lors de la mort de son père. Décidément, un siècle de plus ne lui conférait aucune sagesse, bien au contraire. Peut-être devrait-elle en subir un second pour espérer enfin apprendre de ses erreurs.

Comme elle avait été stupide. Il s’agissait d’Impa, sa douce et amusante Impa qui avait toujours été là, même lorsque Zelda ignorait qu’elle avait besoin d’elle. Celle qui avait bravé tous les obstacles pour la retrouver au sein de l’enfer de la Citadelle envahie. Celle qui avait vaillamment affronté les âges pour lui ramener son chevalier alors qu’elle-même ne pouvait que compter les morts autour d’elle. Y compris celle de sa propre fille.

Et Zelda, elle, enfant ingrate et puérile, lui avait tourné le dos. Par peur, par lâcheté, dans le seul but de fuir ses responsabilités.

Elle ne l’avait jamais méritée. Et tout ce qu’elle pouvait faire à présent, c’était agir de son mieux pour honorer sa mémoire, en espérant que cela suffise. Mais Zelda en doutait.

Le bruit sec d’une lame sur l’écorce derrière elle la fit tressaillir, mais elle ne se retourna pas. Link s’exerçait. Link s’exerçait tous les matins et tous les soirs. Link s’exerçait quand il s’ennuyait. Link s’exerçait quand il réfléchissait, quand il était perdu… quand il était triste.

Ils avaient tous les deux besoin de solitude, d’essuyer leurs tourments et leurs larmes. Mais après l’attaque qu’ils avaient subie, il était inconcevable que la princesse demeure seule. Alors quitte à être accompagnée, elle avait préféré l’ombre silencieuse de son chevalier à celle d’un quelconque inconnu.

Un deuxième impact sur l’arbre l’interpela. Quand Link s’entraînait, il travaillait ses positions de combat, son équilibre. Jamais il n’attaquait les éléments autour de lui. Un seul coup, bien que surprenant, pouvait être juste malencontreux. Tout épéiste hors pair qu’il fut, les évènements de la soirée en aurait déstabilisé plus d’un. Mais deux ?

Un troisième coup, plus violent, fit pleuvoir des feuilles autour de la princesse. Elle se retourna en fronçant les sourcils. Le Pouvoir, comme doté d’une conscience propre, émergea vivement de sa chevelure pour chercher la cause d’un tel désordre.

Link ne s’entraînait plus.

Il frappait d’estoc et de taille de toutes ses forces, entaillant profondément l’écorce innocente du hêtre. Les dents serrées, les traits crispés, il laissa échapper un cri de rage. Son visage luisait à la clarté du croissant de lune, de sueur ou de pleurs, elle n’aurait su le dire. Peut-être des deux.

Link ? appela Zelda en se relevant, transformant inconsciemment le Pouvoir en l’habituel papillon virevoltant dans la nuit.

Le jeune hylien ne répondit pas. Il saisit l’Épée de Légende à deux mains, la lame luisant de tout son éclat bleuté dans la nuit. Il assena un nouveau coup puissant sur le tronc qui craqua sous l’impact. Puis un autre, encore un autre.

Les yeux rivés sur son ennemi végétal, Link enchaîna les frappes avec une rage qui faisait trembler l’arbre entier. Zelda s’avança vers lui dans la pénombre, des feuilles encore dotées d’un vert tendre pleurant autour d’elle.

Link !

Il ne l’entendit pas.

La crainte lui nouant la gorge, elle enjamba la barrière pour le rejoindre. Non sans regret, elle relâcha sa prise sur le Pouvoir, trop incertaine de son contrôle sur lui pour le conserver malgré l’apaisement qu’il lui procurait. Elle ignorait comment atteindre le chevalier sans risquer de passer par le fil de sa lame. Incertaine, elle tendit un bras hésitant vers lui… Au même moment, Link brandit la Lame Purificatrice derrière lui, sa rage et sa peine se muant en une énergie mortelle. Une larme solitaire dévala le long de sa pommette.

Le cœur de Zelda s’affola.

LINK, ARRÊTE ! s’écria-t-elle en se jetant sur lui, sans réfléchir.

Trop tard. Dans un hurlement de rage à s’en meurtrir la gorge, le chevalier relâcha toute sa puissance en un gigantesque coup circulaire. La colère d’Urbosa déchira le ciel dans un vacarme assourdissant. Une pluie d’éclairs meurtriers s’abattit brutalement sur la falaise et Zelda tomba sur le sol, se couvrant la tête de ses bras, effrayée.

Puis ce fut tout. Le calme revient comme s’il n’avait jamais été interrompu. Seul le silence total, sans plus un seul pépiement nocturne, trahissait la terreur qui figeait encore les êtres vivants de la vallée. Prudemment, Zelda leva les yeux sur son chevalier, ne sachant à quoi s’attendre.

Link…

Le jeune hylien était figé, le dos raide, immobile, en face du hêtre blessé. À son bras pendait mollement l’Épée de Légende, dont la lueur semblait ternie. Un craquement sinistre brisa soudain le silence de la plaine et Zelda reporta son attention sur l’arbre victime de la colère du chevalier. Le hêtre, encore debout, gémit de douleur avant de basculer en arrière dans une lenteur morbide, son tronc cisaillé achevant de se déchirer. Il s’écrasa violemment sur la barrière de bois dans un vacarme digne du Crépuscule, puis disparût dans le vide. Sans un bruit.

Link, le souffle court, tomba à genoux devant la souche de l’arbre qu’il venait de terrasser sans raison.

Il avait l’esprit enveloppé d’un brouillard dans lequel plus aucune émotion ne trouvait écho. Il sentit la princesse s’accroupir à ses côtés, mais il ne tourna pas la tête vers elle. Il s’essuya les joues d’un revers de manche. Il devait rester fort, ne pas faillir. Pour elle. Il lui devait au moins ça.

À défaut d’avoir sauvé Impa.

Une main froide et délicate détacha ses doigts raides du pommeau de l’Épée de Légende et l’en écarta prudemment. Une paume glacée vint remplacer le manche de l’arme et s’entrelaça à la sienne en une caresse hésitante. Le poids d’un front se posa sur son épaule.

Link demeura immobile, incapable de réagir. Il ferma les yeux.

Au bout de quelques minutes, il sentit une tâche humide se former sur son pantalon, puis sa jumelle sur son épaule. Ces larmes n’étaient pas les siennes. Il s’anima finalement et resserra l’étreinte de sa main sur celle de la princesse.

Le temps poursuivit sa course inéluctable quelques instants. Sans eux.

Goustan se présenta aux abords de la falaise, envoyé par la tribu inquiétée par la pluie d’éclairs qui avait soudain déchiré un ciel sans nuage. À peine aperçut-il les silhouettes des deux hyliens qu’il s’éclipsa prestement sans demander son reste.

L’intimité de certaines scènes ne méritaient pas qu’un tiers vienne s’y immiscer.

Link…, murmura Zelda au bout d’un long moment, le front toujours posé sur son épaule. Link, je veux détruire les yigas.

Le jeune hylien poussa un profond soupir pour s’extraire de sa torpeur et réintégrer la dure réalité. Il se détacha de sa protégée, se leva et rengaina son arme. Ses yeux glissèrent sur les marécages de Lanelle en face de lui.

Zelda se leva à son tour pour le rejoindre. Elle s’accouda à la rambarde de bois à côté de lui, ses yeux rougis par les pleurs irrésistiblement attirés par la silhouette morte du château. Pourtant, Link lisait sur ses traits une fermeté et une assurance dont il ne gardait qu’un écho lointain, et qui contrastaient avec la douceur dont elle avait fait preuve l’instant précédent.

J’ai pris ma décision, lui confia-t-elle. Je ne sais pas encore si je suis prête à reconstruire le royaume comme le désire… comme le désirait Impa. Ou si je suis capable d’offrir aux peuples d’Hyrule ce qu’ils attendent de moi. Mais ce que je sais, c’est que je dois faire taire les kyohis et sauver la mémoire du passé. Elle… Ils ne doivent pas être morts pour rien.

Link détailla son profil du regard et il y reconnut en un éclair révélateur l’aura qui émanait d’elle. Cette aura insoupçonnée qui la nimbait quand elle prenait le contrôle, qu’il avait déjà vu dans des temps reculés. Cette aura qui, il y a cent ans, avait poussé une armée entière à se battre contre l’ennemi même si elle courrait à sa perte. Malgré la mort de leur roi et de leur patrie, suivant une princesse qui pourtant n’avait montré aucun pouvoir. Cette aura qui faisait d’elle, aujourd’hui, la meilleure personne pour rebâtir ce qui avait été détruit, la meilleure personne pour réunifier les peuples d’Hyrule.

Celle qu’Impa avait appelé, avait réveillé.

Je ne peux pas les rencontrer en position de faiblesse, reprit Zelda d’une voix ferme en se redressant, avec un ennemi qui poignarde mes alliés sous mes yeux. Nous devons anéantir le gang des yigas.

Le jeune hylien acquiesça d’un air absent tout en la couvant d’un regard équivoque.

Link, l’interpela-t-elle en se tournant vers lui. Il faut que tu m’apprennes à me battre.

Le chevalier, interrompu dans sa contemplation, marqua un moment d’arrêt. Il fronça les sourcils d’incompréhension.

Tu es un formidable chevalier servant, précisa Zelda d’une voix douce, mais que je sois en capacité de me défendre un minimum nous sera bien utile face à eux. Tu ne disposes plus d’une armée de soldats pour te seconder.

Le regard de Link glissa sur les mains de la princesse en une interrogation explicite.

Je ne peux pas me reposer exclusivement sur le Pouvoir du Sceau, répondit-elle en s’adossant à la barrière, croisant les bras pour dissimuler ses paumes. Il me demande une concentration et une énergie folle, je ne peux pas l’utiliser régulièrement. De plus, il sera difficile de passer inaperçus après l’avoir invoqué. Je ne compte pas semer ce genre de pistes derrière nous. Autant nous mettre une cible dans le dos sinon.

Link acquiesça, reconnaissant une autorité et une réflexion qu’il respectait. Qu’elle le veuille ou non, la Princesse Royale était bel et bien de retour. Réticent malgré tout, le regard du chevalier dériva lentement sur l’épaule de la jeune hylienne. L’entaille laissée par les flèches yigas continuait de suinter à travers le tissu.

Il accéda donc à la demande de la princesse d’un mouvement de tête, bien qu’à contrecœur.

Une lueur de gratitude glissa dans les pupilles d’un vert sombre, puis Zelda se retourna pour se concentrer sur l’étendue nocturne devant eux.

Nous partirons demain pour le désert Gerudo. Tu m’as dit que c’était là-bas que se trouvait leur ancien repaire, peut-être y trouverons-nous des indices qui nous mettraient sur leur trace.

La veillée ? demanda Link à voix basse.

Zelda secoua la tête à la négative.

Ce serait une occasion trop belle pour les yigas d’attaquer en force et de faire un massacre. Et puis…

Elle poussa un profond soupir, ses épaules s’affaissant.

Je ne suis pas sûre de pouvoir faire face à Pru’ha… Pas tout de suite…

Le chevalier ne réagit pas. Il savait que la princesse n’était nullement responsable de la mort d’Impa, tout comme il savait qu’il était trop tôt pour l’en convaincre.

Lui par contre…

Une légère brise rafraîchie par les températures nocturnes les caressa. Dans sa danse innocente, elle transporta les fragrances florales de la princesse jusqu’au chevalier. Il observa avec mélancolie les longs cheveux blonds s’envoler dans la clarté lunaire, comme dotés d’une énergie propre et rebelle. Malgré ses récents manquements, il restait de son devoir d’éloigner la princesse de ses pensées moroses. Il pouvait au moins remplir cette partie de son devoir, ou essayer.

Il tourna brusquement les talons.

Qu… Link ! Où vas-tu ? s’exclama Zelda, surprise.

Il ne lui répondit pas, ne lui laissant d’autre choix que de le suivre. Les deux jeunes gens reprirent le chemin du village taillé entre les Monts Plumages et les Hauteurs de Pierre et passèrent le portail sheikah qui en gardait l’entrée. Ils débouchèrent sur la place centrale où une foule compacte était rassemblée. En signe de deuil, un voile rouge avait été apposé sur chacune des lanternes, baignant le village dans une atmosphère sinistre. Sur le toit de la demeure d’Impa ainsi que sur le montant à l’entrée des escaliers, de gigantesques draps noirs étaient étendus. En leur centre, l’œil sheikah versant sa larme était peint d’un blanc éclatant.

Sans s’attarder, Link reprit le chemin par lequel ils étaient arrivés, Zelda sur ses talons. Ils dépassèrent les premières maisons, bifurquèrent sur la gauche et s’engagèrent dans un chemin herbeux qui s’élevait dans les Hauteurs de Pierre.

Link, qu’est-ce que tu…

Le chevalier se retourna pour lui intimer le silence d’un doigt sur les lèvres.

Ils continuèrent à gravir la pente abrupte sans un bruit. Une fois en haut de la petite colline, Zelda aperçut un sanctuaire qui brillait intensément dans la nuit.

C’est ça que tu voulais me montrer ? chuchota-t-elle en fronçant les sourcils d’incompréhension.

Le regard que Link lui jeta en s’accroupissant lui recommanda à nouveau de se taire, puis il l’invita à le suivre. Elle s’exécuta. Lentement, ils empruntèrent le chemin qui se poursuivait sur la droite et s’enfonçait dans un bois situé un peu plus haut. Arrivés au niveau d’une banderole sheikah, le jeune hylien s’arrêta et pointa le doigt devant lui.

Juste devant eux, dissimulé dans les hautes herbes, brillait une étrange lueur bleutée. Zelda plissa les yeux, peu sûre de distinguer ce que son chevalier voulait lui montrer.

C’est alors que la lumière bougea, et une tête de chouette surmontée de deux lauriers blancs en guise d’oreilles apparut. La jeune hylienne ne put retenir une exclamation de surprise.

Un rumy !

Elle suffit à ce que le petit être s’alerte. Effrayé, il s’enfuit en courant dans les bois et disparut de leur champ de vision.

Je n’avais jamais réussi à en voir un ! sourit-elle en se redressant.

Link la tira par la manche pour la forcer à se rabaisser. Il posa à nouveau un doigt sur ses lèvres, puis enjoignit la princesse à suivre son regard.

Juste à côté de l’endroit où se trouvait le premier rumy, un second venait d’apparaître. Mais celui-ci ne se préoccupait pas de fouiller dans les hautes herbes et de s’y dissimuler comme le précédent. Il s’avança et leva sa tête en forme de cœur bien droit, ses yeux d’un rouge incandescent rivés sur les deux jeunes gens.

Qu’est-ce-que…

La voix de Zelda se brisa. La petite bête la scrutait d’un regard si intense qu’il lui était impossible de s’y soustraire. Elle sursauta lorsqu’une main douce et invisible se posa sur sa tête et caressa doucement ses longs cheveux blonds. Ce simple geste d’apaisement, réel ou fictif, raisonna dans tout son être. Une émotion aussi brutale que puissante l’envahit comme un raz de marée. Elle ne pouvait pas quitter des yeux l’apparition, ne pouvait plus bouger. Elle sentait… Elle savait que le rumy la connaissait, elle, et parlait directement à son cœur endommagé. Car sous la vague de sensations qui la faisait trembler des pieds à la tête, sous la caresse apaisante de cette main qu’elle ne voyait pas, une forme de paix et de sérénité grignotait peu à peu sur sa peine.

Le rumy pencha légèrement la tête sur le côté sans quitter la princesse des yeux, puis il tourna des talons. Un instant plus tard, il s’enfuyait au milieu des bois où il disparut brutalement, ne laissant derrière lui qu’une petite gerbe d’étincelles vite oubliées.

Zelda cligna des paupières avec le sentiment étrange de se réveiller d’un long sommeil. Portant les mains à ses joues, elle s’aperçut avec surprise qu’elles étaient trempées de larmes.

Link, que s’est-il passé ? demanda-t-elle d’une voix chevrotante. Qui était… ?

Elle s’interrompit, ne comprenant pas elle-même le sens de sa question.

Les rumys seraient l’âme de bonnes personnes restées sur terre, lui répondit Link d’un ton lointain.

Impa… murmura de suite la jeune hylienne. Impa est venue me dire au revoir…

Link haussa les épaules, ne sachant quelle était la part de vérité dans tout ça.

Mais Zelda s’en fichait. Elle était persuadée que ce rumy était l’âme de son amie défunte, venue par delà la mort pour panser ses plaies, comme elle avait séché ses larmes d’innombrables fois lorsqu’elle était enfant. Cette main, cette caresse que seule la sheikah lui avait prodigué, ne la trompait pas.

Que ce fut vrai ou faux lui importait peu. Elle avait rencontré des choses encore plus invraisemblables au cours de son existence. Que ce fut l’effet de son imagination n’avait aucune espèce d’importance.

Impa avait traversé la mort pour venir lui dire au revoir, pour la réconforter. Une ultime et dernière fois.

 

 

Le lendemain matin, Link se tenait devant l’auberge sur la grande place du village en compagnie des deux chevaux. La jument et l’étalon ne bronchaient pas pendant qu’il s’affairait, trop occupés à se régaler des pommes disposées devant eux. Alors qu’il finissait de remplir ses sacoches de selle, Zelda sortit de l’auberge d’un pas décidé, portant un sac sur son épaule et ses sacoches de selle au bras.

Votre altesse ! s’exclama, affolée, la jeune hylienne qui la suivait. Laissez-moi vous aider !

Ça va aller, Olive, merci, je vous assure, répondit la princesse d’une voix patiente à la gérante de l’auberge.

Mais… Votre altesse, vous ne devriez pas porter…

Zelda s’arrêta et la toisa d’un regard imposant, arrêtant net la petite dame au milieu des escaliers.

Merci Olive.

Elle reprit son chemin soulagée, seule, tout en s’efforçant d’occulter une pointe de remords. Elle détestait faire preuve d’autorité pour des choses aussi futiles, mais Olive ne cessait de vouloir tout faire à sa place depuis le début de la matinée. Elle avait beau être une princesse, elle n’était pas empotée, par Hylia !

Lorsqu’elle le rejoignit, le chevalier, qui avait observé la scène avec amusement, continuait son rangement d’un air innocent.

Ne dis rien, lui intima-t-elle à voix basse. Pour une fois que cela te servirait, ne prononce pas un seul mot.

Le jeune hylien acquiesça, sans pouvoir retenir un sourire de flâner sur ses lèvres fines, avant de jeter un coup d’œil interrogatif sur les affaires que la princesse tenait dans ses bras.

Amboise a refusé de me vendre une Tenue Furtive, répondit spontanément Zelda avec humeur en harnachant ses sacoches sur Silhad. Elle a tenu à m’en faire don.

Link haussa les épaules d’une mimique entendue, évacuant l’anecdote qui ne le surprenait pas.

Durann va emmener les chevaux jusqu’au Relais des Monts Géminés, dit-il. De là ils seront convoyés jusqu’au Canyon Gerudo.

Comme s’il avait entendu son nom, le sheikah les rejoignit au même moment, une capuche hylienne sur les épaules.

Votre altesse, salua-t-il Zelda d’une révérence du menton.

La princesse caressa l’encolure de son étalon et lui murmura quelques mots affectueux avant de tendre les rênes au guerrier.

Rassurez-vous, précisa-t-il, la mine sérieuse. Silhad vous attendra en pleine forme au relais, je vous en donne ma parole.

Je ne m’inquiète pas, Durann, répondit Zelda avec un sourire. Vous avez toute ma confiance.

Le sheikah s’inclina à nouveau avant de s’en aller au pas de course, tirant derrière lui les deux équidés sous le regard de leurs cavaliers. Une fois disparu de leur vue, Link passa son sac rebondi en bandoulière et interrogea la princesse du regard.

J’ai encore une chose à faire, lui confia-t-elle avant de s’éloigner en direction de la demeure d’Impa, où elle n’avait pas mis les pieds depuis les tragiques évènements de la veille.

Lorsqu’elle y entra, Link à sa suite, elle découvrit une pièce encore plus sombre qu’auparavant. De grandes tentures noires à l’œil blanc recouvraient les murs, et l’air était saturé de vapeurs d’encens. Sur l’estrade, reposait le grand chapeau de paille d’Impa, entouré de cierges et d’offrandes à destination de la défunte.

Pahya se tenait au pied de l’autel, agenouillée en position de recueillement. Alertée par le bruit, elle se releva prestement et réalisa une révérence brouillonne en reconnaissant les nouveaux entrants.

Vot… Votre altesse ! salua-t-elle d’une voix tremblante d’émotions contenues.

La princesse s’avança avec un sourire bienveillant et, tendant la main, l’invita à se relever.

Tu peux m’appeler Zelda maintenant.

Car Pahya n’avait plus à rougir de se trouver en présence de la princesse. À présent qu’Impa n’était plus, la destinée des sheikahs reposaient sur ses frêles épaules, aussi rude que cela puisse être. Elle était pourtant si jeune… Le même âge qu’elle aurait eu, songea Zelda, si on excluait le siècle passé en tête à tête avec un démon. À sa place, la princesse aurait-elle été capable de prendre la relève de son père, cent ans plus tôt ?

La réponse était non, évidemment. Elle n’était même pas sûre d’en être capable encore aujourd’hui.

La jeune hylienne se détourna rapidement de cette pensée dérangeante, portant son attention sur le chapeau de paille. Totalement happée par la vue du couvre-chef, elle abandonna la main de la jeune sheikah et la dépassa, son pas lent et hésitant la guidant irrésistiblement vers l’autel.

Devant l’estrade, elle s’agenouilla, le cœur serré, les yeux humides rivés sur le chapeau devenu relique. Sa main tremblante caressa la paille tressée d’un geste tendre. Elle n’avait jamais demandé à Impa son origine, mais la sheikah ne s’en était jamais séparé, d’aussi loin qu’elle se souvienne. Et elle était la seule de sa tribu à disposer d’un chapeau aussi atypique.

Il était trop tard pour le lui demander, à présent.

Les lèvres pincées, Zelda ferma les yeux et se revit, petite, en train de jouer avec les croissants de lune qui semblaient si attirant à son âme d’enfant. Elle se souvenait même avoir osé en demander un à Impa une fois, il y a bien longtemps. La question avait provoqué le rire de la guerrière, mais elle avait poliment et catégoriquement refusé. Or de question de mutiler son précieux chapeau, même pour une Princesse Royale.

Une nouvelle larme s’échappa des paupières de la jeune hylienne, dévala sa peau d’albâtre et échoua en une tâche humide sur la paume de sa main. Par Hylia, elle s’était pourtant jurer de ne plus pleurer. La vision du rumy la veille au soir ne lui avait finalement procuré qu’un apaisement relatif . Il lui semblait que la sheikah avait arraché une partie de son cœur et l’avait emporté avec elle dans la mort, créant un gouffre en elle qui ne serait plus jamais rempli. Comme si cette perte ultime, associée à celles de sa mère, des prodiges, de son père et de Link, l’avait irrémédiablement amputée d’une partie d’elle-même.

Comment pouvait-on vivre avec seulement une moitié de son cœur et de son âme, par toutes les déesses ?

Impa avait toujours été là. Qu’elle s’écorche un genou en tombant enfant, ou qu’elle se perde au plus profond des abysses, elle avait toujours su, inconsciemment, qu’elle pourrait s’appuyer sur la guerrière. L’idée d’apprendre à vivre sans plus la savoir en vie, quelque part même si loin, lui paraissait aussi insurmontable que de devoir traverser la lave de la Montagne de la Mort les pieds nus. Pourtant, elle savait qu’elle n’avait pas le choix.

Sa seule certitude était qu’Impa allait lui manquer. Désespérément. Douloureusement.

Link et Pahya, demeurés en retrait, laissèrent la princesse se recueillir en silence devant l’autel funéraire dressé en l’honneur de la sheikah exceptionnelle qu’avait été la guerrière. Ce ne fut qu’après plusieurs minutes silencieuses que Zelda s’anima de nouveau. Elle se pencha pour baiser le chapeau de paille dans une ultime larme de deuil, puis se releva.

Votre… Dame Zelda ? se reprit la jeune Pahya d’une voix faible, hésitante.

La princesse tourna légèrement la tête pour indiquer qu’elle avait son attention, mais ce fut la seule réaction qu’elle obtint. Mal à l’aise, Pahya n’eut d’autre choix que de s’en contenter.

Elle a laissé quelque chose pour vous.

Quoi ?

Cette fois, Zelda se tourna entièrement vers la sheikah, les paupières écarquillés de stupeur. Le blanc de ses yeux légèrement rougis trahissait la douleur sourde qu’elle contenait, mais le reste de son être était pendu aux lèvres de la jeune fille intimidée.

Suivez-moi, vot… hum… Je… je vais vous montrer.

Pahya se précipita dans l’escalier attenant, fuyant le regard scrutateur que la princesse rivait sur elle. Déjà qu’elle perdait tous ses moyens face à Messire Link, pourtant si simple et silencieux… Dame Zelda, c’était encore autre chose. Autant elle était comblée d’enfin la rencontrer, autant elle espérait de tout cœur la voir partir au plus vite tant son aura puissante l’écrasait. Même si son départ signifierait qu’elle allait devoir faire face à la succession de sa grand-mère et… La jeune Pahya secoua la tête de désarroi et étouffa un sanglot.

Au nom de l’œil, tous ces sentiments étaient bien trop flous et noyés dans la douleur pour qu’elle puisse s’y retrouver.

Link et Zelda échangèrent un regard intrigué avant de lui emboîter le pas. En haut de l’escalier, ils découvrirent une petite chambre munie d’un simple lit en bois, d’une armoire et d’un bureau. Zelda ne put s’empêcher de noter dans un sourire nostalgique que la pièce n’avait guère changé depuis sa dernière venue. Seul le berceau qui y trônait il y a cent ans avait disparu. Penchée sur le bureau, Pahya fouillait âprement dans l’un des tiroirs et en sortit une boîte en bois des plus rustiques.

Elle m’a dit de vous donner ça si elle nous quittait, précisa la jeune chef de clan. Alors je crois… je crois que c’est à vous…

Elle tendit l’objet à la princesse qui s’en saisit prudemment. Les lèvres sèches et le cœur battant ses tempes, elle détacha doucement le fermoir et souleva le couvercle.

Le temps se suspendit dans la pièce. La jeune hylienne demeura figée sous les yeux intrigués de Link et de Pahya. Aucun des deux ne parvenaient à discerner le contenu de la boîte de là où ils se trouvaient.

Laissez-moi seule, s’il-vous-plaît.

La requête formulée d’une voix chargée d’émotion surprit l’hylien et la sheikah. Cette dernière ne se fit pas prier avant de disparaître dans les escaliers. Le chevalier, quant à lui, se montra plus réticent à obéir. Il détestait laisser Zelda seule depuis les évènements de la veille, encore plus qu’avant.

Attends-moi au milieu des escaliers si ça te rassure, Link, précisa Zelda sans même lever le regard, mais laisse-moi, s’il-te-plaît. J’en ai pour quelques minutes.

Le jeune hylien ne put ignorer l’intensité des sentiments qui chahutaient la voix de la princesse, et il se résigna. Si sa sécurité le préoccupait plus que tout au monde, il ne pouvait décemment pas mordre à ce point sur l’intimité de sa protégée.

Il disparut à son tour dans la cage d’escalier et Zelda vint s’asseoir sur le lit qui avait été celui de sa nourrice. Cherchant à brider la marée d’émotions qui se soulevait en elle, le Pouvoir apparut prestement et se mit à tournoyer fébrilement autour d’elle sous sa forme de papillon. Avec une délicatesse précieuse, elle s’empara d’un des objets que contenait la boîte posée sur ses genoux.

Entre ses doigts frêles, une petite peluche, cousue au crochet, et au vert impérial passé par les ans. Sa souplesse étrange prouvait qu’il avait été maintes et maintes fois serré par de petites mains d’enfant. Malgré tout, sa forme de korogu, bien que souvent rapiécé, demeurait parfaitement reconnaissable.

Le papillon lumineux éclaira subrepticement la tristesse peinte sur le visage de la princesse lorsqu’il vint se poser sur son épaule. Zelda caressait le tissu usé avec tendresse. Elle avait le regard dans le vide, perdu à l’intérieur d’elle-même. La peluche avait triste mine. Pourtant, à ses yeux, elle valait tout l’or du monde.

Et Impa le savait…

Zelda avait froid. Sa chemise de nuit était trop légère pour la protéger. Elle n’avait pas pensé à prendre une couverture avec elle, mais elle n’imaginait pas la chambre aussi glaciale. Elle se demandait bien pourquoi personne n’avait allumé de feu dans la cheminée. Peut-être que les domestiques n’avaient pas pu entrer pour recharger en bois. Sa tante lui avait précisé que seuls les adultes de la famille y étaient autorisés.

Elle, elle n’était pas une adulte. Mais elle était de la famille. Et tout le monde la croyait dans son lit.

Zelda avait aussi mal aux pieds. Elle avait l’étrange sensation que ses orteils n’étaient plus là, et elle ne sentait presque plus la pierre rèche et glacée sous ses talons. Elle n’avait plus bougé depuis si longtemps, et elle n’avait pas mis de chaussures. Elle avait eu trop peur que les semelles fassent plus de bruit que ses pieds nus dans les couloirs, et alertent les adultes. Le château était si silencieux ces derniers jours, si terne avec tout ces draps noirs qui recouvraient les tableaux.

Et puis elle avait mal au cou et aux yeux. Le lit était trop haut, elle n’arrivait pas à bien voir. Mais elle ne devait surtout pas détourner le regard. Pas même pour voir s’il y avait une couverture dans l’armoire derrière elle, ou pour traîner une chaise pour s’y hisser et mieux voir. Pas même pour rallumer une bougie qui s’était éteinte quelques minutes plus tôt, plongeant la pièce dans une pénombre encore plus grande. Zelda avait pourtant peur du noir, mais elle ne bougerait pas. Pas même si un monstre sortait de l’obscurité. Rien ne lui ferait détourner le regard.

Altesse ?

La porte grinça et une silhouette se découpa dans le rai de lumière qui se dessina sur le sol, éclairant brièvement la pénombre de la pièce.

Zelda ! s’exclama avec soulagement la nouvelle venue en apercevant la petite fille devant le grand lit.

Mais Zelda ne répondit pas. Elle devait rester concentrée. Jamais ça ne marcherait, sinon.

Te voilà donc, petite princesse, murmura Impa en refermant doucement la porte derrière elle. Tu devrais être au lit tu sais. Il ne faut pas rester là.

Zelda l’ignora. Elle savait qu’Impa ne comprendrait pas. Elle était comme tous les grands, à dire qu’elle ne se réveillerait plus jamais. Pourtant, Zelda le voyait bien : elle avait les yeux fermés, donc elle dormait. Et quelqu’un qui dort se réveille toujours. Il fallait juste attendre, parce qu’elle était très fatiguée ces derniers temps.

Si elle sentait qu’elle était là et qu’elle l’attendait, elle se réveillerait. Elle sourirait en tendant la main pour caresser sa joue, et des yeux verts comme les siens s’allumeraient d’une petite lueur qu’ils n’avaient que pour elle.

Il fallait juste être patiente. Et les grands n’étaient jamais patients.

Une main douce se posa sur son épaule et caressa lentement la peau nue de son bras.

Tu es frigorifiée, poursuivit Impa d’une voix douce. Tu vas finir par tomber malade. Viens.

Elle imprima une légère poussée sur le corps de la fillette, mais celle-ci se rebiffa violemment.

Nan ! Je veux rester là ! s’écria-t-elle en se débattant, refusant de quitter le lit des yeux. Je dois être là pour qu’elle se réveille !

Bouleversée face à la violence de la petite fille, Impa s’écarta, les mains levées en signe d’apaisement. Mais Zelda ne la regardait pas. Démunie, la sheikah fixa douloureusement la silhouette frêle et aux longs cheveux blonds dans sa chemise de nuit à fleurs. Elle serrait contre sa poitrine une petite peluche verte qui ne la quittait plus depuis déjà quelques temps. Son regard dériva sur le corps trop maigre, trop pâle et trop rigide que la princesse scrutait si attentivement à la lueur de quelques cierges moribonds. Impa soupira.

Zelda… murmura-t-elle le plus doucement qu’elle put. Elle ne se réveillera pas.

Si ! Elle a les yeux fermés, c’est qu’elle dort. Ça existe pas un sommeil où on ne se réveille pas. Même les animaux et les plantes se réveillent.

La sheikah se mordit la lèvre. Elle n’aurait jamais imaginé être celle qui allait devoir aider la jeune princesse à accepter l’inéluctable. Elle pensait que ce moment, la fillette le vivrait avec son père, comme il se devait. Mais le roi s’était enfermé dans son étude et n’en sortait pas, congédiant sa fille dans sa chambre dès qu’elle apparaissait. À croire que sa présence lui était devenu intolérable.

Pourtant, quelqu’un devait le lui dire.

La petite fille demeurait obstinément immobile sur la pierre froide, l’ardeur de son regard entièrement concentrée sur le lit qui la surplombait. Résignée, Impa s’accroupit à ses côtés et ouvrit grand les bras en une invitation. Méfiante, Zelda se recula rapidement hors de sa portée.

Tu veux m’emmener dans ma chambre, l’accusa-t-elle sans quitter le lit des yeux.

Non, je te le promets. Je veux juste t’aider à la voir.

La petite fille glissa un regard surpris vers la sheikah avant de reprendre précipitament sa fixation.

D’accord.

Le coeur dans la gorge, Impa se saisit du corps de la fillette et la posa contre sa hanche, avant de s’avancer vers le chevet.

La reine Eliana gisait là, son corps maintenu dans ce monde par la magie sheikah dans l’attente des funérailles. La table sur laquelle elle reposait luisait de l’habituelle énergie bleutée et avait été conçue à cette fin, des siècles auparavant. Plus personne n’aurait su la reproduire.

La reine était encore belle malgré la froideur de la mort et les stigmates de son incroyable lutte contre une maladie impitoyable. Zelda avait hérité d’elle ses yeux verts et ses beaux cheveux blonds, mais les traits de la fillette, plus anguleux, semblaient quant à eux hérités de la branche paternelle. Pourtant, le visage actuel de la reine ne rendait aucune justice à celui qu’il avait été tant il était émacié. Les embaumeurs n’avaient pas pu faire totalement disparaître les cernes sombres autour des paupières closes. Ses doigts, posés sur son ventre encore rond de cette grossesse à la fin malheureuse, étaient osseux et décharnés, ses côtes saillantes dans sa robe de bal émeraude devenue trop grande.

À ses côtés, une petite forme qui n’avait pas eu le temps de découvrir la vie était emmaillotée d’un linge blanc brodé du Sceau Hylien.

Malgré la combativité et la force immense d’Eliana, la maladie l’avait trop fatiguée pour donner la vie, et avait fini par emporter la sienne loin des siens. Trop tôt, trop vite, laissant derrière elle un royaume en deuil, mais surtout un mari trop brisé pour dire à sa fille de cinq ans que sa mère était morte en mettant au monde une petite sœur avec qui elle ne jouerait jamais.

Pourtant, quelqu’un devait le lui dire.

Touche-la, chuchota doucement Impa à l’oreille de la fillette accrochée à son cou.

Je peux ? demanda Zelda avec réticence.

À chaque fois qu’elle avait rendu visite à sa mère, Zelda avait eu interdiction de la toucher sans son accord. Sinon, elle pouvait lui faire mal. C’était difficile, quand on avait cinq ans, de ne pas pouvoir toucher sa maman. Impa la rassura d’un mouvement de tête. Précautionneusement, elle se pencha au-dessus du corps sans vie jusqu’à ce que la petite main potelée de l’enfant puisse se poser sur la joue de sa mère.

Elle la retira vivement.

C’est pas ma maman, elle est toute froide et toute dure ! s’exclama la fillette d’un air paniqué.

Impa se pinça les lèvres, mais ne répondit pas.

Regarde sa poitrine, reprit-elle d’une voix rendue rauque, est-ce que tu la vois bouger ?

Le regard de la petite fille observa un instant l’endroit indiqué. Son poing se recroquevilla sur le tissu de la jeune sheikah.

Elle secoua la tête à la négative.

Maintenant, pose ta main sur ta poitrine, poursuivit Impa. Tu sens ton cœur qui bat, là ?

Zelda hocha lentement la tête. Les battements en elle lui semblaient plus rapides que d’habitude, comme si elle avait couru. Cela l’intrigua, parce qu’elle n’avait pas bougé, pourtant. Puis Impa saisit sa petite main avec la sienne et vint la poser sur son propre cœur. Zelda trouva la sensation bizarre, parce que le rythme sous sa main était très lent par rapport au sien. Parce que le cœur des grands était plus gros ?

Et le mien, poursuivit la sheikah, tu le sens ?

À nouveau, la petite fille acquiesça. Impa guida ensuite leurs mains jointes vers la poitrine de la reine. Zelda se retira précipitamment.

Je veux plus la toucher ! s’exclama-t-elle en se blottissant dans les bras de sa nourrice pour s’éloigner du corps de sa mère.

Zelda ne savait pas ce qu’Impa voulait lui montrer, mais elle sentait qu’elle ne voulait pas savoir. Elle sentait que si elle laissait faire Impa, plus rien ne serait jamais comme avant.

Sa mère dormait. Elle allait se réveiller. Elle était froide parce qu’il n’y avait pas de feu, sa poitrine ne bougeait pas parce qu’elle ne l’avait pas vu. Mais elle allait se réveiller. Elle devait savoir que Zelda était là et qu’elle l’attendait. Pourquoi ne réagissait-elle pas ? Sa mère devait faire vite avant qu’Impa ne lui montre ce qu’elle ne voulait pas voir, c’était sa seule certitude.

Zelda, est-ce que tu me fais confiance ? demanda doucement la sheikah.

La petite fille hocha la tête frénétiquement, ses grands yeux rivés sur le visage inerte de sa mère.

Alors tu dois me laisser faire. S’il-te-plaît.

La fillette trépigna. Elle savait qu’Impa ne lâchait jamais le morceau, même quand elle lui faisait son regard malheureux. C’était la seule à lui résister dans tout le château, plus encore que la cuisinière en chef quand elle lui réclamait des gâteaux.

Zelda hocha à nouveau la tête, l’humidité s’accumulant déjà dans ses petits yeux verts clairs. Les larmes qui noyaient les pupilles sombres d’Impa ne la rassuraient pas du tout.

Ensemble ? chuchota la sheikah d’une voix tremblante, serrant la main de la fillette dans la sienne.

La princesse acquiesça à nouveau, et sa nourrice guida lentement leurs paumes pour les poser sur le cœur de la reine. Et elles attendirent. Longtemps. Trop longtemps.

Tu vois, petite princesse, reprit finalement Impa d’un ton rendu rauque par l’émotion, ta maman ne dort pas. Son esprit a quitté son corps parce que la maladie l’a trop abîmé. Il s’est arrêté, et elle a dû partir.

Mais elle est partie où alors ? demanda Zelda avec inquiétude alors qu’une première larme quittait ses yeux verts. Quand est-ce qu’elle va revenir ?

Elle est partie aux côtés de la Déesse Hylia, Zelda. Et elle ne reviendra pas. Elle n’a plus de corps pour ça.

Zelda n’aima pas ce que lui disait sa nourrice.

C’est pas vrai ! hurla-t-elle soudain. Tu mens !

Paniquée, Zelda commença à se débattre de toutes ses forces, refusant de rester plus longtemps dans les bras de celle qui lui disait toutes ces mauvaises choses sur sa mère. Impa s’éloigna vivement du chevet de la reine. Elle craignait plus que tout qu’un coup malencontreux n’endommage ou ne renverse le corps de son amie. Zelda ne s’en remettrait jamais.

C’est pas vrai ! répéta la fillette, ses larmes recouvrant abondamment ses joues. Maman m’aurait pas laissée toute seule ! Tu mens !

Impa, désemparée, s’efforça de garder la fillette dans ses bras malgré son agitation et ses torsions pour lui échapper.

Zelda, arrête… Calme-toi, s’il-te-plaît…

Loin de s’apaiser, la princesse commença à lui assener des coups de pieds et frappa ses épaules de ses petits poings serrés.

T’as pas le droit de dire que ma maman est partie sans moi ! poursuivit-elle dans un mélange de colère et de peur. Je veux partir avec elle ! Je veux qu’elle revienne me chercher ! MAMAN ! MAMAAAN !

ZELDA, ARRÊTE ! s’écria Impa en s’emparant fermement des poignets de la princesse. TA MÈRE EST MORTE ! ELLE NE REVIENDRA PAS !

Un silence d’outre-tombe s’abattit soudain sur la chambre alors que petite fille et nourrice se regardaient droit dans les yeux dans un instant de stupeur douloureuse.

Je… Je suis désolée, Zelda, murmura Impa, les larmes dévalant son visage tandis qu’elle caressait la joue de la fillette. Je n’aurais pas dû…

Pourquoi elle m’a pas emmené ? l’interrompit la petite fille d’une voix brisée, peu soucieuse des excuses de la jeune sheikah. Je veux être avec ma maman…

Impa s’accroupit et reposa doucement une Zelda reniflante sur le sol.

Elle ne pouvait pas, petite princesse. Toi, tu as encore ton corps qui fonctionne, alors tu dois rester avec lui.

Mais je veux ma maman !

Je sais, Zelda. Mais ta maman ne reviendra pas.

Alors la fillette éclata enfin en sanglots bruyants. Elle s’abandonna dans les bras de sa nourrice comme seul un enfant se livre. Impa, brisée par la douleur enfantine qu’elle recevait de plein fouet, et qui exacerbait sa propre douleur d’avoir perdu une amie, l’enlaça et la serra contre elle du plus fort qu’elle put. Elle ignorait quels mots apaiseraient sa peine : peut-être qu’l n’y en avait tout simplement pas.

Je veux ma maman, gémissait Zelda entre deux pleurs, le visage enfoui dans la longue chevelure blanche. Rends-moi ma maman…

Fermant les yeux, Impa caressa la tête de la petite fille en murmurant des mots de réconfort, qui lui semblaient si vains.

Mais que pouvait-elle faire d’autre ?

Zelda…, souffla-t-elle avec émotion en écartant le petit corps du sien. Même si elle est morte, ta mère sera toujours avec toi.

Mais t’as dit qu’elle était partie !

Elle est partie, mais elle reste avec toi là, dit-elle en désignant le cœur de la fillette du bout des doigts. Ta mère t’aimait, Zelda, plus que tout, et elle ne t’aurait pas laissé si elle avait pu faire autrement. Son amour, lui, elle te l’a laissé pour t’aider dans les moments difficiles. Tu n’auras qu’à fermer les yeux, et te concentrer sur ta maman, et ce sera comme si elle était là.

Je peux essayer maintenant ? s’enquit timidement Zelda en essuyant ses larmes d’un geste gauche, l’espoir transpirant dans le son de sa voix.

Bien sûr.

La petite fille ferma immédiatement les yeux. Elle les serra si fort que des plissures se formèrent aux coins de ses paupières. Elle s’efforça de se concentrer sur sa poitrine, là où vivait l’amour de sa maman…

Elle explosa en sanglots.

Ça marche pas, je sens pas ma maman ! Tu mens !

Impa l’enlaça à nouveau, décontenancée. Son regard se posa alors sur une petite forme abandonnée sur le sol, à quelques mètres d’elle, et elle tendit la main pour s’en emparer.

C’est normal, reprit-elle avec un sourire qu’elle voulait rassurant, il te manquait quelque chose. C’est ta maman qui t’a cousu cette peluche n’est-ce pas ?

Zelda hocha la tête, un peu perdue.

Tu sais que les korogus sont des êtres magiques, n’est-ce pas ? Et lui, ce n’est pas n’importe quel korogu, Zelda. Lui, il s’appelle… Hogo. Ça veut dire protecteur. Ta maman l’a fabriqué pour qu’il puisse te protéger en son absence.

Les yeux écarquillés, la petite fille se saisit de la peluche et le contempla d’un air nouveau.

Si tu le gardes avec toi et que tu le serres fort contre ton cœur, poursuivit Impa d’une voix douce, alors tu auras ta maman auprès de toi. Et il ne pourra plus rien t’arriver…

Pendant de nombreuses années, Hogo n’avait plus quitté la princesse. Si elle avait fini par comprendre que la peluche n’avait finalement aucun pouvoir magique, il lui était devenu impossible de s’en séparer. Sa présence la rassurait, lui donnait la sensation d’être moins seule dans ce monde où elle avait soudain perdu tous ses points de repère. Sa mère n’était plus là, et son père, lui, la délaissait. Il ne lui restait qu’Impa, et Hogo.

La présence de la peluche lors des cérémonies officielles avait d’ailleurs été le premier sujet de réprimande de la part du roi envers sa fille. Le premier, mais certainement pas le dernier.

Zelda ferma les yeux et serra la peluche contre elle, le Pouvoir reprenant sa forme reptilienne dans son cou pour s’y blottir. Elle savait exactement où se trouvait Hogo lorsque le Fléau s’était éveillé. Il était dissimulé sous son oreiller, dans sa chambre, où il passait la plupart de son temps. Aussi puérile que cela puisse paraître, sa présence la protégeait encore un peu des mauvais rêves et la rassurait, même à l’aube de ses dix-sept ans.

Elle avait vu l’état de délabrement avancé de ses quartiers. Link lui avait dit que cette partie du château faisait partie de celle qui était la plus envahie de gardiens, de monstres et de corruption. Pourtant, Impa avait, à un moment ou à un autre au cours de ces cent dernières années, bravé tous ces dangers pour lui rapporter son petit protecteur.

Cela lui ressemblait bien, d’agir ainsi. Elle savait mieux que quiconque ce qu’Hogo représentait pour elle.

Le dernier et ultime lien avec sa mère.

Zelda posa la peluche sur ses genoux et reporta son attention sur le contenu de la boîte pour saisir le deuxième objet qu’elle contenait. Il s’agissait d’une bague coulée dans de l’or pur et dont le corps était taillé pour des doigts aussi larges que le manche d’une rame. Pensive, la princesse la fit tourner entre ses mains pour exposer sa tête à la lumière diffuse et faire apparaître ce qu’elle savait déjà y trouver.

En relief, apparut un oiseau tenant entre ses ailes déployées trois triangles imbriqués en un seul. Le symbole de la Famille Royale. Le Sceau Hylien.

Cette bague, Zelda aurait pu la reconnaître entre milles. Elle n’avait jamais quitté le doigt de son père depuis sa plus tendre enfance. Ce sceau lui servait à authentifier tous les actes royaux, les courriers et les édits. Une étrange sensation au fond du ventre, Zelda glissa la bague à l’annulaire de sa main gauche. Le cercle était dix fois trop grand pour elle, et cela la soulagea étrangement. Elle n’aurait pas à la porter ostensiblement. La brillance de l’or malgré le passage des ans prouvait qu’Impa l’avait soigneusement entretenue. Pourtant, elle distinguait encore, ici et là, quelques traces de cire coincée entre les ciselures. Une cire vieille de cent ans.

Son père était mort avec cette bague au doigt. Zelda refusait d’imaginer ce que la sheikah avait dû faire pour pouvoir la lui ramener.

Elle retira l’anneau et, avisant un lacet de cuir au fond de la boîte – décidément, Impa avait tout prévu – le noua autour de son cou. Elle le passa sous sa tunique et l’anneau vint se nicher entre ses seins. La sensation du métal froid contre sa peau la fit frissonner, si contrastée avec la chaleur du Pouvoir dans son cou. Étrangement, le poids du bijou autour de son cou lui parut presque rassurant. Elle reprit la peluche entre ses doigts, la caressant d’un geste absent. Impa, sa si délicate et précieuse Impa, avait affronté tous les dangers d’une citadelle assujettie à l’ennemi pour lui ramener ces objets. L’un qui la rattachait à sa mère, et l’autre, à son père. Pour que jamais, Zelda n’oublie d’où elle venait.

La princesse abandonna à nouveau une larme, malgré sa promesse de ne plus pleurer. Même par delà la mort, sa nourrice continuait de veiller sur elle.

Plus jamais elle lui ferait l’affront de tourner le dos à son passé.

Reprenant l’empire de ses émotions d’une profonde inspiration, elle glissa la peluche dans sa sacoche de ceinture, bien décidée de ne plus la quitter. Enfin, elle reporta son attention sur le dernier objet que lui avait laissé Impa : un parchemin roulé dont le sceau portant l’œil sheikah était intact.

Elle brisa le cercle de cire.

 

 

Assis sur les marches de bois usées par de trop nombreux allers et venues, Link s’efforçait de regarder partout autour de lui, sauf sur le chapeau de paille. Il avait hâte de quitter cet endroit. Il avait la désagréable impression que le grand œil du couvre-chef le scrutait, l’accusait de n’avoir pas su protéger sa propriétaire, d’avoir privilégié la sécurité de la princesse. D’avoir si cruellement manqué à son devoir.

Il riva son attention sur le bois des marches à ses pieds.

Pas un seul moment, il n’avait estimé Impa en danger. Il avait laissé une vielle dame seule au milieu d’un combat sanguinaire sans y penser une seule seconde, lui qui avait fait le serment de protéger les plus faibles.

Par son incompétence, Impa était morte. Zelda avait perdu un des derniers êtres chers qui lui restait en ce monde. Par sa faute.

Quel piètre chevalier servant.

Mess… Messire Link ? appela une voix timide depuis la grande salle.

Le regard du chevalier se posa sur la silhouette menue accroupie au pied de l’autel funéraire, trop heureux de détourner son attention de sa culpabilité mordante.

Je peux vous poser une question ? demanda Pahya, levant ses yeux humides sur le chevalier.

Intrigué, celui-ci hocha la tête.

Vous étiez encore plus jeune que moi quand vous êtes devenu le Porteur de la Lame… comment avez-vous fait ?

Link fronça les sourcils, peu sûr de comprendre où la jeune fille voulait en venir.

Je veux dire… Vous avez eu soudain toutes ces responsabilités… l’avenir du monde reposait sur vos épaules… moi, je n’aurais que celui d’une seule tribu, et pourtant je n’ai qu’une envie, c’est de me terrer dans un trou de souris et de ne plus en sortir tellement j’ai peur de ne pas être à la hauteur…

Le jeune hylien la contempla posément. Il scruta attentivement les traits timides et effrayés de la future dirigeante du peuple sheikah. Pahya était très loin d’avoir l’assurance d’Impa, et encore moins son expérience. Pourtant, si l’ancienne guerrière n’avait pas pris la peine de désigner un autre successeur, c’était qu’elle avait vu quelque chose en sa petite fille. Quelque chose qui pouvait faire d’elle la cheffe de tribu dont avait besoin son peuple.

C’est une bonne chose, finit-il par répondre au moment même où Pahya désespérait d’entendre le son de sa voix.

Quoi donc ?

La peur.

La sheikah fronça les sourcils d’un air incertain. Le chevalier baissa les yeux et dessina des arabesques imaginaires sur la mitaine qui recouvrait sa paume.

Je ne suis qu’un soldat, expliqua-t-il d’une voix sourde, comme déjà éraillée d’avoir tant parler.

Il posa un regard doux sur la jeune fille en face de lui et esquissa un sourire.

Un général sans peur met ses hommes en danger. Celui qui a peur les protège.

Pahya demeura immobile, la gorge sèche. Son cerveau tentait d’assimiler les propos du chevalier, mais l’intensité de ses yeux bleus et son léger sourire lui faisait brusquement tourner la tête. Elle se prit à rêver. Si elle devenait véritablement la chef du peuple sheikah, une chef digne de ce nom, alors peut-être que Link…

Link a raison, intervint une voix douce depuis le haut des escaliers. Tu es faite pour la tâche qui t’attend, Pahya. Tu es jeune, mais tu as d’excellents conseillers autour de toi. Écoute-les, pèse tes décisions, mais n’en change jamais sans une bonne raison.

Zelda apparut dans l’escalier situé à l’opposé du chevalier. Link se redressa vivement, toute son attention rivée sur la Princesse Royale. Pahya retint difficilement une grimace de dépit. Jamais Link ne la regarderait comme il regardait Zelda en cet instant.

N’essaye pas d’être Impa, poursuivit sagement la princesse en la rejoignant, sans se douter un instant des pensées qui traversait son interlocutrice. Impa avait une expérience que tu n’auras peut-être jamais, et c’est aussi bien. Écoute les conseils, remets-en toi à la Déesse lorsque tu es indécise et surtout, reste toujours honnête envers toi-même. Ainsi, tu lui succéderas dignement.

Alors qu’elle rejoignait la jeune sheikah, Zelda s’efforça de ne pas s’attarder sur ses propres paroles. S’en remettre à la Déesse… Ses pensées se troublaient en pensant que selon Impa, cela revenait à s’en remettre à elle-même. Elle préférait écarter prestement cette idée qui lui faisait tourner la tête. Elle y reviendrait plus tard.

Mais, Dame Zelda… Je ne suis absolument pas prête…, gémit Pahya, se tordant les mains avec maladresse. Je suis trop jeune et…

Zelda posa doucement sa paume sur les siennes en un geste rassurant.

Comme te l’a dit Link, c’est une excellente chose. Rien n’est plus dangereux qu’un monarque qui monte sur le trône en se croyant prêt à régner. Parce qu’on ne l’est jamais réellement.

Elle lui adressa un sourire de connivence.

Moi-même, je ne le suis toujours pas !

Vraiment ? s’exclama Pahya d’un air abasourdi.

Vraiment.

Mais alors, comment…

Zelda haussa les épaules, l’incertitude se dessinant brièvement sur ses traits trompeusement juvéniles.

Je vais faire tout mon possible. Tenter de faire ce qui me semble juste, en espérant que cela suffise. Je crois que tous les dirigeants de ce monde en font autant, finalement. Faire ce qui leur semble juste.

Une larme, de soulagement ou de crainte, s’évada sur la joue de la jeune sheikah. Dans un dernier sourire, la princesse lui serra légèrement l’épaule puis s’éloigna vers la porte, se retournant une dernière fois avant de sortir.

Oh, et surtout, lança-t-elle avec une expression amusée, ne suis jamais les conseils politiques de Pru’ha. Elle te mènerait droit au désastre !

Sur ces quelques paroles, la princesse quitta définitivement la demeure d’Impa, laissant derrière elle une Pahya abasourdie et indécise. Link, resté près de l’estrade durant tout leur échange, adressa un ultime salut distant au chapeau de paille, comme une promesse silencieuse, et s’en alla à son tour.

Il se garda bien d’interroger la princesse sur le contenu de la boîte quand il l’eut rejointe. Il savait qu’une question de sa part aurait été mal venue. Il avait pourtant bien remarqué le cordon de cuir qui ornait à présent le cou de la jeune hylienne.

Mais la vie à deux exigeait déjà suffisamment de promiscuité sans qu’en plus il ne s’offre le luxe de l’indélicatesse.

Après un ultime regard vers la maison qu’ils venaient de quitter, ils se dirigèrent vers la sortie du village. Les sheikahs autour d’eux les regardèrent passer silencieusement, religieusement même. Ils s’inclinaient bas au passage de la princesse et de son chevalier, et Zelda se fit violence pour ne pas les ignorer. Elle craignait de ne jamais s’habituer à une telle solennité de la part de ce peuple qui l’avait vu grandir, autrefois.

Ils bifurquèrent sur le chemin qu’ils avaient emprunté la veille au soir, en direction du sanctuaire de Taro’Nihi blotti dans les hauteurs. Les deux voyageurs s’étaient accordés sur la nécessité d’être à l’abri des regards avant d’activer le module de téléportation. Les capacités uniques de la tablette devaient, si elles le pouvaient, rester secrètes le plus longtemps possible afin de leur laisser une longueur d’avance face à leur ennemi.

Rappelle-moi pourquoi tu voulais à tout prix que l’on parte depuis le sanctuaire ? demanda Zelda alors qu’ils arrivaient en haut de la petite colline.

Pour toute réponse, Link l’invita à la suivre du regard et la princesse roula des yeux, un brin agacée. Le jeune hylien, bien que se doutant de la réaction derrière lui, poursuivit son avancée jusqu’à se poster sur la plateforme descendante. Il l’activa avant même que la princesse ait eu le temps de le rejoindre, lui saisissant la main et la tirant sur le cercle de pierre en lui arrachant un cri de surprise.

Link, dit-elle d’un ton irrité alors qu’ils descendaient, pour une fois, pourrais-tu m’expliquer ce que tu fabriques ? Tu ne vas pas me demander de m’entraîner sur un gardien ? s’exclama-t-elle alors qu’ils atterrissaient dans une grande salle vide.

Le jeune hylien lui lança un regard blasé, puis il se dirigea vers l’un des deux coffres entourant le socle d’arrivé, souleva le couvercle de bois et en sortit une petite lame courbe.

Un sabre de la défiance. Pas très robuste, mais léger et facile à manier.

Il tendit le fourreau à la jeune hylienne qui dégaina la lame pour la contempler. D’une quarantaine de centimètres seulement, elle n’était affûtée que d’un côté, et une petite encoche pointue était taillée près de la garde afin d’infliger davantage de dégâts. Le pommeau arrondi était taillé dans un bois noble et semblait parfaitement adaptée à sa paume. En sentant le poids de la lame dans sa main, Zelda sentit un désagréable frisson de répulsion glisser le long de sa colonne vertébrale.

Link tourna les talons et s’affaira dans le second coffre derrière la princesse. Il lui tendit un bouclier en bois à l’étrange forme de champignon sur lequel était dessiné l’œil sheikah.

Un bouclier de l’égide, indiqua-t-il.

Elle le prit en main pour se familiariser. Link s’accroupit, se délesta de son sac et d’un des deux arcs qu’il avait sur l’épaule. Il fouilla dans sa sacoche pour en sortir un carquois et d’épais morceaux de cuir.

Ce sont les protections de ma tunique ? demanda-t-elle, surprise. Tu les as emmenées ?

Link haussa les épaules.

Tes cheveux s’il-te-plaît, demanda-t-il calmement alors qu’il s’approchait d’elle.

Le jeune hylien entreprit de fixer les différents morceaux de cuir sur la princesse en un silence concentré. Zelda le regarda faire sans broncher, serrant sa chevelure dans son poing plus que nécessaire, et avec la détestable sensation d’être étrangère à son propre corps.

Au fur et à mesure qu’il l’harnachait de la sorte, Zelda se laissait faire avec un sensation d’oppression grandissante. Déjà avant le Fléau, s’aventurer seule dans les contrées Gerudo avait failli lui coûter la vie. Et pourtant, à l’époque, Link n’avait jamais demandé à ce qu’elle porte des protections. La Terre d’Hyrule était-elle devenue si sauvage ?

Link, pourquoi m’armes-tu comme ça maintenant ? Je ne sais pas encore m’en servir.

Tu dois t’habituer au poids.

Il saisit le fourreau du sabre sheikah et le sangla au baudrier dans le dos de la princesse, rapidement suivi du bouclier. La jeune hylienne remua les épaules, tentant de s’adapter à cette nouvelle charge. En fait, elle se sentait surtout totalement ridicule. Le jeune hylien s’empara du deuxième arc qu’il portait, et le lui tendit.

Un arc de la dévotion, précisa-t-il. Portée longue, décuple ta visée. Tu devrais réussir à le bander.

Les mains légèrement tremblantes, la princesse caressa le bois finement sculpté. Elle tira sur la corde avec circonspection pendant que Link fixait le carquois, vide pour l’instant, à sa ceinture. Sans qu’elle fournisse le moindre effort, l’arc se tordit.

Le chevalier se recula une fois l’arme de jet passée par-dessus l’épaule de la jeune hylienne. Il observa rapidement le résultat d’un œil critique, une lueur interrogative brillant dans ses iris. Il réajusta un peu la protection de poitrine.

Je me sens déguisée, grimaça Zelda.

Link lui adressa un sourire compatissant. Il scruta une dernière fois la silhouette de la princesse, et conclut en lui-même qu’elle s’accommoderait probablement plus rapidement que lui à sa nouvelle tenue.

De retour à l’air libre, Zelda se saisit de la tablette demeurée à sa ceinture et commença à chercher le sanctuaire de Keh’Noi sur la carte d’Hyrule. Elle grimaça. Le carquois lui frappait les jambes à chaque pas et l’arc tirait ses cheveux quand elle tournait la tête.

Tu es sûr que nous trouverons de quoi fabriquer des remèdes glagla au relais ? s’assura-t-elle auprès du chevalier tout en pianotant.

Link hocha la tête, attendant qu’elle finisse de programmer leur destination.

C’est bon, dit-elle en lui tendant la tablette un instant plus tard.

Encore mal à l’aise dans cette proximité imposée, elle s’avança pour se coller contre lui. Il posa ses mains sur ses hanches délicatement, comme une plume. Ses armes l’encombraient. Alors qu’ils s’évaporaient dans une nuée bleutée en direction du ciel, Zelda contempla une dernière fois l’endroit où s’était tenu le rumy, la nuit précédente.

Je ne te décevrais plus.

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